Skip to content

Aminata Dramane Traoré écrit à Ban Ki Moon

by sur 3 décembre 2014

 

La sociologue  ancienne ministre de la culture et infatigable  militante altermondialiste, Aminata Dramane Traoré, adresse une longue lettre au secrétaire général de l’ONU, reprenant un certain nombre de ses griefs sans langue de bois.

 

Aminata Dramane Traoré écrit à Ban Ki Moon : « Nos pauvres pays sont des exportateurs de capitaux vers l’hémisphère nord à travers le service de la dette »

Aminata Dramane Traoré – 2 décembre 2014 Mali

« La France savait ce qui se passait. Mais dans un cas comme le nôtre, on crée une situation qui permet aux djihadistes d’occuper ces localités tout comme la progression vers Konna et l’attaque de Konna, on peut bien décider de laisser la situation évoluée vers l’extrême, au point que tout le monde dit : il n’y a rien d’autre à faire que d’intervenir ».

Aminata Traoré janvier 2014

LETTRE OUVERTE A BAN KI MOON A PROPOS D’EBOLA, D’AQMI, DE BOKO HARAM, D’ACCORDS DE LIBRE ECHANGE ET DE VIOLENCES CONTRE LES FEMMES

« Naan lara an sara » « Si nous nous couchons, nous sommes morts »

Joseph Ki Zerbo.

« Nous avons, face au Capital, le même destin. Nous devons tisser une solidarité de combats entre peuples du Nord et du Sud, entre femmes et hommes, entre jeunes et vieux, entre Humains. »

Professeur Issa N’DIAYE.

 

Monsieur le Secrétaire général des Nations-Unies,

Et si, à partir du Mali, nous actualisions la réflexion sur la douloureuse et persistante question des violences faites aux femmes à la lumière des bouleversements en cours en l’Afrique de l’Ouest et dans la bande Sahélo-Saharienne ? Le programme de développement pour l’après 2015 y gagnera, nous en sommes persuadées, en pertinence et en efficacité.

Nous sommes, Monsieur le Secrétaire général, un groupe de femmes pacifistes et sentinelles, qui considère que l’heure, qui est d’une gravité exceptionnelle pour l’Afrique, pourra être celle de la vérité sur les causes structurelles de sa vulnérabilité et de l’audace des alternatives à l’humiliation et au chaos.

Sous une tonnelle végétale dont l’ombre baigne les murs de terre et de pierres d’une concession du quartier de Missira, à Bamako, et les pieds solidement ancrés dans les réalités de notre pays, nous avons appris à nommer la mondialisation capitaliste pour en enlever le verni et les trompe-l’œil.

La loi du silence que vous déplorez, à juste raison, à propos des violences domestiques, sexuelles et sexistes est encore plus présente quand il s’agit du prix élevé que les femmes paient pour l’ordre congénitalement violent du monde.

Plus de cinq mille personnes sont mortes en Guinée, au Libéria et en Sierra Léone en dix mois d’une fièvre hémorragique facile à combattre. Au Libéria, le pays le plus touché, 75% des personnes décédées sont de sexe féminin (Centre d’actualité de l’ONU, dépêche du 19 septembre 2014).

Pourquoi, comparativement à la lutte contre AQMI et Boko Haram, la « communauté internationale » n’a pas réagi plus tôt ? Pourquoi la Côte d’Ivoire et le Sénégal, en pays frères et voisins qui devraient pouvoir jouer le rôle de locomotive dans le développement de la sous-région, ont-ils choisi de fermer leurs frontières ? Comment expliquer la réaction tardive de l’Union Africaine dans la gestion de cette situation dramatique ?

Nous sommes, Monsieur le Secrétaire général, à mille lieues de l’objectif que vous assigniez à la campagne « Tous unis pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes » que vous avez lancé en 2008 en accordant une attention particulière à nous, femmes d’Afrique de l’Ouest. Nous sommes tout aussi loin des Objectifs du Millénaire du Développement (OMD), des buts visés par la résolution 1325 sur « Femmes, paix et sécurité » renforcée par la 1820 (en 2008), la 1888 (en 2009), la 1889 (en 2009) et la 2122 (en 2013).

Le Libéria, faut-il le rappeler, est aussi le pays de Ellen Johnson Sirleaf, la première femme africaine élue Chef d’Etat au suffrage universel et récipiendaire du prix Nobel de la Paix 2011 (avec Leymah Roberta Gbowee et Yéménite Tawakkol karman. Ces faits n’ont pas valu une empathie particulière à son pays, stigmatisé au même titre que la Guinée et la Sierra Leone. « Je suis libérien, pas un virus » ont dû rappeler certains de leurs concitoyen(ne)s confronté(e)s à la violence du vent de stigmatisation déclenché par le virus.

Seule la capacité de reconnaître l’humanité en l’autre nous garantira la paix et la sécurité au niveau national et international.

Les violences occultées sont des zones d’ombre qui obstruent l’horizon des femmes et des hommes qui veulent œuvrer pour l’élimination effective de « toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ».

Visualisons, si vous le voulez bien, le système patriarcal international dans son approche partielle et, par conséquent, partiale des faits.

Schéma 1

Si les représentations, les croyances et les pratiques limitent les droits, les pouvoirs et les talents des femmes africaines au niveau local, l’ordre international, tout aussi patriarcal, inégalitaire et violent les apprennent que l’ombre du fameux TINA (There Is No Alternative) de l’ancien Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, plane sur nos destins avec des conséquences particulièrement graves, notre continent étant la région du monde où, en plus des séquelles de l’esclavage et de la colonisation, la mise en œuvre des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) a été la plus massive, la plus poussée et, par conséquent, la plus destructrice au cours des décennies 80 et 90 de restructuration de l’économie mondiale.

Nous réfutons, pour notre part, dans le cas du Mali, la thèse humiliante de l’Etat failli, victime de lui-même, incapable de développer ses régions septentrionales où AQMI, Ansar Dine et le MUJAO ont envahi, en alliés ou en ennemis des rebelles séparatistes du Mouvement National de Libération de l’Azaouad (MNLA) selon les circonstances.

Nous ne cesserons jamais de rappeler que la crise, sans précédent, dont notre pays tente de sortir n’est pas que sécuritaire et humanitaire et ne commence pas par la rébellion du Mouvement National de Libération de l’Azaouad (MNLA) suivie de la déroute de notre armée face à la coalition entre rebelles et djihadistes et l’occupation des régions de Kidal, Gao et Tombouctou. Ces événements sont survenus dans une société malienne globalement éprouvée par plus de trois décennies de restriction économique qui n’ont engendré que le chômage, la pauvreté de masse, les inégalités, la corruption et l’impunité.

Jean François Bayard rappelle à ce sujet qu’au Mali « La France a une part de responsabilité dans l’effondrement de l’Etat malien. Elle a soutenu dans les années 1980 des programmes d’ajustement structurel d’inspiration néolibérale qui ont détruit l’école et la santé publique et ont, ainsi, ouvert une voie royale aux institutions islamiques de substitution. Elle a endossé la libéralisation de la filière coton voulue par la Banque mondiale qui a accéléré l’exode rural et l’émigration, tout en bloquant cette dernière alors même que « les remises des expatriés sont plus élevées que « l’aide publique au développement » (Chronique d’une faillite programmée, Le Monde, 23 janvier 2013). Comment comprendre l’état actuel des lieux si nous ne nous référons pas aux programmes d’Ajustement Structurel (PAS) et au Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté ?

Les auteurs de l’Initiative de Bamako (IB) disent clairement que : « accablés par le poids du remboursement de la dette et par l’impact de la chute des cours des produits à l’exportation dans les années 70 et 80, les pays en développement ont vu réduire leur capacité à financer les services publics de base, y compris les soins de santé primaires. Le problème de l’insuffisance des dépenses de santé publique est aggravé par des politiques qui favorisent une mauvaise allocation budgétaire, un gaspillage des ressources et une gestion médiocre »

En mettant davantage à nu l’état lamentable de nos infrastructures, et services sanitaires, les salaires de misère, la démotivation du personnel soignant dont une partie, comble de l’horreur, meurt en même temps que les malades, l’épidémie à virus Ebola révèle, en plus de l’extrême vulnérabilité des femmes, la vacuité du discours ambiant sur l’« Afrique émergente », « nouvelle frontière » et « avenir du monde ». Le lien est ténu, voire inexistant entre les taux de croissance économique et la sécurité humaine.

 

Certains segments de nos économies ont, certes, profité de la demande des BRICS en ressources naturelles et accru leurs performances. Mais à qui profitent les fameux taux de croissance de 5% à 6% que la « communauté internationale » saluent ? A la faveur de quelles politiques économiques sont-ils obtenus ? Dans le cadre de quel partenariat mondial ?

Nos pauvres pays sont des exportateurs de capitaux vers l’hémisphère nord à travers le service de la dette prélevé sur les ressources naturelles et le travail des Africains, femmes et hommes.

« Les chiffres sont à la fois édifiants et stupéfiants : entre 1980 et 2009, le continent a perdu entre 1.200 et 1.400 milliards de dollars, soit à peu près l’équivalent de son Produit Intérieur Brut actuel ».

A qui profite l’exploitation des ressources minières (or, platine, fer, bauxite, coltan, nickel, étain, plomb, manganèse, argent…), énergétiques (pétrole, gaz naturel, uranium…), agricoles (café, cacao, coton…), forestières, halieutiques et autres ?

« Payez vos impôts… Nous n’avons pas besoin de votre aide » a déclaré Mo Ibrahim, le milliardaire soudanais des télécoms, lors du Forum du secteur privé sur l’Afrique en octobre 2013, à l’ONU.

Les flux financiers illicites qui ont explosé, réduisent chaque année les recettes fiscales des Etats de 30 à 40 milliards de dollars et fragilisent le commerce et l’investissement dans le développement à la base. Qui en informe les peuples, femmes et hommes ?

Comme si les destructions des PAS ne suffisaient pas, l’accord de « libre-échange » dit de partenariat économique dont le projet a été signé par les 15 Chefs d’Etat de la CEDEAO et celui de la Mauritanie, le 10 juillet 2014, à Accra (Ghana), vient aggraver la situation. Il vise la suppression de 75% des droits de douane sur les importations en provenance de l’Union Européenne (UE).

Nos marchés, déjà, inondés de produits importés, souvent de qualité médiocre, le seront encore plus. Les paysans, les petits commerçants, les artisans dont une majorité de femmes et de jeunes, qui ne s’en sortent pas déjà, seront sacrifiés.

Les génocides à venir, prévient Samir Amin, feront dans quelques décennies plus de victimes que toutes les guerres et catastrophes naturelles que l’histoire a connue dans la mesure où un travailleur agricole bien équipé peut remplacer 2.000 paysans pauvres. L’économie mondiale ne pourvoira pas aux besoins des trois milliards de laissés-pour-compte dont la plupart sera tentée par l’émigration légale ou illégale, le « djihad » et toute autre aventure.

Signés à l’insu des peuples, les accords migratoires et militaires visent justement à sécuriser les frontières des nations dominantes en mettant nos Etats et nos armées à contribution.

Ce n’est point un hasard si la courbe exponentielle qui caractérise l’épidémie d’Ebola est aussi celle du « djihadisme ». L’ancien ministre français des affaires étrangères, Dominique de Villepin rappelle : « Il y avait un foyer de terrorisme en 2001. Aujourd’hui, il y en a quinze » (BFMTV ; 12 septembre 2014), dont le Mali et le Nigeria en Afrique de l’Ouest. Mais l’option militaire est un engrenage sans fin, aux conséquences incommensurables pour les femmes et les enfants. Elle n’en est pas moins présentée comme libératrice.

Le commandant en chef de l’armée française, François Hollande, déclarait, le 08 mars 2013, dans le cadre de la journée internationale de la femme, que son pays est intervenu au Mali parce qu’il y avait ‘’des femmes victimes de l’oppression et de la barbarie ! Des femmes à qui l’on imposait de porter le voile ! Des femmes qui n’osaient plus sortir de chez elles. Des femmes qui étaient battues !’’.

S’ils n’ont plus pignon sur rue, libres d’infliger des châtiments corporels et d’imposer aux femmes le voile et ils…. Les djihadistes n’ont pas été neutralisés ni même démobilisés, mais dispersés et, pour ceux qui sont recrutés localement, livrés à eux-mêmes.

Les Maliennes qui ont accueilli l’opération Serval avec ferveur et qui en attendaient une guerre rapide, efficace de manière à libérer la totalité de leur pays et à restaurer l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire, restent sur leur faim.

Traumatisées et désemparées, nombreuses sont celles qui somatisent des douleurs invisibles et indicibles à la suite des frappes. A Konna, certaines revivent sans arrêt le fracas des bombes de janvier 2013. Insomnies, maux de tête, troubles digestifs, cancers sont autant de réactions aux chocs multiformes. Les déplacées et les réfugiées vivent avec leurs familles dans la promiscuité, l’insalubrité et la plus grande précarité.

La violence ressurgit avec la percée de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie. Des bombes et des tirs de roquettes tuent des soldats de la MINUSMA comme des FAMA. Trente-quatre casques bleus sont morts.

« Nous ne sommes pas parvenus aux résultats escomptés au Mali. On peut gagner des batailles mais pas des guerres. Et le moral des troupes est en berne » reconnait le Général Vincent Desportes (France 24 le 10/09/14).

Que faire ? Paris, qui a fait le choix d’intervenir militairement « avec le mandat » du Conseil de Sécurité en entravant la CEDEAO, l’UA et l’UE, est débordée. Elle a réduit ses effectifs et transformé Serval en Barkhane, repris pied à Tessalit comme il en avait fait le dessein. Mais il n’est pas satisfait de la MINUSMA et ne peut compter sur les FAMA dans la défense des intérêts occidentaux. Car telle est la véritable crainte rappelée par Jacques Attali au début de ce qu’il est convenu d’appeler la crise malienne. La région pourrait devenir selon lui « une base arrière de formation de terroristes et de kamikazes qui viendront s’attaquer aux intérêts occidentaux un peu partout dans la région… Et les gisements d’uranium du Niger, essentiels à la France, ne sont pas loin.

MINUSMA, MINUSCA, MONUSCO, l’ONU aussi est débordée. Nous sommes de celles et de ceux qui jugent indispensable d’en finir avec le cercle vicieux crise-défiance-répression-escalade, qu’il s’agisse de rebelles ou de « djihadistes », pour lui substituer celui, vertueux, de l’écoute, de la justice et de l’accompagnement. « La question n’est pas de savoir si on va parler à l’adversaire, mais après combien de morts inutiles on va accepter de le faire ? » relèvent les auteurs du plaidoyer pour la paix en Syrie.

Le dialogue entre Maliens exclut pour l’instant les « djihadistes » considérés tous autant qu’ils sont comme extrémistes et infréquentables. « On ne négocie pas avec des terroristes » dit Paris, alors qu’il a bien fallu leur parler, payer des rançons pour libérer les otages français.

Emploi, équilibre budgétaire, demande sociale sont des impératifs qui poussent les vieux pays industrialisés, en perte de vitesse, à faire face aux BIRCS, notamment la Chine et la Russie au risque d’embraser la Planète.

Tenter de créer une catégorie de combattants « modernes » et fréquentables à opposer aux djihadistes comme moyen de pression sur l’Etat fait partie du jeu. Tant pis ! si les violences contre les femmes, qui sont prévisibles, peuvent être instrumentalisées.

Nous espérons être entendu(e)s par nos gouvernants et par la Commission de l’Union Africaine dont la Présidente Nkosazana Dlamini Zuma a dit à notre intention, lors de son passage au Mali, ce qui suit : « Votre combat est le nôtre. Si vous réussissez, les femmes d’Afrique réussiront avec vous ». Nous saisissons la perche qu’elle nous tend et l’interpelons, à notre tour, pour qu’elle imprime à la décennie 2010-2020, proclamée celle de la femme par l’Union Africaine (UA), soit celle de l’éveil des consciences et d’une mobilisation, sans précédent, nourrie de la gravité de la situation.

Accélérer l’insertion de l’Afrique dans la mondialisation capitaliste dont les Africaines sont les grandes perdantes relève de la violence. Mais inverser cette tendance est une tâche titanesque étant donné que l’idéologie du tout marché, qui préside aux réformes économiques, politiques et institutionnelles rime avec le féminisme libéral dont les tenants influencent considérablement les organisations de coopération.

A tous les niveaux et dans tous les domaines, l’intégration de la femme dans le développement (IFD) des années 70 et 80 comme l’approche genre, qui lui a été substituée, est conçue et mise en œuvre sous l’angle de la compétition avec les hommes dont le sort n’est pourtant pas enviable.

La logique guerrière et mortifère de l’économie de marché dont il s’agit nous invite à descendre dans l’arène et à nous battre comme les hommes souvent contre eux avec des armes d’emprunt pour un idéal de société dont l’enrichissement individuel et le consumérisme sont les principales caractéristiques

Nous considérons qu’il y a des alternatives à cette guerre de tous contre tous que les femmes peuvent explorer en elles-mêmes et cultiver.

L’égalité mathématique entre hommes et femmes est un faux défi quand le contrôle de l’initiative nous échappe à tous.

Les classements qui font du Mali le soixante-sixième sur quatre-vingt-dix-sept pays pour la représentation des femmes dans le gouvernement et le cent-vingt-et-unième sur cent-quarante-cinq au Parlement en matière de promotion de l’égalité des sexes doivent être interprétés sur la base de valeurs progressistes véritablement émancipatrices. La représentation n’est pas une fin en soi, qu’il s’agisse du processus d’Alger et d’autres mécanismes de négociation ou des postes nominatifs ou électifs. Les femmes ne feront pas la différence sans changement de paradigme.

Fatou Ben Souda, au poste de Procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI), est un symbole fort de l’instrumentalisation des Africaines dans la traque des dirigeants africains pendant que les fauteurs de guerre en Libye, par exemple, ne sont même pas interpellés, à plus forte raison, inquiétés.

La Présidente de la République Centrafricaine, Catherine Samba Panza doit ramener la paix entre chrétiens et musulmans au pays de Barthelemy Bocanda dont les richesses (or, diamant, uranium et pétrole), sont largement suffisantes pour nourrir tous les Centrafricain(e)s, si elles n’étaient pas pillées dans le cadre d’un modèle de développement extraverti, corrompu et corrupteur présenté comme incontournable.

Une juste rémunération du coton au Mali, de l’uranium au Niger, du pétrole au Gabon, du coltan et d’autres ressources stratégiques dont la République Démocratique du Congo (RDC) regorge, doublée de la gestion rigoureuse et responsable des deniers publics dans le cadre d’un partenariat mondial au développement respectueux des droits des peuples pourront leur garantir l’eau, la santé, l’emploi et le revenu, contribuer à la maîtrise de la fécondité et au recul des pratiques culturelles néfastes à la santé des femmes dont l’excision.

Nous plaidons pour un développement et une coopération bilatérale, multilatérale et internationale centrée sur les Humains. A la prorogation « Doing business » du monde des affaires, nous voulons substituer « Being Human ».

Avant de prendre les armes ou le large (ou les deux), les Humains auront, la plupart du temps, cherché localement à donner un sens à leur existence. Un regard, une oreille attentive ou une main tendue aurait sauvé la plupart des combattants qui, au nom de l’ethnie ou de la religion, tuent au Nord du Mali, au Nigeria, en Libye, en Irak, en Syrie ou ailleurs. Bien des combats auraient, en somme, cessé faute de combattants.

Nous ne sommes ni meilleures ni pires et avons juste le privilège d’être à la fois la moitié de la société et celle qui donne naissance à l’autre moitié, l’éduque et la porte. Dès leur naissance, nous attachons nos enfants, solidement au dos, « pagne noué, serré, lien mille fois vérifié, tout en vaquant à nos innombrables occupations. Nous faisons corps avec eux et sentons la moindre fièvre qui les affecte » (Afrique Mutilée). Nous clamons l’impérieuse nécessité de comprendre ce qui nous arrive à tous, filles et garçons, des plus petits aux plus grands, de les écouter et de les aider à se protéger contre toutes les formes de violences.

La femme convoquée comme mère sans être antinomique avec le sens de l’entrepreneuriat indispose certaines féministes.

La mère sociale est une posture stratégique qui consiste à revendiquer et à jouer pleinement notre rôle de veille, d’éducatrices et de protectrices dans un contexte où le lien social, mis en péril par la marchandisation, le désarroi et le désespoir, comme l’atteste l’émergence des femmes djihadistes, dont deux viennent de commettre un attentat suicide à Maiduguri au Nigeria.

Il y a, en chacune de nous, trois mères dont les noms bamanan sont, woloba (la génitrice), lamoba (l’éducatrice) et ladonba (la protectrice). Nous revendiquons, en toute liberté, la notion de mère sociale, lourde, certes, à porter surtout en milieu rural et dans les zones urbaines et périurbaines défavorisées, mais hautement gratifiant pour la plupart d’entre nous.

Nous sommes les mères des 219 lycéennes enlevées par Boko Haram, le 14 avril 2014, à Chibok, dans un contexte où leur pays, déclaré première économie africaine avec un taux de croissance de l’ordre de 7% et une classe moyenne émergente, s’apprêtait à accueillir le « Davos africain ». Où sont-elles ? Comment vont- elles ? Vendues en esclaves sexuelles et enceintes ?

C’est en République Démocratique du Congo (RDC), où les femmes sont exposées depuis plus de vingt ans à la guerre que l’on enregistre des formes inouïes de violences physiques et psychologiques.

Nous joignons nos voix à celle de la « communauté internationale » quand elle rend hommage au médecin gynécologue, Devis Mukwege qui « répare » leurs blessures. L’Union Européenne, qui vient de lui décerner le prix Sakharov, peut plus dans la défense des droits des Africaines en intégrant la notion de violence économique, institutionnelle, policière et militaire dans son arsenal de défense de nos droits.

Nous demandons à l’Europe humaniste et progressiste de se souvenir qu’en Libye, lors du troisième Sommet Afrique-UE (du 29 au 30 novembre 2010), il était question de création d’emplois, d’investissements, de croissance économique, de paix, de stabilité, de migrations et de changement climatique. Pourquoi a-t-il fallu cette intervention militaire en lieu et place de ces promesses ?

La dénonciation des violences domestiques et sexuelles, les missions d’enquêtes et les poursuites des criminelles de guerre sont à saluer. Mais il est important de demander aux ajusteurs de ranger leur couperet et aux fauteurs de guerre leurs armes.

Le profit, l’accumulation, le consumérisme et l’ostentation sont les valeurs qui dominent dans les relations entre les Humains. Nous pouvons leur opposer d’autres valeurs.

Nous ne sommes pas sans reproche. Nos propres comportements contribuent à l’hémorragie financière, à la paupérisation et aux conflits. Nous sommes nombreuses à élever nos enfants dans l’esprit de gagner à tout prix et, inconsciemment, de les pousser à bout. Si quelques-uns parviennent à s’en sortir, nombreux sont les blessés, les expulsés et les noyés. Nos bénédictions de mères vont souvent aux fils et aux filles qui ont pris le risque de partir à l’aventure (l’émigration) en nous permettant d’afficher localement une image de mère dont l’enfant a réussi. Où est-il allé ? Qu’a-t-il trouvé ? Du travail ? Le narcotrafic ? Le « Djihad ?

Nous pouvons et nous nous devons de décrypter avec eux le monde tel qu’il est et non tel qu’on nous le vante, et aider nos enfants à mieux en appréhender les enjeux véritables. La jeune génération, dans le sillage des aîné(e)s, veut croire en la fable d’une mondialisation heureuse dont le tour de l’Afrique de profiter serait venu ! Elle veut posséder, consommer, se fondre dans le monde global, persuadée qu’elle peut tout, parce que outillée, connectée et ouverte au monde. Quelques-uns y parviennent, nombreux sont les naufragés, les expulsés et les blessés.

Le défi majeur à relever est celui de la centralité de l’être humain et de l’empathie.

Notre plus grand souhait est que de même que la déroute de nos armées face aux djihadistes qui a chatouillé l’orgueil de nos dirigeants, de même l’épidémie d’Ebola leur impose le sentiment de l’urgence d’investir dans les humains à travers des politiques sanitaires, éducatives, alimentaires qui répondent effectivement à leur demande.

Nous savions long et parsemé d’embûches le chemin qui, de nos rues pavées, mène vers des villes solidaires et un pays réconcilié avec lui-même et tous ses enfants. Mais, nous ne nous attendions pas à la situation actuelle où tout arrive en même temps, s’entremêle et s’emballe.

Les frontières, que les Humains parviennent à franchir en dépit de FRONTEX et autres murs liberticides, sont également perméables aux cris de détresse, revendications et appels d’autres peuples en quête d’alternatives à l’ordre infernal du monde. De l’Europe, parviennent à nos oreilles attentives de femmes sentinelles du Mali, du Sahel et d’Afrique, des voix d’autres femmes : des mères dont les enfants, comme les nôtres, sont partis pour le « djihad ».

Nous sommes prêtes, en femmes sentinelles et protagonistes du Mali, du Sahel et d’Afrique en solidarité avec nos sœurs battantes de la France, d’Europe et d’ailleurs, à œuvrer pour un monde ou nos enfants et nos petits-enfants pourront vivre dignement et circuler librement. Vigilantes, bienveillantes et déterminées, unies dans la douleur comme dans la mise en œuvre des fruits de nos réflexions. Nous refusons de subir des horreurs et des drames qui nous touchent toutes, directement ou à travers nos hommes, d’attendre, sans rien faire, un nouveau fléau ou des solutions hypothétiques à tous ceux qui sont déjà là !

Nous sommes les mères des soldats de l’armée nationale qui se battent souvent avec les moyens du bord contre un ennemi sans visage, qui meurent au front, mais dont le nombre n’est pas communiqué comme si on ne les comptait pas, contrairement à leurs frères d’armes de la MINUSMA ou de Serval et Barkhane.

Posons-nous des questions. Pourquoi nos Etats, individuellement comme collectivement pris, au niveau de la CEDEAO et de l’Union Africaine, seraient-ils incapables de protéger leurs populations, qu’il s’agisse de pathologies tueuses comme Ebola, le paludisme, les maladies diarrhéiques, la tuberculose et le VIH/SIDA, ou d’AQMI, de Boko Haram et autres groupes armés ? Qu’avons-nous fait et que faisons-nous au Mali et ailleurs en Afrique face à l’imminente demande de sens et de perspectives d’avenir des jeunes ?

Nous sommes les mères de tous ces jeunes qui montent au front par fanatisme, par dépit, par défiance ou par nécessité. Si nous condamnons avec la plus grande fermeté les actes criminels posés, nous ne pouvons renier ceux qui les commettent, sans essayer de comprendre l’enchaînement calamiteux des faits. Comprendre n’est pas justifier, mais traiter à la racine.

La nature de l’économie et de l’Etat est centrale mais escamotée. Le système néolibéral a privilégié le moins d’Etat pour un modèle de croissance qui enrichit les transnationales et une minorité de privilégiés.

En l’absence de l’Etat ou du fait des défaillances de l’administration, des services publics et du système sécuritaire, d’autres acteurs comblent le vide, se substituent à lui et le défient.

Qu’avons-nous fait et que faisons-nous pour accompagner ceux qui, de leur plein gré ou contraints et forcés, ont déposé les armes ? En quoi le renforcement du dispositif sécuritaire et militaire des jeunes n’est pas une réponse au chômage, à la pauvreté et au désarroi ? Est-ce étonnant si, faute de débat, les missions de maintien de la paix fassent figure d’enclaves étrangères qui aiguisent chez les jeunes désœuvrés le sentiment d’être exclus. Ils n’ont pas les moyens financiers de se donner un statut social en se mariant, ni même d’offrir mobylettes et téléphones portables aux jeunes filles ?

Nous sommes les mères des rebelles qui croient, à tort, que l’avenir est dans la séparation. Trêve de haine et de tuerie entre Malien(ne)s !

La thèse des « Touareg discriminés », qui pèse sur les négociations entre l’Etat et les groupes armés découle de l’idée selon laquelle le développement est un processus vertueux qui aurait transformé le reste du pays, alors que les populations de Kidal, de Gao et de Tombouctou, comme celles de Kayes, de Sikasso et de Bamako sont confrontées au même chômage massif des jeunes, aux mêmes inégalités.

L’Accord d’Alger (4 juillet 2006), le Pacte National (11 avril 1992) comme l’accord de Tamanrasset (6 janvier 1991) n’ont pas été précédés d’un examen rigoureux des politiques économiques mises en œuvre. Les deux derniers sont négociés dans un contexte marqué par la révolution de mars 1991, qui n’a pas tenu ses promesses pour avoir perdu de vue la dimension économique.

Les difficultés financières et la paupérisation alimentent les velléités séparatistes un peu partout de par le monde. Les séparatistes s’imaginent qu’avoir son Etat et son indépendance suffisent, alors que le même paradigme nie les Etats partout.

La « solution globale et définitive » qui prend en charge les revendications légitimes des populations du nord du Mali comme celles des autres Maliens et Africains fait nécessairement appel à des alternatives au modèle néolibéral dont les exigences de rentabilité sont incompatibles avec la création d’emplois et le respect des droits Humains et des écosystèmes

Autonomisme ou fédéralisme ne sont que pis-aller lorsque l’option économique et le contrôle des richesses nationales échappent, à la fois, aux autorités politiques et aux peuples, femmes et hommes.

Le trafic transfrontalier de la cocaïne, des armes, des otages et des migrants a prospéré dans le septentrion et a fini par gangrener le tissu économique social et institutionnel.

Les activités économiques de production, de transformation et de distribution sont entravées. L’artisanat et le tourisme, qui font vivre des milliers de personnes, dont une majorité de femmes et de jeunes, sont asphyxiés.

Nous sommes les mères des réfugiés climatiques. Ne devons-nous pas l’accalmie enregistrée entre 1996 et 2006 à la bonne pluviométrie et à l’augmentation des stocks de nourritures et des prix du bétail ? La fameuse croissance économique est en dents de scies, précisément parce que le facteur climatique est déterminant. Le caractère cyclique des rébellions a un lien avec celui de la sécheresse.

Ce sont des images de greniers vides, de puits secs, de carcasses d’animaux morts de faim et de soif, de déplacements massifs de population qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense au Sahel.

Les émissions de gaz à effet de serre n’ont-ils pas infligé de graves préjudices aux écosystèmes et, par conséquent, aux conditions de vie des peuples du Sahel ? Les rébellions ne sont-elles pas également l’expression du désemparement des populations face à ce phénomène ?

Nous sommes les mères de ceux et celles qui, dans leur quête d’Europe et d’avenir, meurent par dizaine de milliers aux portes de l’Europe forteresse.

Bien avant la guerre anti-terroriste, c’est dans la guerre aux migrants, contraints à la clandestinité que la France a voulu embarquer le Mali en lui faisant signer, comme à d’autres pays, un accord de réadmission des Maliens dits « clandestins » qui constituent le talon d’Achille des relations franco-maliennes.

En 1986, le premier charter transportant de la France des migrants vers leur pays d’origine avait pour destination le Mali. L’occupation de l’église Saint-Bernard, en 1996, était le fait des sans-papiers, majoritairement maliens. En 2005, le monde entier a assisté aux événements sanglants de Ceuta et Melilla.

De Thiaroye, les mères et les veuves des migrants disparus en mer avec à leur tête la courageuse Yayi Bayam Diouf sont venues à nous. Ensuite, avec les mères et les veuves de migrants maliens disparus dans les mêmes conditions, nous nous sommes rendues à Thiaroye où, au bord de la mer gloutonne qui avale nos enfants, nous nous sommes recueillies.

Nous avons prié pour ceux qui ne sont plus et pour les rescapés, plutôt les morts-vivants qui nous sont revenus.

 

 

Publicités
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :