Skip to content

Zone rouge : Coup de sang

by sur 7 octobre 2014

Je me laisse souvent aller à  la mauvaise humeur en scrutant les médias (surtout télévisés) qui, sauf à de rares exceptions et souvent trop confidentiellement, s’emploient à ressortir tous les clichés possibles et imaginables sur l’Afrique.

S’attirant immanquablement la réflexion plus souvent siglée « bon sens populaire » que « brèves de comptoir » : « Qu’est-ce que tu veux, c’est l’Afrique ! »

Une Afrique où soit dit en passant, on déverse nos surplus de tous ordres et notre tabac devenu moins vendable de ce côté-ci de la Méditerranée; où l’on exploite sols, sous-sols et main d’oeuvre avec la parfaite bonne conscience d’apporter le progrès technique et la richesse de notre savoir faire. Passons.

J’ai personnellement retenu cette définition de la colonisation : « on leur a apporté la lumière, mais on leur fait payer cher l’électricité ».

Serait-ce donc le retour de l’Afrique de Papa, comme le met en Une l’hebdomadaire « Jeune Afrique » ? J’y ai pioché la tribune et le billet d’humeur publiés ci-dessous, respectivement intitulés « L’Afrique rouge  » et « Et si on liquidait l’Afrique ? »

 

L’Afrique rouge

Jeune Afrique – 07/10/2014 à 09:02 Par André Bailleul

André Bailleul est consultant, ancien chef de mission au ministère français de la Coopération.
Il y avait l’Afrique blanche du Maghreb et l’Afrique noire au sud du Sahara. Il y a maintenant l’Afrique rouge du Quai d’Orsay. Dès que l’assassinat d’Hervé Gourdel a été confirmé, le ministère s’est empressé sur son site de « conseils aux voyageurs » de jeter un voile rouge sur tous les pays d’Afrique du Nord et du Sahel, jusqu’à l’Afrique de l’Est. Avant cet horrible assassinat, il y avait une gradation sécuritaire en trois couleurs ; désormais, l’Afrique est rouge, sans distinction de nuances. On dirait le manteau rouge d’un spahi jeté négligemment sur les épaules africaines.
Cet égorgement a de nouveau répandu le sang sur la terre d’Algérie, plus précisément en Kabylie, où, pendant la guerre d’indépendance, beaucoup de sang a coulé. Plus de cinquante ans après, au nom d’un islam radical, des hommes affirmant appartenir à un « État » situé à 3 000 km de là égorgent comme un animal un être humain qu’ils ne connaissaient pas et dont le seul tort était de partager la passion de l’escalade avec des camarades algériens.
La couleur rouge signifie la passion, le courage, mais aussi la luxure ; associée au sang, elle renvoie au feu de l’enfer, mais aussi à l’amour divin dans les trois religions révélées. Le rouge est dans l’étoile à cinq branches du drapeau algérien, en référence aux cinq piliers de l’islam. Couleur de la révolution en France, en Russie ou en Chine, il est aussi une couleur africaine, qui figure sur nombre de drapeaux, à commencer par ceux des voisins de l’Algérie.
L’Afrique connaît le rouge couleur sang depuis de longs siècles. Sa terre rouge, la latérite, en est imprégnée, mais elle contient aussi des pigments rouges qui font la beauté des femmes massaïes, tandis que les hommes boivent directement au cou de leurs vaches le sang rouge qui les rend plus forts. Une de ses mers, à l’est, entre l’Égypte et l’Arabie, a pris le nom de Rouge. L’Éthiopie connut la terreur rouge après avoir renversé son empereur. L’Algérie eut ses pieds-rouges, ces tiers-mondistes français venus se mettre à son service, en 1962. Et le Croissant-Rouge porte aide et secours aux musulmans victimes de drames…
Alors, allons-nous devoir quitter cette Afrique que nous avons tant aimée et qui nous a tant apporté ? Allons-nous abandonner les couchers de soleil rouge qui enveloppent les champs de mil, le soir, et disparaissent derrière les baobabs ? Poussé à l’extrême, le principe de précaution est en totale contradiction avec la recommandation faite il y a neuf mois lors d’un sommet Afrique-France de relancer notre coopération et nos investissements sur ce continent. Allons-nous agir à distance, comme on le fait pour la formation ? Allons-nous voir nos amis, nos interlocuteurs par internet, quand cela est possible ? Pourquoi pas, puisqu’il y a des sites de rencontres qui, nous dit-on, fonctionnent bien…
Allons, gardons notre intelligence éveillée pour laisser aux uns et aux autres la faculté de penser, de juger, de jauger les risques.
Le Sénégal est-il devenu infréquentable, si, comme le dit le consulat de France, il est conseillé de rester à Dakar et à Saint-Louis ? Du jour au lendemain, le Maroc est devenu dangereux et la Tunisie pestiférée. Et ne parlons pas de l’Algérie… Que faire des 250 000 Français, et de leurs entreprises, qui vivent en Afrique ? Les rapatrier, comme les députés et sénateurs qui les représentent ? Fermer les écoles françaises, bunkériser les centres culturels dans les ambassades ?
L’an dernier, à la même époque, j’ai séjourné avec des amis en Kabylie et dans les Aurès. Nous avons averti les autorités, loué un véhicule de l’Office national du tourisme algérien. Tout au long de notre périple, nous avons été escortés par des gendarmes et des militaires. Nous sommes restés à Tizi-Ouzou et dans les villages alentour, où nous avons reçu un accueil chaleureux. Passant devant le Djurdjura, il n’est venu à personne l’idée de faire des randonnées dans ce massif où vivent, comme chacun sait, les derniers islamistes de la seconde guerre d’Algérie.
Si le principe d’extrême précaution s’étend à l’ensemble du continent, je suggère que nous nous délocalisions tous dans les dix îles du Cap-Vert, superbe pays catholique, accueillant et pourvu de montagnes escarpées. L’océan devrait nous protéger de toute invasion barbare. Au moins pour un temps.

Et si on liquidait l’Afrique ?

06/10/2014 à 13:02 Par Jeune Afrique Par Damien Glez

Et si on supprimait l'Afrique
Ebola, sida, cyber-arnaques, rapts ou immigration clandestine : à en croire les « spécialistes » autoproclamés, le continent serait le géniteur des problèmes les plus graves de l’Humanité. Est-ce avec les a priori qu’il faut en finir ou avec l’Afrique elle-même ?
Si octobre n’était pas, en 2014, le mois de la quête spirituelle, il serait permis de se demander si le Tout-puissant n’a pas concentré en Afrique toutes les tares imaginées par son pendant diabolique. Pour peu qu’on ingurgite avec crédulité les analyses de pseudo-spécialistes qui nourrissent (et que nourrit) la pensée populaire occidentale, le continent noir mériterait la triste distinction de fléau intégral. Pas besoin de creuser longtemps : des rodomontades autorisées aux forums sur internet jaillissent une bonne dizaine de reproches récurrents, faciles à jeter à la cantonade…

• L’Afrique serait insalubre. Les Occidentaux paranoïaques n’ont pas fini de cauchemarder sur un virus hémorragique aussi volatile qu’une horde de zombies que le site américain « Science » publie une étude de l’université britannique d’Oxford sur l’origine du Sida. « Anus » horribilis présumé de la pandémie : la République démocratique du Congo…
• L’Afrique serait arnaqueuse. Sinon pourquoi deux Guinéens viennent-ils d’être gardés à vue à Douai, dans le nord de la France, pour avoir voulu payer leurs emplettes avec un billet de 500 euros ?…
• L’Afrique serait corrompue, les biens y étant soit non acquis (par les va-nu-pieds faméliques) soit mal acquis (par leur classe supérieure). Un a priori qui devait rassurer sur l’authenticité du billet « guinéo-ch’ti » de 500 euros, mais inquiéter sur son origine censément mafieuse…
• L’Afrique serait pique-assiette. Y évolueraient d’invétérés parasites organisant leurs existences aux crochets de frères qui vivraient aux crochets de cousins qui vivraient aux crochets de parents éloignés bien placés qui vivraient aux crochets d’une diaspora qui vivrait aux crochets de prestations sociales étrangères usurpées. « Les étrangers viennent en France parce que les prestations sociales y sont plus élevées », rappelait jeudi l’ex-futur ou futur-ex président Nicolas Sarkozy au Figaro magazine. Les profiteurs en chef auraient même offensé une brochette de prix Nobel par pure cupidité sinophile…
• L’Afrique serait bête car analphabète. Ses limites intellectuelles ne seraient compensées que par une force physique indécente à force d’être spectaculaire, qu’il s’agisse de la taille moyenne du membre viril ou de la prédisposition d’un mollet à briller sur les stades…
• L’Afrique serait misogyne, ne laissant à la femme pourtant courageuse ni intégrité des organes sexuels, ni perspectives professionnelles comparables aux mâles dominants.
• L’Afrique serait puérile. Crédules et superstitieux, les « nègres » du continent seraient de grands enfants qui inspireraient une jovialité agréable, avant de dévoiler le manque de maturité qui explique que cette partie du monde ne soit pas suffisamment « entrée dans l’Histoire » …
• L’Afrique serait violente. Qu’il se tourne vers l’Est, l’Ouest, le Nord ou le Sud, le pacifiste pleure face à Boko Haram, Al-Shabbaab, Jund al-Khalifa ou l’Armée de résistance du Seigneur. Le continent serait un anachronique suppôt du Moyen-âge.
• L’Afrique serait dépravée. Les prudes occidentaux se laisseraient-ils exceptionnellement aller à quelque expérience sulfureuse si le lupanar touristique africain n’était pas évoqué dans des témoignages médiatiques sur le libertinage de Marrakech, la dépravation de la Grand Baie mauricienne, les amours prépubères de Banjul ou la débauche de Monbasa ? Les gens du Nord, eux, ont au moins la décence de ne pas alimenter, par leur copulation débridée, une démographie incontrôlable…
• Car l’Afrique, enfin, serait irresponsable. Au lieu de surfer avec courage sur les taux de croissance enthousiasmants de leurs P.I.B., les ressortissants du continent n’auraient de cesse de glisser sur les flots méditerranéens, de s’écraser le minois sur les grillages de frontières européennes, non sans avoir peuplé leurs cours d’origine de mouflets difficiles à nourrir. L’ambition d’un développement modeste laisserait la place aux fantasmes de smartphones connectés à haut débit…

Face à ce tableau d’horreur non-exhaustif, certains tentent de repousser le plus loin possible toute manifestation de l’identité africaine (sauf dans le spectacle d’un terrain de football ou dans le parfum de l’or noir). Plus radicaux, d’autres ne dédaigneraient pas qu’on efface une bonne fois pour toute cette zone géographique à problèmes.
Gageons que l’on prie, ici ou là, pour qu’un astéroïde fonde sur la planète bleue, dessinant une trajectoire certainement influencée par l’aspirateur à cataclysmes que représente le trou noir africain. Mais attention, la mauvaise volonté instinctive du continent noir pourrait dérouter la météorite vers des contrées moins blâmables. Et ça serait encore de la faute de l’Afrique…
L’afropessimisme n’est pas interdit, ni aux journalistes américains documentés qui rédigent une « Négrologie », ni aux artistes africains légitimes qui rappent « Peine perdue ».
Si refuser la pensée unique, c’est refuser un afropessimisme systématique, c’est aussi réfuter le refus catégorique de l’afropessimisme et sa pudeur aussi mal placée que stérile.

Publicités
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :