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Ebola : témoignage d’un Français en Guinée

by sur 19 novembre 2014

Témoignage recueilli en Guinée d’un expatrié français, sur la manière dont la maladie est perçue… et sur l’expérience qu’on peut en tirer au Mali

Ebola, l’Etat doit la vérité aux populations

Françoise WASSERVOGEL – Le Reporter du 19 Novembre 2014
Le Mali qui se croyait à l’abri de l’épidémie de fièvre hémorragique Ebola, commence à comptabiliser les victimes.
Pour éviter le pire, mieux vaut entendre l’expérience de la Guinée, avec laquelle le Mali partage plus de 8OOkm de frontière.

Arnaud, vous vivez à Conakry depuis quelques mois. Qu’avez-vous constaté en y arrivant ?
Muté du lycée français Théodore Monod de Nouakchott au lycée Albert Camus de Conakry, je suis arrivé jusqu’à la capitale par la route depuis la Mauritanie, via le Sénégal et une bonne partie de la Guinée elle-même.
J’ai donc pu jauger le sentiment, ou les sentiments, de la population que j’ai croisée en traversant le pays en voiture du Nord au Sud. Globalement, les personnes rencontrées en brousse étaient peu inquiètes. Nous étions alors fin juin 2014, soit 6 mois après les premiers cas de contamination.
J’ai vu des gars manger des agoutis vaguement braisés au barbecue. Je me suis abstenu de partager leur repas, mais je les ai interrogés à ce sujet. En riant, assez fort même, un gars m’a dit que tout ça avait été importé par les Blancs.
Parlez-nous des mesures de prévention prises dans les écoles guinéennes, et au lycée français ?
La rentrée scolaire publique a été reportée. Certains parents sont inquiets parce qu’ils estiment que, dans les lieux publics, et plus encore dans les lieux publics d’instruction, des mesures d’hygiène sont prises, et une pédagogie conséquente est faite autour du problème. Les enfants pourraient être de bons vecteurs d’informations essentielles dans les quartiers ou les villages.
La semaine dernière, en prélude à la rentrée, le ministère de l’Enseignement pré-universitaire a organisé une formation concernant tous les enseignants, sur toute l’étendue du territoire, pour qu’ils sachent faire face aux problèmes liés à l’épidémie d’Ebola en milieu scolaire.
Seuls ceux qui auront l’attestation de participation à cette formation pourront dispenser les cours quand la rentrée sera lancée. Au Lycée Albert Camus, nos élèves sont Français, Guinéens et internationaux. La rentrée a eu lieu normalement.
Les mesures préventives se sont faites en deux temps. Depuis le mois de mars, toute personne entrant dans l’établissement doit se laver les mains à l’eau javellisée. Depuis début octobre, la prise de température systématique par thermoflash est obligatoire.
Thermoflash, c’est un thermomètre infrarouge. À plus de 38° affichés, la personne, qu’elle soit élève ou adulte, est priée de rentrer chez elle. À Conakry, la prévention est à peu près la même partout. Dans les lieux publics, les entreprises, et surtout dans les banques. Eau de javel et thermoflash.
Peut-on percevoir l’inquiétude de la population guinéenne ?
Très honnêtement, on ne sent rien, rien qui ressemble à une inquiétude publiquement exprimée. En revanche, une chose est frappante. Les gens ne se serrent plus la main pour se saluer. De nouvelles façons de faire sont nées, plutôt drôles ou originales pour certaines. Pour se dire bonjour, par exemple, on se cogne les coudes.
Mais globalement, je ne peux pas dire que l’angoisse se promène dans les rues de la capitale. Il faut préciser qu’il y a encore beaucoup de dénégation quant à l’existence, ou la présence réelle de la maladie dans le pays. Et pourtant, à l’heure où nous parlons, Ebola a tué plus de 800 personnes en Guinée.
Comment cela se passe-t-il en brousse et dans les autres villes ?
En juin, les villages de brousse que j’ai traversés ne semblaient proposer aucune forme de prévention. Je n’ai vu aucun endroit équipé de distributeur à eau javellisée. Des missions de prévention, il y en a, mais ce n’est pas toujours facile.
Quant aux vendeurs de viande de brousse, ils poursuivent leur commerce, alors que chacun sait que cette viande est un des vecteurs de transmission d’Ebola. Une brigade en a interpellé un début novembre. Les habitudes alimentaires sont résistantes !
Outre la prévention, il faudrait encore plus de centres d’accueil de proximité, pour isoler et soigner les malades. Tout récemment, l’Ambassadeur de France s’est d’ailleurs rendu dans le village de Macenta, en Guinée forestière, la zone la plus touchée, pour en inaugurer un financé par la France, d’une capacité de 50 lits.
On a parlé de méfiance et même de violence à l’égard des médecins et des humanitaires blancs.
Je n’ai été le témoin direct d’aucune violence ou rejet vis-à-vis des médecins, des humanitaires ou des blancs. J’en ai entendu parler, les médias l’ont beaucoup évoqué. Dans les nombreux taxis pris en ville, en revanche, c’est vrai que l’argument selon lequel la maladie aurait été importée par les Blancs est souvent repris et diffusé.
On dit que les populations ne renoncent pas à certaines pratiques funéraires, s’exposant ainsi à la contamination.
Oui, effectivement, une partie de la population de brousse continue les cérémonies d’enterrement et de lavage du corps de leurs défunts morts d’Ebola, alors que ce sont les dépouilles qui sont les plus contagieuses.
Qu’en est-il des contrôles à l’aéroport pour quitter Conakry et en arrivant en France ?
Je viens de passer les vacances de Toussaint en France. Au départ de Conakry et à l’arrivée à Roissy, les contrôles ont été les mêmes. Sommaires. On nous a tous pris la température par thermoflash avant de monter dans l’avion, à deux reprises. Même chose au débarquement à Roissy. Avant de descendre de l’avion, nous avons dû remplir une fiche de renseignements, sommaire elle aussi.
Comment les Guinéens ont-ils réagi à l’annonce de la guérison de certains malades occidentaux qui avaient guéri après avoir reçu un traitement expérimental ?
Les réactions varient. Au lycée, nous recevons régulièrement les informations que l’Ambassade veut bien nous donner. Informations au sujet de l’évolution de la maladie, des traitements et du nombre de personnes nouvellement touchées à tel ou tel endroit du pays.
Les autorités françaises font le maximum pour éviter que la psychose ne prenne le dessus. Les Guinéens croisés ailleurs, en ville, dans mon quartier, dans les boutiques, ont effectivement tendance à considérer que lorsque des Blancs sont touchés, ils bénéficient de traitements médicaux de premier ordre. Dans l’ensemble, il faut reconnaître que la situation générale s’améliore. Au tout début de l’épidémie ici, 90% des personnes contaminées décédaient.
Désormais, elles ne sont plus « que » 50% à ne pas s’en sortir. Le centre médical national de Donka, à Conakry, a permis cette amélioration. Mais on ne peut pas dire que la contamination soit enraillée.
Le président Alpha Condé est assez critique à l’égard de tous ceux qui ont mis les pays touchés en quarantaine. Il parle aussi des conséquences économiques d’Ebola…
Il n’est pas le seul. La fermeture de frontières voisines est globalement assez mal perçue par la presse locale. Le président Condé s’exprime beaucoup, en effet. Dès le début, il a beaucoup parlé, en positivant au maximum, pour ne pas effrayer les investisseurs. Jusque-là, le pays vivait à peu près en autarcie.
Il faut reconnaître, que récemment, il y avait eu de gros investissements, miniers notamment, mais aussi immobiliers. Alpha répète souvent que les richesses du sol guinéen sont aussi la misère du pays. Alpha répète souvent beaucoup de choses…
Ceci étant, la semaine dernière, le Canada a demandé « aux Canadiens vivant en Sierra Leone, en Guinée et au Liberia d’envisager de quitter ». L’Allemagne en a fait autant, je crois.
Quelle vision pour le court, moyen termes ?
Je ne suis ni économiste, ni astrologue, mais il me semble évident que tout cela laissera des traces. De toute façon, c’est loin d’être réglé. Les prévisions pour les mois à venir sont plus qu’alarmistes. On est certain que Conakry est désormais touchée, et depuis un moment d’ailleurs.
Cette épidémie a infecté les corps, mais aussi les esprits, même si, d’apparence au moins, dans la capitale rien ne transparaît de manière outrancière. Tout le monde y pense, tout le temps. Personne n’en parle vraiment au quotidien, mais chacun y pense. C’est en fait assez curieux comme sensation.
Quand l’épidémie sera vaincue, quelles mesures l’Etat devra-t-il prendre pour éviter que cela ne se reproduise ?
En théorie, les mensonges par omission, par intérêt tactique, ou par calcul stratégique, ne sont dignes d’aucun Etat. Et pourtant, les Etats fonctionnent globalement tous de la même façon !
Je vais citer deux exemples français pour être mieux compris. Dans les années 80, les autorités ont fermé les yeux sur le sang contaminé utilisé dans le traitement de l’hémophilie. 2000 personnes en ont été victimes.
En 86, les autorités ont minimisé les conséquences du nuage radioactif venu de Tchernobyl, prétendant qu’il était (miraculeusement) freiné par des vents (amicaux) à la frontière allemande… Des centaines de gens ont développé des cancers suite à cet accident nucléaire. Les Etats doivent la vérité aux populations. Pour prévenir le risque, mais surtout pendant et après la tragédie. Les populations doivent être informées.
Il faut espérer que l’Etat guinéen, comme les autres, aura compris tout ça. Pour ce qui est d’Ebola, seule la prévention compte, elle est essentielle, pour ne pas dire primordiale. L’accès aux soins pour tous est une nécessité pour tout ce qui concerne la santé, en général. Malheureusement, en Guinée comme ailleurs sur le continent, la qualité des soins dépend encore de l’épaisseur de votre porte-monnaie. En août, je suis tombé très malade, sans aucun rapport avec Ebola.
Je n’ai dû mon salut qu’à ma capacité à débourser une somme conséquente dès mon admission dans une clinique privée. Mais 98% des autochtones n’en ont pas les moyens. Et les services publics auxquels ils ont accès ne sont pas satisfaisants !

On pourrait donc rêver que cette épidémie serve de leçon à tous, et que chaque Etat oriente dorénavant autrement ses politiques publiques de santé.

Ce serait fabuleux !

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