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Qui est Michaëlle Jean nouvelle patronne de l’OIF ?

by sur 1 décembre 2014

C’est une femme, une canadienne d’origine haïtienne, épouse d’un cinéaste français et ancienne gouverneure du Canada qui succède à Abou Diouf à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).

Qui est-elle ? Comment en est-elle arrivée à ce poste ? Quelles orientations compte-t-elle donner à l’organisation ?

M Jean OIF

LA CANADIENNE MICHAËLLE JEAN, NOUVELLE SECRETAIRE GENERALE DE L’OIF

L’Essor du 1er décembre 2014

L’ancienne gouverneure générale du Canada Michaëlle Jean succède à Abdou Diouf, l’ancien président sénégalais à la tête l’Organisation internationale de la Francophonie depuis 12 ans.

La Canadienne d’origine haïtienne, 57 ans, a été désignée dimanche à l’issue du sommet de Dakar et occupera son poste de manière effective au 1er janvier 2015.

C’est la première fois que l’organisation des pays ayant la langue française en partage ne sera pas dirigée par un Africain. Une femme accède au poste de secrétaire général pour la première fois.

Son élection aura été laborieuse. Le consensus n’a pas été évident et les chefs d’Etat ont failli aller jusqu’aux votes. Finalement, il a fallu que les six chefs d’Etat et de gouvernement les plus impliqués dans cette affaire, dont Denis Sassou-Nguesso, le Premier ministre canadien Stephen Harper, François Hollande, Macky Sall, le président du Burundi Pierre Nkurunziza et le président Mauricien Kailash Purryag, se concertent pendant plus d’une heure dans une salle à part pour trouver un consensus.

OIF : cinq choses à savoir sur la nomination de Michaëlle Jean

01/12/2014 à 10:19 Par Jeune Afrique

Ancienne journaliste canadienne d’origine haïtienne âgée de 57 ans, Michaëlle Jean a été désignée nouvelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dimanche à Dakar.

« J’entends répondre aux besoins et aux attentes des États et gouvernements membres de l’OIF tout en donnant une nouvelle impulsion à la Francophonie », a déclaré Michaëlle Jean après sa nomination dimanche 30 novembre au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

  1. Une nomination historique

Crée en 1997, le poste de secrétaire général avait été occupé par deux Africains. Une règle non écrite voulait jusqu’à présent que le secrétaire général soit issu d’un pays du Sud – certains plaidaient même pour une chasse gardée africaine – et que l’administrateur vienne du Nord… L’actuel numéro deux, le Québécois Clément Duhaime, devrait donc être remplacé par un Africain.

Mais cette fois, les dirigeants du continent ont consenti à la nomination de Michaëlle Jean, première femme à ce poste, après avoir fait le « constat d’une non-candidature unique africaine », a indiqué le président sénégalais, Macky Sall.

Une source diplomatique française avait fait état de « discussions intenses entre les chefs d’État au dîner » samedi soir, pour tenter d’obtenir des désistements de candidats africains avant la réunion de dimanche, en vain.

2) La colère de Sassou Nguesso

Michaëlle Jean a été préférée à quatre candidats du continent : l’ex-président burundais Pierre Buyoya, l’écrivain et diplomate congolais Henri Lopes, l’ex-Premier ministre mauricien Jean-Claude de l’Estrac et l’ancien ministre équato-guinéen Agustin Nze Nfumu.

La cinquantaine de pays membres de l’OIF ont trouvé ce consensus après des tractations difficiles, qui avaient laissé planer l’hypothèse inédite d’un vote. Signe de l’incertitude régnant jusqu’à la fin des discussions, le chevalet sur le podium où s’est tenue la conférence de presse finale a été modifié au dernier moment pour féminiser le titre de « secrétaire générale élue ».

« J’ai proposé de nous retrouver à quelques-uns pour chercher un consensus », a dit le président français, François Hollande. Ce « huis clos », a-t-il précisé, réunissait les représentants de deux pays présentant des candidats, le Premier ministre canadien, Stephen Harper, l’Ivoirien Alassane Ouattara et le président congolais, Denis Sassou Nguessou. Ce dernier aura fait jusqu’au dernier moment le forcing pour son candidat, Henri Lopès, et il ne décolérait pas à la fin de la réunion ayant abouti à la désignation de Michaëlle Jean, affichant un visage fermé, les mâchoires crispées ne laissant sortir aucun mot.

3) L’hommage à Abdou Diouf

L’ex-gouverneure générale du Canada a dit vouloir s’appuyer sur la dimension politique apportée à l’OIF pendant 12 ans par son ex-président sénégalais Abdou Diouf pour « faire de cette langue si riche un levier extraordinaire pour avancer ensemble pour le développement de nos pays, des économies de nos pays ».

Elle a conclu par un vibrant hommage à son prédécesseur, qui lui passera le relais en janvier : « Je mesure la tâche qui m’attend et je veillerai à prendre grand soin de l’héritage que nous lègue le président Diouf. J’entends répondre aux besoins et aux attentes des États et gouvernements membres de l’OIF tout en donnant une nouvelle impulsion à la Francophonie. »

Dans son interview début septembre à Jeune Afrique, elle expliquait comment l’ancien président sénégalais lui avait mis en quelque sorte le pied à l’étrier : « Peu après avoir quitté mes fonctions [de gouverneure du Canada, NDLR], il m’a nommée grand témoin de la francophonie pour les Jeux olympiques et paralympiques de Londres en 2012. Cette nomination a constitué un gage de confiance. J’ai beaucoup d’admiration pour Abdou Diouf. Il y a entre nous une vraie convergence de vues. Pendant presque deux ans, j’ai pu voir de l’intérieur comment fonctionnait l’OIF. Travailler avec cette équipe a été formidable. »

4) La position de la France et le poids de Ouaga

La nomination de Michaëlle Jean satisfait la France, même si comme Macky Sall, François Hollande aurait préféré que l’Afrique s’accorde sur un candidat commun. En outre, la chute, fin octobre, du président burkinabè Blaise Compaoré, que Paris et Abdou Diouf souhaitaient voir hériter du poste, selon le secrétaire général sortant lui-même, a compliqué les discussions.

Sur cette question, le président français a assuré ne pas vouloir « donner de leçons » aux dirigeants africains, après ses propos la veille aux dirigeants tentés de s’accrocher au pouvoir à tout prix, qui ont fait grincer des dents au sommet.

« Il ne peut pas être question à la veille d’un scrutin de changer l’ordre constitutionnel », a-t-il néanmoins répété, assurant ne viser aucun pays en particulier. « C’est ce qui s’est passé au Burkina Faso et nous avons vu les réactions que ça a pu provoquer », a-t-il rappelé. De son côté, la ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo a jugé qu’il n’était « pas normal » que ce soit le chef de l’État français « qui décide ce qu’il va se passer dans les pays africains ».

5) Jean, un atout pour l’image de l’OIF ?

Michaëlle Jean avait plusieurs atouts : son âge et le fait qu’il s’agit de la seule femme (son élection donne ainsi un coup de jeune à l’image de l’OIF), son statut d’ancien chef d’État (bien que ce soit un poste honorifique, elle a été gouverneure générale du Canada), sa campagne très active sur le thème de la francophonie économique (elle s’est déplacée sur les cinq continents) et ses origines haïtiennes.

« Nous sommes heureux qu’il y ait pu avoir un consensus. C’est pour cela que nous avons retiré notre candidature. De toute façon, du sang africain coule dans les veines de la nouvelle secrétaire générale », a ainsi déclaré l’ex-candidat équato-guinéen Augustin Nze Nfumu

Épouse du cinéaste français Jean-Daniel Lafond et mère d’une fille adoptive née en Haïti, Michaëlle Jean a un parcours unique. Ancienne présentatrice vedette de Radio-Canada, elle a été gouverneure générale du Canada entre 2005 et 2010.

Elle fut ensuite envoyée spéciale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en Haïti. Polyglotte, Michaëlle Jean parle cinq langues (français, anglais, espagnol, italien et créole haïtien).

 

Edito : Michaëlle Jean, le nouveau visage de la francophonie…

Le Journal du Mali -Par MDD – 30/11/2014

Difficile ne pas voir dans son élection, une promotion pour la gente féminine, mais le choix de la canadienne va bien au-delà de la question du genre. Elle est le fruit d’un consensus politique…

Ce XVe sommet de la Francophonie restera celui des femmes. D’abord par ce thème : « Femmes et jeunes, vecteurs de paix en francophonie » et par la nomination de la canadienne Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada à la tête de l’organisation internationale de la Francophonie ; Ce choix est le fruit d’un consensus clairement voulu par François Hollande.

La veille de l’ouverture du sommet à Dakar, le président français, dans une interview n’avait pas manqué de louer, les qualités de celle, qui a mené une brillante campagne mondiale pour succéder au sénégalais Abdou Diouf. « Sa nomination est une bonne nouvelle, elle a été la meilleure des candidates, elle a fait le tour de la planète, rencontré beaucoup de chefs d’Etats, de communautés linguistiques francophones ; Alors j’espère que sa nomination va rompre cette atmosphère terriblement machiste qui règne au sein de la francophonie…», commente cette éditorialiste indienne, ravie d’y voir un symbole pour les femmes de la planète.

« C’était joué d’avance », lâche cet autre journaliste. Il n’y avait donc plus de chance pour les quatre autres candidats, trop éparpillés dans leurs ambitions pour une organisation, qui au-delà du français, est devenue éminemment politique. Avec un budget de 80 millions d’euros, la francophonie a encore de beaux jours devant elle. Si Abdou Diouf a fait grandir et rayonner cette organisation, tout au long de ses deux mandats, Michaëlle Jean, pourrait lui redonner un nouveau souffle, la rendre moins institutionnelle et plus dynamique et tournée vers l’avenir.

Avec cette nomination, Michaëlle Jean deviendra un porte-flambeau pour les droits des femmes. Elle aura à répondre à l’appel et aux voix multiples de ces femmes qui de par le monde, aspirent à de meilleures conditions de vie, à une éducation de qualité et à l’indépendance économique. Au-delà, de cette langue française, riche, malléable, qui rassemble plus de 200 millions de locuteurs sur la planète, la francophonie a désormais un nouveau visage…Celui d’une canadienne, originaire d’Haiti et qui en porte en elle le sang des Africains. De Haiti, au Québec, à Dakar, le voyage de Michaëlle Jean commence…

Mais avant, elle a conclu le sommet par un vibrant hommage à son prédécesseur, qui lui passera le relais en janvier: «On ne remplace pas Abdou Diouf, on lui succède dans la continuité de son action».

OIF : désignation du secrétaire général, le sommet de la cacophonie

30/11/2014 à 12:04 Par Mehdi Ba et Pierre Boisselet, à Dakar

Dimanche, à Dakar, pendant que les chefs d’État membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) désignent à huis clos le nouveau secrétaire générale, à l’extérieur les hypothèses sur son identité et ses potentiels soutiens vont bon train.

Quel que ce soit le candidat qui aura été désigné ce dimanche pour succéder au Sénégalais Abdou Diouf en tant que secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), son sort s’est probablement décidé au sein du triangle d’or hôtelier de la capitale sénégalaise : le Terrou Bi, le Radisson Blu et le King Fahd Palace, où étaient logées la grande majorité des délégations officielles. Dans les deux premiers, situés sur la corniche ouest, les délégations ministérielles ont commencé à prendre leurs quartiers dès le 25 novembre, à la veille de l’ouverture de la 30e session de la Conférence ministérielle de la Francophonie. Autour du bar cosy du Radisson, qui fait face à l’océan, des diplomates en tenue décontractée tiennent conciliabule ou échangent d’aimables accolades. Venus de l’Île Maurice, du Vietnam, d’Égypte, des Seychelles, du Rwanda, du Québec ou de Tunisie, ministres et ambassadeurs bavardent entre homologues avec l’espoir de relever le principal défi de ce 15e sommet : aboutir au consensus qui, traditionnellement, est le mode de désignation du Secrétaire général de la Francophonie.

En 1997 (Boutros Boutros Ghali) comme en 2002 (Abdou Diouf), l’exercice n’avait pas posé de problème. En 2014, en revanche, il relève du casse-tête. Jusqu’à la dernière minute, une profusion de rumeurs contradictoires entourait la décision tant attendue, et les spéculations allaient bon train sur la position de tel ou tel État.

En dehors des quatre membres de l’océan Indien (Comores, Madagascar, Maurice, Seychelles), qui affichent  leur solidarité régionale en faveur du Mauricien Jean-Claude de L’Estrac, des trois entités canadiennes (Canada, Nouveau-Brunswick et Québec), unies derrière Michaëlle Jean, et des pays dont sont originaires Pierre Buyoya (Burundi), Henri Lopes (Congo) et Augustin Nzé Nfumu (Guinée-Equatoriale), le mystère planait sur les préférences des 43 autres membres de plein droit. Principale inconnue : les 21 autres États africains de l’OIF parviendraient-ils à s’accorder sur une candidature commune ?

Les 26 et 27 novembre, ce n’est pas dans le cadre bucolique du Radisson, que se sont déroulés les pourparlers mais dans les coursives du Centre international de conférences de Diamniadio – qui vient d’être rebaptisé par Macky Sall du nom d’Abdou Diouf.

Soucieux d’aboutir à un compromis de dernière minute avant l’ouverture officielle du sommet, plusieurs délégations africaines ont proposé qu’une rencontre de la dernière chance réunisse, le 28 au soir, les chefs d’État hôtes des deux derniers sommets, Macky Sall et Joseph Kabila, ainsi que leurs homologues des quatre pays du continent présentant un candidat. Une initiative visant à proposer un candidat unique mais qui allait faire long feu.

Vendredi, après la session matinale clôturant la Conférence ministérielle, Dakar bruissait de rumeurs. Sur la petite corniche, au célèbre restaurant Le Lagon, l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, déjeunait à la table du maire de Dakar, le socialiste Khalifa Sall, voisinant avec divers journalistes et diplomates.

Le matin même, Mediapart avait publié un article affirmant que le Français serait le candidat de dernière minute de l’Elysée en cas de blocage. Soudain, trois hommes entourés de gardes du corps font leur entrée, provoquant l’effervescence dans le restaurant: « C’est Michel Sleiman », chuchotent en chœur plusieurs clients ». Le nom de l’ancien président libanais est en effet cité depuis quelque semaines comme un recours possible pour débloquer la situation si nécessaire. Mais après vérification, il s’agissait en réalité d’un déjeuner entre le Premier ministre tunisien Mehdi Jomaa, son ministre des Affaires étrangères et le ministre des Affaires étrangères algérien.

Au Radisson, Jean-Claude de L’Estrac a passé le vendredi après-midi entre audiences et interviews, pendant qu’à quelques mètres de lui, la ministre québécoise des Affaires étrangères et de la Francophonie, Christine Saint-Pierre, abordait les délégués présents en compagnie de sa candidate. « Michaëlle Jean s’est présentée à eux, leur a parlé les yeux dans les yeux, très directement, et leur a expliqué pourquoi elle ferait une très bonne candidate pour le poste », raconte-t-elle à Jeune Afrique.

Au même moment, à l’aéroport, les chefs d’État faisaient leur arrivée les uns après les autres, accueillis par Macky Sall, avant de gagner le King Fahd Palace, qui allait dès lors devenir l’épicentre des ultimes négociations.

Spéculations à la buvette

Samedi matin, à l’ouverture du sommet, 800 journalistes venus des quatre coins de l’espace francophone s’installent sous la tente prévue à leur intention. Contrariés de devoir suivre le sommet sur de petits écrans de télé, sans accès possible aux délégations officielles, certains préfèrent sécher les seize discours kilométriques inaugurant l’événement pour échanger des informations autour de la buvette, où les spéculations redoublent d’intensité.

« L’Afrique soutient Henri Lopes », lance un journaliste proche de la présidence béninoise. « Je tiens de source élyséenne que Paris est derrière Michaëlle Jean », répond en écho un vieux routier de la presse panafricaine, tandis qu’un autre égrène la liste des pays d’Afrique qui auraient, selon ses sources, rallié la candidature canadienne : Sénégal, Mali, RDC, Bénin… « La Belgique soutiendrait Buyoya et la fédération Wallonie-Bruxelles rallierait le candidat africain en cas de consensus », croit savoir une journaliste belge. « Les candidats africains n’arrivent toujours pas à se mettre d’accord », relativise un officiel de l’OIF qui passe par là.

De la salle de presse à la buvette, le sommet de la Francophonie vire à la cacophonie. Le huis clos strict des membres de plein droit, qui devait s’ouvrir ce dimanche à 10h30 GMT, avait la mission délicate de la convertir en consensus.

 

Michaëlle Jean : « L’OIF n’est pas une découverte pour moi »

Propos recueillis par François Soudan et Haby Niakate – 30/11/2014 à 17:10 Par F. Soudan et H. Niakate

Il y a deux mois, Michaëlle Jean accordait une interview à « Jeune Afrique ». Celle qui est devenue le 30 novembre la troisième secrétaire générale de l’OIF racontait son admiration pour Abdou Diouf et son ambition de lui succéder. Relisez l’interview publiée dans le n°2801 de JA (14-21 septembre 2014).

Elle cite Aimé Césaire sans notes, use volontiers des anaphores comme ce « moi, arrière-arrière-arrière-petite-fille d’esclaves » devenu célèbre au Québec, admire Toussaint Louverture et René Depestre, son oncle, poète caribéen essentiel.

Michaëlle Jean, 57 ans, a la francophonie dans le sang et elle est aussi la vraie surprise de la bataille feutrée qui se livre en coulisses pour la succession d’Abdou Diouf à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Seule femme parmi les cinq candidats pour l’instant déclarés, cette Canadienne d’origine haïtienne, épouse du cinéaste français Jean-Daniel Lafond et mère d’une fille née en Haïti, est riche d’un parcours unique.

Du Port-au-Prince des sinistres Tontons Macoutes aux ors de Rideau Hall à Ottawa, où elle a officié pendant cinq ans comme gouverneure générale du Canada, en passant par le militantisme féministe et les studios de télévision, cette diplômée en littérature comparée a appris cinq langues, reçu quelques coups et séduit bon nombre de chefs d’État de la planète. Excellente communicatrice avec ce qu’il faut de charme et un certain goût pour la transgression, Michaëlle Jean dégage une énergie dont auraient a priori bien besoin un concept – la francophonie – et une institution – l’OIF – encore largement abstraits aux yeux de la plupart des locuteurs de la langue de Molière, de Senghor et de Stromae.

Ces atouts seront-ils suffisants pour compenser son déficit d’expérience en matière de gestion d’une organisation complexe et pour convaincre le « grand électeur » français, jusqu’ici hésitant ? « En l’absence d’un candidat africain de consensus, Paris devra s’y faire », dit-on dans l’entourage de la candidate. En attendant, Mme Jean fait campagne, avec méthode et le soutien appuyé de son gouvernement. Bruxelles, Paris, Berne, Tunis, N’Djamena, en attendant New York, où elle sera présente en marge de l’Assemblée générale de l’ONU : son agenda de septembre est déjà plein. Et si l’on en juge par le temps qu’elle nous a consacré, pas moins de trois heures, venir rendre visite à Jeune Afrique faisait partie de ces rendez-vous obligés…

Jeune afrique : Pourquoi êtes-vous candidate au secrétariat général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ?

Michaëlle Jean : L’OIF n’est pas une découverte pour moi. C’est une organisation que j’ai fréquentée à différents moments de ma vie. En tant que journaliste, puis gouverneure générale du Canada. Durant mon mandat, j’ai reçu à plusieurs reprises l’actuel secrétaire général de l’OIF, Abdou Diouf. Peu après avoir quitté mes fonctions, il m’a nommée grand témoin de la francophonie pour les Jeux olympiques et paralympiques de Londres en 2012. Cette nomination a constitué un gage de confiance. J’ai beaucoup d’admiration pour Abdou Diouf. Il y a entre nous une vraie convergence de vues. Pendant presque deux ans, j’ai pu voir de l’intérieur comment fonctionnait l’OIF. Travailler avec cette équipe a été formidable.

Votre candidature est aussi une décision politique. Qui a fait le premier pas, vous ou Stephen Harper, votre Premier ministre ?

Les encouragements du Canada ont été très clairs. Mais il faut avoir plus qu’une ambition personnelle pour se présenter à un tel poste. Il s’agit d’une affaire de convictions. Lors de mon mandat de gouverneure, j’ai effectué de nombreuses visites d’État, dont dix sur le continent africain. Cela s’est poursuivi quand j’étais chancelière de l’université d’Ottawa et envoyée spéciale de l’Unesco pour Haïti. Avec mes interlocuteurs, notamment en Afrique, nous avons parlé désir d’émergence, accélération de la croissance, renforcement des capacités de production…

J’ai dit à Paul Kagamé que le Rwanda avait toute sa place dans cet espace. Il m’a écoutée.

Et, inévitablement, à chaque fois, on m’interrogeait sur la Francophonie : « Ce serait bien que vous y pensiez… » Et je répondais : « Et vous, que pensez-vous de la Francophonie ? De quelle Francophonie avez-vous envie ? » Cela m’a permis de faire un état des lieux. Ma candidature est donc le résultat d’une écoute : la plupart des chefs d’État que j’ai rencontrés m’ont demandé d’y réfléchir.

Est-il vrai que vous avez convaincu Paul Kagamé, le président rwandais, de maintenir son pays dans l’OIF, alors qu’il voulait en sortir ?

Nous avons eu une longue conversation sur ce sujet en 2009, lors d’un forum international sur la condition des femmes organisé au Liberia par la présidente Ellen Johnson-Sirleaf. Il m’a parlé de ses hésitations. Il était prêt à quitter l’institution. Je lui ai dit que le Rwanda avait toute sa place dans cet espace. Il m’a écoutée.

Lorsqu’on regarde votre site de campagne, on distingue très vite les atouts dont vous entendez jouer. Vous vous présentez comme une candidate de consensus, qui vient du Nord et du Sud, des Amériques, d’Afrique, mais aussi d’Europe…

Oui. Et je le dis d’autant plus que c’est une force qu’on me reconnaît.

Lors du dernier sommet de l’OIF, à Kinshasa, en 2012. © Issouf Sanogo

Vous revendiquez aussi le fait d’être une femme. Le poste de secrétaire général, créé en 1997, a été jusque-là occupé par deux hommes, l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali, puis le Sénégalais Abdou Diouf. Le temps des femmes est-il venu pour l’OIF ?

Pourquoi pas ? Les femmes doivent faire partie de l’équation, à tous les niveaux. Nous avons une façon particulière d’aborder les réalités du quotidien et du monde. Tout simplement parce que nous les percevons à travers les combats que des femmes comme moi et d’autres ont menés et continuent de mener. Les femmes sont aujourd’hui incontournables, et je crois que la Francophonie est prête à nommer une femme à sa tête. Ce serait un symbole très fort, un symbole de modernité. Mais attention, être une femme ne suffit pas. Il faut aussi avoir de l’expérience, du contenu, être dans l’action. Ce n’est pas qu’une simple question de genre et de parité.

Troisième atout : vous accordez une importance toute particulière à votre mandat de gouverneure générale et insistez sur le fait qu’il s’agissait d’une fonction de chef d’État et de commandante en chef. On croyait pourtant que c’était là un poste avant tout honorifique et protocolaire…

Le Canada est une monarchie constitutionnelle et une démocratie parlementaire. Depuis 1947, tous les pouvoirs du souverain sont conférés au gouverneur, qui devient commandant en chef des forces canadiennes. Il y a donc un chef d’État en titre, qui est aujourd’hui la reine Élisabeth II, et un chef d’État qui la représente, le gouverneur général. Ce dernier, qui n’a pas de pouvoir exécutif, a un rôle précis : informer, aviser, et prévenir le Premier ministre. Mais aussi impulser des actions. Au cours de mon exercice, certaines de mes actions ont eu un impact très direct sur la société canadienne.

Pour diriger une organisation comme l’OIF, il faut de l’expérience en matière de gestion des ressources humaines, mais aussi de diplomatie et de prévention des conflits. L’avez-vous ?

Tout à fait. Le gouverneur général du Canada gère toute une institution ! Il a son cabinet et plus de 200 personnes autour de lui. Il signe tous les décrets du gouvernement et peut en renvoyer certains, en demandant plus d’explications. Par ailleurs, j’étais commandante en chef quand le Canada a déployé ses troupes en Afghanistan. J’ai donc travaillé avec le chef d’état-major, au plus près des armées, et avec le ministre de la Défense. Que faut-il de plus ?

Mon père, qui dirigeait le collège Saint-Pierre, a été torturé. À sa sortie de prison, il était défiguré, couvert de sang.

Vous êtes née en septembre 1957 à Port-au-Prince, le mois même où le dictateur François Duvalier, dit Papa Doc, a accédé au pouvoir en Haïti. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Le régime était très dur, c’était un régime barbelé. Chaque mot devait être pesé. Lorsque les gens parlaient en créole, ils utilisaient des onomatopées. Pour un oui ou pour un non, on vous exécutait sur la place publique, ce dont j’ai été témoin. Les gens disparaissaient. Ma mère, enseignante, a été arrêtée et relâchée. Mon père, qui dirigeait le collège Saint-Pierre, a été torturé. À sa sortie de prison, il était défiguré, couvert de sang. Il m’a dit que ce sang n’était pas uniquement le sien. Son compagnon de cellule, qui était un ami, est mort dans ses bras. Son tortionnaire s’appelait Luc Désir, l’un des plus sinistres agents de Papa Doc.

Vos parents étaient-ils engagés en politique ?

À l’époque, il suffisait de penser librement, de s’exprimer, de dire non à un régime qui voulait tout cadenasser, pour être considéré comme un opposant. Et d’un coup, toute votre famille le devenait. À cause de la répression, des dizaines de milliers d’Haïtiens ont dû fuir. Mes parents m’ont toujours dit : « Tu ne pourras jamais être indifférente, ce n’est pas une option. Tu dois toujours avoir un point de vue sur ce qui se passe autour de toi. » L’atmosphère est devenue irrespirable, et il a bien fallu choisir l’exil. Cette expérience a défini la personne que je suis devenue.

Vous avez quitté Haïti pour le Canada en 1968, à l’âge de 11 ans…

Oui. Et il a fallu tout reconstruire. Nous habitions dans un petit appartement, dans le sous-sol d’un immeuble à Montréal. Ma mère nous a élevées seule, ma soeur et moi. Il ne lui restait parfois que 25 cents à la fin de la semaine, et elle devait téléphoner à la cantine de l’école pour demander un délai de paiement. Elle est restée très digne, comme ma grand-mère, veuve, qui avait élevé seule ses cinq enfants. C’est de là que nous venons, René Depestre, mon oncle [grand écrivain de la francophonie et Prix Renaudot 1988] et moi. Et non de l’opulence.

Après la chute de Duvalier fils, Bébé Doc, en 1986, vous êtes retournée en Haïti. Dans quel état avez-vous trouvé le pays ?

Il y avait des graffitis partout sur les murs, notamment en créole, alors qu’au moment de mon départ, on ne l’écrivait plus. Les femmes, les journalistes, s’activaient… C’était un foisonnement extraordinaire.

Que pensez-vous de Jean-Bertrand Aristide, cet ancien prêtre catholique qui fut président à plusieurs reprises entre 1991 et 2004 ?

Il a représenté, à un moment donné de l’histoire d’Haïti, un espoir. C’est un prédicateur, il savait donc parler à la population. Beaucoup de gens ont cru qu’il y avait la possibilité de prendre, avec lui, un tournant. Ensuite, est venue l’heure de la déception et des milices, les Chimères. Les mots n’étaient plus rassembleurs, mais incendiaires. On a alors réalisé qu’on ne sortirait pas de trois décennies de dictature du jour au lendemain.

Le 12 janvier 2010, Haïti est ravagé par un terrible séisme qui cause la mort de plus de 230 000 personnes. Comment l’avez-vous vécu ?

Comme un choc majeur. J’étais dans mon bureau de gouverneure générale, à Ottawa. La catastrophe a lieu à 16 h 50. À 16 h 51, je suis prévenue par des aides de camp. Mon réflexe est de joindre tout de suite notre chancellerie en Haïti, sur un portable satellite, pour comprendre la situation. Je contacte ensuite le Premier ministre et le ministre de la Défense. À ce moment-là, il ne peut y avoir de demande formelle d’aide de la part des autorités haïtiennes, car l’État n’est plus là, il n’est nulle part. Mais nous avons quand même déclenché une intervention d’urgence pour rechercher et sauver des gens. C’est ainsi qu’un avion des forces canadiennes a été l’un des premiers à arriver sur place.

Lorsque ce drame éclate, vous occupez le poste prestigieux de gouverneur général depuis septembre 2005. Vous attendiez-vous à cette nomination ?

Pas du tout. En septembre 2005, j’étais journaliste, je travaillais pour Radio Canada, à la télévision publique, depuis plus de dix-huit ans, et préparais ma prochaine saison. Lorsqu’on m’a proposé ce poste, je me suis mise à écrire une liste de noms de personnes que je pensais capables, tout autant que moi, d’occuper ces fonctions. Et je me suis dit : « Pourquoi moi ? » Puis j’ai réfléchi : « Pourquoi pas moi, en effet ? »

Michaël Jean entourée (de g. à dr.) du Gabonais Jean Ping, du Nigérien Goodluck Jonathan,  du Malawite Bingu Wa Mutharika (disparu depuis), de l’Algérien Abdelaziz Bouteflika, du Sénégalais  Abdoulaye Wade, du Sud-Africain Jacob Zuma et de l’Éthiopien Mélès Zenawi (décédé),  au sommet du G8 en 2010. © Simon Hayter/Getty images/AFP

Le fait que vous représentiez une « minorité visible » a-t-il aussi compté dans votre nomination ?

Je l’ignore. On ne me l’a jamais dit comme ça.

Pour autant, n’était-ce pas un coup politique de la part du Premier ministre de l’époque, Paul Martin ?

Je ne crois pas. On m’a toujours dit que j’étais vraiment emblématique de ce qu’est le Canada : un pays moderne, une terre d’accueil. Le Canada contient le monde en lui. Ici, la diversité ne se vit pas comme une problématique, mais comme une force. Et partout où je suis allée, on était étonné de voir une femme née en dehors du Canada avoir de telles responsabilités. J’ai été militante féministe, puis journaliste, j’ai enseigné, je parle cinq langues, ce n’est pas banal. C’est tout cela que j’ai utilisé pour parler au nom de mon pays.

Votre nomination n’a pas fait que des heureux à l’époque. Pour les souverainistes québécois, vous trahissez la cause en acceptant de devenir la représentante de la reine d’Angleterre. Et pour les anglophones, vous êtes une indépendantiste mal repentie. Un vrai dilemme que vous avez dû trancher en publiant un communiqué officiel d’allégeance au Canada !

Tout cela, ces attaques, ces injures, émanaient de petits groupes dont la stratégie consistait à jouer sur une corde très sensible et médiatique. Trouvez-moi un Québécois qui n’a pas, dans son entourage, des amis souverainistes ou fédéralistes. Mon mari et moi n’avons jamais appartenu à un parti ou à un mouvement indépendantiste.

Je n’ai pas été déchue de la nationalité française, je n’y ai pas formellement renoncé non plus. J’ai en quelque sorte été suspendue de cette nationalité.

Il n’empêche, vous avez dû donner un gage précis : renoncer à votre nationalité française.

Oui. Mon mari et ma fille sont franco-canadiens et j’ai obtenu la nationalité française quelques mois avant d’être nommée au gouvernorat général. S’il n’y avait pas eu cette nomination, la question ne se serait jamais posée. Mais il a bien fallu trancher, non pas parce que certains journalistes se sont emparés de l’affaire, mais parce que la commandante en chef des armées ne pouvait être sous deux bannières. Après consultation avec le Premier ministre canadien, mon cas a fait l’objet d’un examen inédit à Paris : je n’ai pas été déchue de la nationalité française, je n’y ai pas formellement renoncé non plus. J’ai en quelque sorte été suspendue de cette nationalité.

Votre mandat de gouverneure générale a pris fin en 2010. Souhaitiez-vous être reconduite ?

Si le Premier ministre avait soulevé cette question avec moi, il y aurait eu matière à réflexion. Il ne l’a pas fait et je ne vois pas où est le problème : un seul gouverneur a fait deux mandats, dans l’histoire du Canada, et il est décédé au cours du second. C’est presque la norme d’en faire un seul.

Si vous êtes élue, que comptez-vous faire pour redynamiser l’OIF ?

L’OIF est une institution solide. Aujourd’hui, l’ONU, l’Union africaine et la plupart des organisations se tournent vers elle lorsqu’il y a des actions à mener en faveur de la démocratie, pour accompagner des processus électoraux et réfléchir sur les crises, notamment en Afrique. L’OIF répond toujours présent. Et il faut reconnaître le travail accompli par Abdou Diouf, qui a su lui donner des objectifs, des documents de référence, une crédibilité sur le plan international. C’est une organisation extrêmement bien gérée, avec une administration exemplaire. Elle n’est pas du tout sclérosée, loin de là. C’est sur ces fondations qu’il faut désormais développer une vraie stratégie de Francophonie économique.

La gouverneure générale et le président Barack Obama, à Ottawa, le 19 février 2009. JIM WATSON / AFP

Le numéro deux de l’OIF, l’administrateur Clément Duhaime, est canadien, tout comme vous. Si vous êtes élue, il faudra donc qu’il démissionne alors que son mandat court jusqu’en 2018. Avez-vous évoqué ce sujet avec lui ?

Le secrétaire général a la responsabilité de nommer l’administrateur. Il est clair qu’il faudra veiller à maintenir un tandem Nord-Sud à la tête de l’institution. De cela, l’administrateur actuel est tout à fait conscient. Il aura un rôle important à jouer dans le choix de son successeur et dans la période de transition qui suivra.

Avez-vous déjà un nom en tête pour lui succéder ?

J’ai souvent eu l’occasion de rencontrer des individus qui ont les compétences requises. Dont, bien sûr, bon nombre d’Africains. Vous comprendrez que je n’en dise pas plus.

Si les chefs d’État des pays africains membres de l’OIF parvenaient à se mettre d’accord sur un candidat unique, maintiendriez-vous votre propre candidature ?

Évidemment. Et qui vous dit que ce consensus ne pourrait pas se faire autour d’une candidate d’un pays du Nord ?

La France vous soutient-elle ?

Le gouvernement canadien et moi-même avons notre propre idée là-dessus.

Quelle est-elle ?

Je ne vous le dirai pas. La nomination du secrétaire général de l’OIF est une décision qui va être prise par les chefs d’État et de gouvernement, de manière consensuelle. Il faut respecter ce processus.

Connaissez-vous vos concurrents actuels ?

J’ai rencontré Henri Lopes une seule fois je crois, à Paris. Je n’ai pas encore eu le plaisir de rencontrer les autres.

Qu’est-ce qui vous fait courir, vous, l’arrière-arrière-arrière-petite-fille d’esclaves de Saint-Domingue ?

Il y a d’abord un héritage. Je suis dans le prolongement d’une histoire. Puis le courage, les convictions, les valeurs, les droits, les libertés et, surtout, la responsabilité. Toute ma vie j’ai vécu avec le sens de la responsabilité, que j’ai reçu de mes parents. Et puis je crois en la Francophonie. C’est un espace extraordinaire grâce auquel on peut montrer au monde ce qu’il est possible d’accomplir lorsque nos efforts sont fédérés. Et il ne s’agit pas là de mots, mais de réalité.

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