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La vie en foyer à Paris

by sur 6 août 2014

En marge du drame qui a touché une dizaine de villages du Nord du cercle de Bafoulabé (qui a fait entre 360 et 80 victimes de 15 à 35 ans) un article de la presse malienne évoque la vie en Foyer à Paris.

Eclairant et tout à fait réaliste pour qui a eu la chance de pouvoir pénétrer dans l’intimité des résidents de ce type d’établissements; pour m’y être rendu des dizaines de fois depuis 1987, je puis témoigner de la justesse des observations et des commentaires du signataire de l’article.

 

La France des immigrés : Les foyers : un monde immobile

Par Le 26 Mars – Une correspondance de Hamidou Maïga – Plaisir Grigon Paris – 5 août 2014

En France, il existe un autre type de ghettos, dont nul ne conteste la nature : on l’appelle « foyers de travailleurs immigrés ou « foyers » tout court. Destinés à l’origine à être des lieux de transit pour les travailleurs immigrés en attente de logement, ils ont fini par être des domiciles définitifs.

Là vivent surtout des Noirs africains et des Maghrébins, mais plus souvent des Noirs africains d’origine ouest-africaine.

En principe, ces lieux sont réservés aux célibataires ou hommes seuls, mais il arrive que quelques familles (délogées ou n’ayant pu dénicher un appartement ou dont le chef ne sait où garder une de ses épouses) y vivent momentanément aussi, grâce à la générosité d’un compatriote ou même de la communauté.

L’opinion publique a tendance à associer le mot « foyers insalubres » à l’atmosphère irrespirable, à la cour boueuse, et où les lits s’entassent jusque dans les couloirs, au-dessous de l’escalier en haut duquel opère un coiffeur qui laisse voler les cheveux au vent, autant il en existe d’autres d’une grande propreté et sans brouhaha.

Il n’y a ainsi pas de comparaison possible entre l’ordre et la propreté du foyer Soundiata, rue la Bruyère à Epinay-Sur-Seine, et le grouillement et l’insalubrité du foyer de la rue Pinel, à Saint-Denis.

Le gérant d’un foyer à qui nous demandions le nombre de locataires nous répondit ne pouvoir rien affirmer à ce propos car, expliqua-t-il, il y a un nombre officiel et un autre non officiel, en clair, des locataires légalement établis et des clandestins.

Mais, il s’agit là d’un secret bien gardé : aucun étranger ne saura jamais qui est clandestin et qui ne l’est pas, parce que la solidarité joue ici pleinement. En fait, le foyer, c’est le village africain transplanté sur le sol français presque tel quel.

Ici, le hall office de vestibule. Des vieilles personnes – toujours des hommes – y sont assises et devisent sans arrêt. Une nuance cependant : aux nattes et aux peaux de moutons, ont été substituées des chaises.

Qui sont-elles, ces vieilles personnes ? Des retraités ou des travailleurs encore actifs. Tous n’habitent pas la cité ; parmi eux, des locataires des HLM qui espèrent retrouver l’atmosphère du village dans le hall du foyer. Il y a là des étalagistes, des marchands de fruits, des tailleurs, un coiffeur, une mosquée, une cantine offrant les principaux plats du pays et où on mange indifféremment à la fourchette, à la cuillère ou à la main sur de longues tables au couvert sommaire.

Les chambres, initialement individuelles, peuvent contenir jusqu’à trois ou quatre lits dans le meilleur des cas : car, dans certains autres foyers on en trouve superposés.

Il suffit de peu de temps pour se rendre compte qu’on se trouve en face d’un univers fermé, replié sur lui-même et extrêmement méfiant à l’égard de l’étranger, quel qu’il soit. C’est qu’il y a une volonté marquée de perpétuer un mode de vie et de pensée.

Les possibilités de rencontre entre la population française et celle des foyers sont pratiquement inexistantes, car les immigrés de ces lieux n’ont même pas besoin d’aller faire des emplettes : ils sont servis à domicile par des commerçants libanais ou maghrébins.

En outre, généralement, lorsque les immigrés quittent le foyer, c’est pour rendre visite à des parents et amis dans les cités ou pour aller travailler.

Comme dans les villages, l’âge est d’une grande importance ici : les anciens tiennent à jouer le même rôle qu’au pays natal. Non seulement ils continuent à présider les cérémonies de baptême, à ordonner les funérailles, mais tiennent aussi à faire de leur assentiment un préalable à toute action importante, d’autant plus que la majorité des locataires appartiennent soit à la même ethnie, soit aux mêmes villages ou à des villages voisins, (au sens africain du terme).

Une telle situation débouche forcément sur des conflits, d’autant plus âpres qu’ils se produisent dans un environnement qui agit comme un catalyseur.

Ainsi, si dans les villages d’Afrique la séparation des générations est évidente (dans une concession les jeunes habitent d’un côté, les aînés de l’autre), dans les foyers qui sont des immeubles, les chambres des jeunes et des vieux se jouxtent ou se font face : des locataires de générations différentes peuvent même se retrouver dans des lits voisins.

En ce qui concerne les jeunes, l’Occident que, en  Afrique, ils vont chercher en ville, il leur suffit de s’échapper du foyer pour le rencontrer. Forcément, l’attrait du monde extérieur qu’accentue leur jeune âge se heurte à l’immobilisme des plus anciens.

Ceux-ci aussi, parce que vivant dans un univers clos, plongés dans un environnement culturel qui leur paraît hostile, on l’impression de se trouver dans une tour assiégée.

Ainsi, alors qu’en Afrique, les rapports entre l’individu et la communauté ont tendance à se distendre néanmoins, au foyer, il existe une gérontocratie qui ne supporte pas le moindre écart par rapport aux traditions : amener une fille ou même un étranger dans l’enceinte du foyer est susceptible  d’être une source d’émoi. Il arrive que se tiennent des « conseils de famille » pour débattre des manquements aux bonnes manières africaines. Les jeunes, dans une telle situation, ne réagissent pas de la même façon. Le plus souvent, la peur d’être maudits (car un vieillard est toujours un père) les oblige à se comporter comme le veut la communauté, quitte à vivre comme bon leur semble une fois hors du foyer.

Une minorité réfractaire à la gérontocratie adopte une attitude de bravade en continuant d’habiter au foyer mais sans se plier aux exigences de la communauté, ou alors quitte définitivement le lieu.

Cependant, d’après les différents témoignages que nous avons recueillis, vouloir affronter la communauté est suicidaire, car les pressions sont elles sur le récalcitrant qui se trouve mis en quarantaine qu’il lui est difficile de se maintenir dans la voie de la contestation. En effet, ce n’est pas seulement la communauté du foyer qui le met à l’index, mais également ses parents et la communauté de son village d’origine qu’on ne manque pas d’informer.

Les foyers lieux de tous les conflits

En effet, l’analphabétisme qui consolide l’emprise des traditions et coutumes et constitue un frein à l’ouverture sur le reste du monde (qui doit être comprise comme moyen d’enrichissement) règne sur les foyers.

Certes, il y a par-ci par-là des bonnes volontés qui se battent contre ce mal en incitant les jeunes à s’instruire, mais il faudra encore beaucoup de temps et encore plus d’actions de ce genre pour espérer un changement significatif.

Approcher l’autre, le connaître, le comprendre pour apprendre et mieux se comprendre, telle devrait être la devise de celui qui, volontairement, s’exile. D’une façon générale, la vie au foyer amène à agir contrairement.

Dans l’attitude de la gérontocratie, il est aisé de percevoir la part des préjugés que des Noirs africains ont à l’égard des Blancs, des préjugés qui se nourrissent aussi de l’intolérance à l’égard de ceux qui ne sont pas musulmans.

Parce qu’il est une concentration d’hommes de couleur noire, le foyer est, dans l’imaginaire des Blancs, l’endroit de tous les dangers, qu’on doit éviter à certaines heures.

La perpétuation des foyers d’immigrés et des HLM de banlieue est une grave erreur : les premiers favorisent l’isolement des communautés qui auraient dû cohabiter ; les seconds, après les avoir réunies, les poussent à s’isoler.

Le problème de la difficile cohabitation des communautés dans la banlieue est donc aussi bien la rançon des progrès du capitalisme que la conséquence de l’imprévoyance.

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