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Autour de « Timbuktu » d’A. Sissoko

by sur 24 décembre 2014

Alors que la Minusma vient d’entamer la reconstruction des bâtiments (habitations et bibliothèques) endommagé par l’explosion d’un véhicule piégé l’an dernier, en utilisant la technique de la terre de Bourem, le film d’Abderhamane Sissoko, « Timbuktu », passionne et pose question.

Magnifiquement filmé, avec de véritables trouvailles, le film occulte cependant toute une partie de la réalité vécue dans la cité des 333 Saints.

Un « manque » déjà pointé par Faty, une jeune blogueuse tombouctienne.

Alors « Timbuktu », un film témoignage ou un « conte pour occidentaux » ? Vous trouverez ci-dessous matière à réflexion et à débat.

Timbuktu de Abderrahmane Sissako projeté à Alger

Un regard figé sur l’Afrique

Fayçal Métaoui –El Watan – le 23.12.14 | 10h00 

Timbuktu, le dernier film du Mauritanien Abderrahmane Sissako, laisse peu de place à la libre réflexion.

Les deux premières scènes du film Timbuktu, du Mauritanien Abderrahmane Sissako, projeté mercredi soir à la salle El Mougar à Alger, lors du 5e Festival international du cinéma d’Alger, sont supposées résumer l’esprit du film. D’abord, une gazelle qui court en plein désert poursuivie par des hommes armés. Ensuite, des masques africains criblés de balles.

Nous sommes censés comprendre que l’Afrique est attaquée par le terrorisme ou par «le djihadisme». Pas la peine d’aller plus loin, nous avons tout compris. Mais soyons patients, essayons de voir de près ce que veut bien nous raconter Abderrahmane Sissako. «La musique, le football, la cigarette sont interdits.

Les femmes doivent porter des gants», annoncent deux hommes armés dans un mégaphone à bord d’une mobylette. Un ordre radical s’installe donc à Tombouctou, la cité millénaire du Nord Mali. Mais d’où sortent ces extrémistes au visage caché et portant des kalachnikovs en bandoulière ? Que veulent-ils ? Imposer la chariâ ? Oui, mais pourquoi ? L’intérêt est-il d’instaurer «l’Etat islmique» ? Ou l’intérêt est-il ailleurs ?

Abderrahmane Sissako n’a pas tenté de répondre à ces questions, son souci principal est de dénoncer la violence et l’obscurantime. Son film, qui est inspiré directement de l’actualité malienne de 2012, se contente de montrer les méchants, de les ridiculiser au besoin et de dire qu’ils sont la négation de la modernité et des libertés. Ok, mais c’est déjà connu.

L’extrêmisme religieux porté par les armes ne peut pas être autre chose que le rejet de la civilisation, de la libre pensée. Qu’y a-t-il donc de nouveau sous le ciel de Tombouctou ? En face, les habitants sont passifs, résignés, écrasés, presque réduits au silence. Ils sont fouettés, mariés de force, subissent des procès absurdes… Méritent-ils leur sort ? Abderrahmane Sissako trace donc une ligne simple : à droite les méchants, à gauche des gens humiliés.

L’acte de résistance ne viendra de nulle part. Même Kidane, le Targui qui vivait paisiblement dans le désert avec sa femme Setima et sa fille Toya, ne fait rien pour échapper à ce qui lui arrive face à des «djihadistes» décidés à imposer leur «loi». Timbuktu est un film qui, certes, aborde un sujet sensible, actuel, mais peine à convaincre. Il y a trop d’évidences, trop de simplicité, trop de prêt-à-penser. Le regard de Abderrahmane Sissako, qui visiblement a subi la pression de ses producteurs, porte un regard standard, figé, politiquement correct sur la situation malienne, et par extension sur le phénomène djihadiste, sur l’Afrique et ses drames.

La violence islamiste qui s’est propagée en Afrique ces dernières années ne peut pas être le résultat d’une fatalité, de quelque chose qui était déjà écrit, établi. Timbuktu vend la marchandise avec son emballage, sans possibilité de réfléchir, de s’autoriser un début d’analyse ou de questionnement.

Le scénario de Timbuktu est décousu, les personnages évanescents et la narration perduent entre les dunes. Le film de Abderrahmane Sissako, qui a fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes 2014, est décevant malgré le souci de mettre un peu de poésie dans un monde de brutes. Mais cette opposition entre le beau et le laid, le lumineux et l’obscur a alourdi le récit et dévoilé la faiblesse du propos.

Le cinéaste aurait pu traiter son sujet autrement que par la vision «qui peut plaire» ailleurs. Son histoire «brûle» rapidement, comme une bougie à grosse flamme. Le point de vue du cinéaste est presque invisible dans ce long métrage. La ville de Tombouctou, qui aurait pu être son personnage principal, est inexistante. Le recours aux images touristiques, malgré leur beauté, n’ont servi à rien.

Dans Timbuktu, on parle en tamachaq, en bambara, en arabe, en anglais et en français. L’Afrique dans toute sa richesse. Mais c’est tout. Nous sommes déjà loin de En attendant le bonheur dans lequel Abderrahmane Sissako, qui a été formé à l’école du cinéma de Moscou, abordait avec courage et finesse la question migratoire en 1998.

 

« Timbuktu », le film d’Abderrahmane Sissako, loin de la réalité

Sabine Cessou journaliste – Publié le 22/12/2014 à 16h14

Un déluge d’éloges a accueilli la sortie en salles de « Timbuktu », le 10 décembre. Gros consensus, donc, autour du propos « universel »revendiqué dans sa dernière œuvre par le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako.

Aussi éblouissant que soit le film, on reste gêné aux entournures après l’avoir vu. Cette oeuvre de fiction assume certes une grande liberté dans son langage poétique et son usage de la métaphore.

Le problème, c’est qu’elle entend dénoncer une réalité sur laquelle elle s’est largement basée, au stade de l’écriture du scénario, et dont elle a été très proche dans son tournage, sur le plan géographique et chronologique.

Le film a été réalisé courant 2013, en pleine opération militaire étrangère au nord du Mali, dans la ville de Oualata, près de la frontière malienne. En grand secret, dans le désert de Mauritanie, pour ne pas attirer les terroristes d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), et sous protection de l’armée mauritanienne.

Le peuple touareg idéalisé

Au moins trois grandes questions sont posées par cette fiction. La première commence avec son affiche : une belle enfant sourit entre ses parents heureux, sous une tente, au pied d’une dune.

Tout au long du film, cette famille nucléaire (père-mère-enfant), hautement improbable dans le Sahel, renvoie une image de carte postale du peuple touareg. Comme pour mieux coller à ce fantasme très répandu en France, où l’homme bleu, épris de grands espaces et de liberté, en dépit de ses contradictions et complexités, ne peut être qu’un « gentil ». Un ami.

L’ethnologue français Paul Pandolfi, directeur de la Maison des sciences humaines de Montpellier, avance cette explication sur la« construction du mythe touareg » :  « Le stéréotype touareg s’est construit dans le cadre d’une relation triangulaire. La schématique opposition Nous/Eux est insuffisante pour en rendre compte car le second terme n’est jamais unique ni homogène [il y a des Touaregs blancs et des Touaregs noirs, NDLR].

La figure du Touareg ne peut se comprendre sans référence à ces seconds autres (souvent dévalorisés) que sont les populations dites “arabes” ou “noires”. Le stéréotype s’appuie sur deux discours préexistants : la vulgate coloniale avec ses divers couples antinomiques (Arabes/Berbères, nomades/sédentaires, dominants/dominés), mais aussi le discours qui depuis le XVIIIe siècle valorise le bédouin nomade à partir de l’exemple moyen-oriental. »

La figure du « bon » Touareg est l’une de ces projections dont l’inconscient collectif français a le secret, et que les Maliens regrettent amèrement. Beaucoup d’entre eux ont dénoncé pendant et après l’opération Serval une collusion qui leur paraît plus que contre-nature entre l’armée française et les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA)…

Pas de trace du MNLA dans le film

Plus grave, aucune allusion n’est faite dans « Timbuktu » à cette rébellion touarègue, qui a mis le feu aux poudres en janvier 2012, avec le massacre de plus de 70 militaires maliens, égorgés ou tués d’une balle dans la nuque dans leur caserne d’Aguelhok. Massacre suivi par une conquête fulgurante, en mars, des trois régions administratives du nord du Mali (Tombouctou, Gao et Kidal).

Pas de traces non plus de l’association qui s’est faite entre le MNLA et les islamistes d’Aqmi pour faire cette conquête. Zéro mention du mouvement armé islamiste et touareg Ansar Dine, mené depuis mars 2012 par Iyad Ag Ghali, ancien chef de la rébellion touarègue de 1990, qui n’a pas réussi à prendre le contrôle des laïcs du MNLA.

Cet homme s’est opportunément reconverti dans le salafisme, et sert de passerelle entre le gros business d’Aqmi (rançons des otages et passage de la cocaïne latino-américaine vers l’Algérie) et les chefs touaregs de Kidal, aux alliances changeantes et aux stratégies à géométrie variable.

Toutes ces données, trop peut-être pour un seul film, sont gommées du tableau cinématographique esquissé par « Timbuktu ». Le long métrage n’a pas encore été projeté au Mali, au regret des principaux concernés, impatients de le voir.

Et, comme le relève le site Maliactu, sous la plume de son correspondant à Paris, il n’est pas question non plus dans le film des destructions du patrimoine de Tombouctou, manuscrits brûlés et mausolées détruits. Le viol des jeunes filles et des femmes n’est que suggéré, dans une production qui oublie aussi le trafic de drogue auquel participent activement les islamistes d’Aqmi. Pas de mains ou de pieds coupés dans cette fiction qui ne voulait pas forcer le trait côté violences, mais reste du coup en deçà des faits.

Abdelkrim, un chic type ?

Le troisième problème découle directement des deux premiers : Abdelkrim. Le choix de ce prénom n’est pas anodin pour l’un des personnages principaux de « Timbuktu », incarné par l’acteur français Abel Jafri.

Sous ses traits, Abdelkrim apparaît comme un type sympathique. Ce chef islamiste veille à ce qu’on donne ses médicaments à un otage occidental, sort sans moufter d’une mosquée où il est entré avec ses Pataugas et sa Kalachnikov, quand l’imam le lui demande… Il se cache derrière une dune pour fumer et se détourne d’une scène de femme fouettée en public, punie pour avoir chanté. Trop de violence pour lui !

Dans la vraie vie, Abdelkrim Taleb, alias Abdelkrim al Targui (« le Touareg »), fait peur. Ce sont les surnoms de Hamada Ag Hama, neveu de Iyad Ag Ghali et seul émir malien d’Aqmi. Toutes les autres katibas (phalanges) du groupe terroriste sont dirigées par d’anciens salafistes algériens. Or, Abdelkrim est dépeint dans le film comme un étranger qui parle arabe, comme tous les autres chefs d’Aqmi…

Ce criminel très dangereux est soupçonné d’avoir fait abattre un douanier algérien, retenu en otage après une embuscade qui a coûté la vie à 11 policiers algériens en 2010. Il aurait exécuté d’une balle dans la tête, de sa propre main, les otages français Michel Germaneau en 2010 et Philippe Verdon en mars 2013. Il serait aussi derrière l’enlèvement puis le double meurtre des journalistes de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013.

C’est encore lui qui aurait fait libérer le dernier otage français détenu dans le nord du Mali, Serge Lazarevic, le 9 décembre, en échange de la libération de quatre de ses hommes emprisonnés à Bamako.

Rapport vache entre un éleveur touareg et un pêcheur noir 

Enfin, une partie du film tourne autour d’un imbroglio concernant une vache appartenant à un gentil éleveur touareg. L’animal va s’empêtrer dans les filets d’un pêcheur noir plutôt énervé, sur les rives du fleuve Niger.

Symbole du ressentiment accumulé au fil des rébellions touarègues, exactions et répressions successives, entre les minorités touarègues nomades et la majorité noire, songhaï, peule et bozo, sédentarisée, qui vit au nord du Mali ? On a beau manier la métaphore dans tous les sens, on ne voit pas bien où ce conflit éleveur-pêcheur veut en venir… Est-ce la méfiance dans les rapports des populations du nord du Mali qui a fait le lit des islamistes ? Mystère.

Seule certitude : le cœur du film est tiré d’une histoire vraie. Une exécution d’un éleveur touareg qu’avait relatée en novembre 2012 le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem dans un reportage pour Libération. Le contexte était un peu différent : l’éleveur faisait lui-même partie du groupe Ansar Dine…

La blogueuse Faty, une Malienne de Tombouctou, affirme ceci :  « Ce Touareg qui a été la seule personne exécutée par Ansar Dine à Tombouctou était un membre du mouvement, il n’était pas un habitant de la région et c’était une personne qui persécutait la population des villages des alentours de Tombouctou. Son acte était prémédité et il a déclaré au pêcheur qui refusait d’exécuter ses ordres qu’il était venu spécialement pour lui avant de le tuer froidement de plusieurs coups de fusil. »

Voilà aussi ce que ressent Faty, citoyenne irritée par les nombreuses inexactitudes qu’elle relève déjà, via la grosse couverture presse accordée au film qu’elle n’a pas vu : « Il illustre parfaitement le hold-up dont nous faisons l’objet au nord du Mali : les Touaregs se révoltent, invitent tous les bandits du Sahara sur nos terres, des cheiks du Qatar prennent leur pied en regardant des obscurantistes torturer d’innocentes populations, fouetter des femmes, en enlever pour des viols collectifs, détruire des mausolées millénaires (…), et ce sont eux qui deviennent les victimes de l’oppression, du racisme. »

Un « conte pour Occidentaux » ? 

On reste perplexe, face au contenu de cette œuvre accomplie sur le plan esthétique. Soit on s’est fait prendre pour un gogo suffisamment mal informé pour gober une partie très tronquée de la réalité. Même en restant positif, très difficile de retenir l’essentiel : la dénonciation, toute en poésie et petites touches ironiques, de ces barbus si humains, incroyablement humains. Et même « fragiles » selon le réalisateur, qui ne risque pas de voir Aqmi lancer une fatwa contre lui.

Soit on n’a rien compris au film, pourtant assez didactique et bourré de bonnes intentions. « Timbuktu » aide notamment le spectateur moyen à bien faire la différence entre l’islam normal, religion de tolérance, et l’islam dévoyé, religion manipulée par des radicaux (qui peuvent quand même péter un câble et se mettre à danser façon Maurice Béjart, dans le film, sur fond de lapidation).

Cette fable est-elle un « conte pour Occidentaux » ? C’est la très bonne question que pose dans ce lien vidéo l’anthropologue André Bourgeot, spécialiste du Mali au CNRS. L’expert français critique l’accumulation de « poncifs » dans Timbuktu et souligne une « approche manichéenne qui présente les djihadistes sous un jour qui n’est pas particulièrement néfaste ni barbare ». Son explication : « Il y a trois mythes dans ce film : le mythe du désert, celui du nomadisme identifié à la liberté et le mythe touareg. Ca ne peut que toucher la sensibilité des Occidentaux : ce sont des clichés que l’on a complètement intériorisés et le film nous confirme leur bien-fondé. De facto, il nous empêche de réfléchir aux réalités. »

Bref, on se prend les pieds dans le tapis de « Timbuktu ». Bien joli, peut-être, du point de vue du public auquel il est destiné (180 000 entrées en France la première semaine d’exploitation, sixième film au box office). Mais très loin de la situation nettement plus compliquée qui prévaut toujours à Tombouctou et au nord du Mali.

 

« Timbuktu » en lice pour l’Oscar du meilleur film étranger

Le Monde.fr avec AFP | 20.12.2014 à 10h07 • Mis à jour le 22.12.2014 à 08h28

Neuf films ont été retenus dans la course pour l’Oscar du meilleur film étranger, dont Timbuktu, film franco-mauritanien du réalisateur Abderrahmane Sissako, sur 83 films qui concouraient au départ, a annoncé vendredi 19 décembre l’Academy of Motion Picture Science and Arts.

Timbuktu, produit par Sylvie Pialat, co-produit par Arte, Canal + et TV5 Monde, a fait partie de la sélection officielle du dernier festival de Cannes où il a remporté le grand prix oecuménique du jury. Il relate l’invasion de la ville malienne de Tombouctou par un groupe d’islamistes qui y imposent la charia. Le scénario est inspiré de faits réels : Tombouctou a bien été occupé pendant près d’un an en 2012 par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine (Défenseurs de l’islam), avant d’en être délogés par les forces françaises début 2013 au cours de l’opération Serval.

 « Nous sommes super fiers. C’est la première fois que la Mauritanie proposait un film aux Oscars. C’est magique ! », a déclaré à l’AFP Sylvie Pialat. Elle a également indiqué avoir échangé quelques SMS avec le réalisateur, actuellement en Suisse pour présenter son film, et lui aussi « est très fier »« Il y a tout le continent derrière », a-t-elle relevé.

Tangerines, film estonien de Zara Urushadze, Snow Therapy, film suédois de Ruben Ostlund, Ida (Pawel Pawlikowski, Pologne), Leviathan (Andrey Zvyagintsev, Russie) sont également sélectionnés, et tous les quatre font aussi partie des films retenus pour le Golden Globe du meilleur film étranger. Autre candidat, Wild Tales, de Damián Szifrón, est un film argentin co-produit par le cinéaste espagnol, Pedro Almodovar.

Abderrahmane Sissako : “Avec Timbuktu, j’ai essayé de jouer mon rôle, celui de témoigner”

Le film ‘Timbuktu’ du Mauritanien Abderahmanne Sissako a été extrêmement bien reçu par la presse et les festivaliers à Cannes. Il est d’ailleurs pour l’instant l’un des favoris pour la Palme d’or, parmi les 18 films en compétition.

L’histoire se déroule dans cette ville du Nord du Mali qui était encore il y a peu aux mains des Djihadistes. Frédéric Ponsard, euronews :  »Timbuktu’, c’est un symbole très fort de la connaissance, de la culture, de l’éducation, de la religion également, c’était important pour vous que ce film se passe dans cette ville ?’ La vie d’un couple de bergers touaregs, confrontés à la loi coranique appliquée de manière arbitraire et lapidaire, voilà le fil rouge du film. ‘Timbuktu’ nous plonge dans le quotidien de la population, soumis au régime de terreur des Djihadistes qui n’hésitent pas à transgresser certains principes fondamentaux de l’Islam – comme celui de ne pas rentrer armé dans une mosquée, ce qui véritablement arrive à Tombouctou.

‘Souvent, ce sont des villes qui sont prises en otage, ce sont des cultures qui sont prises en otage, c’est aussi dangereux sinon plus que quand c’est une ou deux personnes. ‘Souvent, ce sont des villes qui sont prises en otage, ce sont des cultures qui sont prises en otage, c’est aussi dangereux sinon plus que quand c’est une ou deux personnes. Et donc c’est ce préjudice causé à une religion, causé à des traditions qui a été pour moi en tant qu’artiste quelque chose d’insupportable. Je l’ai vécu, j’ai souffert de cela, et j’ai essayé de jouer mon rôle, et c’est celui de témoigner, de témoigner’, assure le réalisateur Abderrahmane Sissako.

La force du film est de ne pas tomber dans le manichéisme, car ces djihadistes ont aussi un visage et des émotions. Ce ne sont pas que des machines de guerre ou des robots, mais des êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs blessures. ‘Chaque personnage, a travers le rôle qu’il joue, pour moi, doit donner un message. Moi, a travers mon personnage de djihadiste, Toulou a travers son personnage de femme touareg, Pino, a travers son personnage de chef de famille, de berger, et notre ami Abdelkrim, un autre djihadiste’, explique Hicham Yacoubi, l’un des acteurs principaux. La vie d’un couple de bergers touaregs, confrontés à la loi coranique appliquée de manière arbitraire et lapidaire, voilà le fil rouge du film. ‘Timbuktu’ est un film d’une justesse rare, raconté par un grand cinéaste aussi grand humaniste.

Les autres nominés sont Corn Island, de George Ovashvili (Géorgie), Snow Therapy, de Ruben Östlund (Suède), The Liberator d’Alberto Arvelo (Venezuela) et Accused, de Paula van der Oest (Pays-Bas).

PROCESSUS EN DEUX TEMPS

Cinq finalistes seront annoncés le 15 janvier en même temps que ceux de toutes les autres catégories des Oscars, les prix les plus prestigieux du cinéma américain. La sélection pour l’Oscar du meilleur film étranger, importante pour la carrière américaine et internationale d’un film en langue non anglophone, se fait en deux parties, a expliqué vendredi l’Académie dans son communiqué.

Le comité de Phase I, qui comprend plusieurs centaines de membres de l’Académie, visionnent les films soumis entre la mi-octobre et le 15 décembre. 83 pays avaient présenté un film dans la compétition cette année, un record. Le français Saint-Laurent de Bertrand Bonello n’a pas été retenu, pas plus que le belge Deux jours, une nuit, des frères Dardenne. Surprise, le film choc de Cannes cette année, Mommy,réalisé par le prodige canadien Xavier Dolan, n’a pas non plus été choisi alors qu’il était considéré comme l’un des favoris.

Ce comité présente six choix, auxquels s’ajoutent trois autres films retenus par le Comité exécutif du prix du meilleur film étranger de l’Académie, afin de constituer la pré-sélection, détaille le communiqué.  Les cinq finalistes vont être sélectionnés par des comités spéciaux à New York, Los Angeles et, pour la première fois, Londres.

Les nominations pour les 87èmes Oscars seront annoncées le 15 janvier à Los Angeles. La cérémonie se tiendra le 22 février au Dolby Theatre d’Hollywood et sera retransmise dans 225 pays. Le dernier Oscar du meilleur film étranger a été décerné début 2014 au long-métrage italien La grande bellezza, de Paolo Sorrentino.

 

Mali: projection et débat autour du film « Timbuktu » : Une fenêtre ouverte sur la dérive islamiste dans le nord du Mali occupé

Maliactu – Une correspondance de Bakary TRAORÉ – 17 décembre 2014

Notre collaborateur et correspondant en France, M. Bakary Traoré, a animé un débat après la projection du film “Timbuktu”, samedi dernier au cinéma Jacques Tati d’Orsay (91) en région parisienne. Le débat était organisé par l’association Acteurs du Jumelage-coopération entre Koréra-koré (Mali, à Nioro du Sahel) et Bures-sur-Yvette (Ajukoby).

En salles depuis le 10 décembre dernier, le film “Timbuktu” du cinéaste mauritanien d’origine malienne, Abderrahmane Sissako, était en compétition au festival de Cannes de cette année où il a remporté le prix du jury œcuménique. Le réalisateur Sissako, qui s’inspire en général des sujets africains, n’a pas cherché loin sa muse lorsque le premier couple a été lapidé à mort pour un présumé adultère par les islamistes terroristes dans le nord du Mali, qui était sous-occupation entre mars 2012 et janvier 2013.

De cette barbarie moyen-âgeuse, Abderrahmane Sissako en tire film sous l’angle des exactions subies durant cette infernale occupation par des populations à l’image de celles de Tombouctou, une ville  qui porte en elle, une brillante civilisation marquée notamment par l’enseignement islamique, la science, le commerce depuis le XVème siècle.

TÉMOIGNAGE

Le film débute par l’image d’une gazelle qui, dans sa course effrénée, vous entraîne dans son milieu naturel : le désert. Un paysage désertique et pittoresque où vit sous une temple, un jeune couple touareg : Kidane (Ibrahim Ahmed), son épouse Satima (Toulou Kiki) et leur fille Toya. Sous la pression de la domination islamiste, tous leurs voisins ont pris le chemin de l’exil.

Le film fait cas de multiples patrouilles des islamistes tantôt à bord de pick-up surmontés de mitraillettes ou sur motocyclettes rôdant dans les dédales de la ville pour vérifier si “l’ordre islamique”, qu’ils entendent désormais imposer sous contrainte à une population majoritairement musulmane depuis des siècles, est respecté aux pieds de la lettre.

Les interdictions et les contraintes étaient formelles : port de burka pour toutes femmes, jeux de football, cigarette, alcool, musique sont interdits. Par rapport à ces brimades, le film est un témoignage à travers plusieurs scènes saisissantes : une vendeuse de poissons au marché à qui les islamistes patrouilleurs lui demandent, outre le burka, de porter les gants. Excédée, la vendeuse tend un couteau aux islamistes afin qu’ils amputent ses deux bras, “car trop c’est trop !”. Les scènes de flagellation publique, d’exécution sommaire d’un couple accusé d’adultère sont des moments très émouvants.

Abderrahmane Sissako a su mettre en exergue les différentes formes de résistance d’une population meurtrie : une femme à genoux pendant qu’elle est publiquement flagellée, chante en bambara (alors que la musique est interdite) ce qu’est le Mali, un pays havre de paix où différentes populations cohabitent dans la diversité. Les jeunes également font de la résistance lorsqu’ils bravent l’interdiction de jouer au football en pratiquant ce jeu de façon imaginaire sur un terrain de foot sans balle.

Le double jeu des islamistes est mis en évidence quand le chef djihadiste Abdelkrim (Abel Jafri) se cache pour fumer une cigarette ou tente de draguer Satima en l’absence de son mari.

Le film se termine par l’exécution publique de Kidane accusé de crime sur un pêcheur. La sentence fut si expéditive que son épouse Satima sera fusillé également à côté de lui lorsque l’arrivée soudaine de celle-ci a semé un remue ménage. Une décharge émotive vous emporte en voyant la petite Toya, désormais orpheline, quittant le temple familial et errant à la recherche de ses parents froidement abattus sur une place publique.

CRITIQUES

A l’issue d’un échange avec la salle, les critiques du film tiennent à la mémoire de Tombouctou qui se rapporte à ses trois mosquées (Djiguarebère, Sidi-Yahya et Sankoré), aux mausolées et aux manuscrits. Par contre le film montre suffisamment les exactions subies par les populations pendant qu’il en est moins pour ce qui concerne la destruction des mémoires de Tombouctou, notamment les mausolées et les manuscrits.

Selon un rapport de l’Unesco, sur les 16 mausolées de Tombouctou, 14 ont été détruits tandis que les 4.200 manuscrits ont été brûlés même si les 350.000 manuscrits ont été sauvés. Le film n’est pas tourné dans la ville même de Tombouctou, mais plutôt en Mauritanie. Ainsi on est privé du plaisir de regarder la belle architecture typique de Tombouctou (style soudanais, murs et motifs de décoration sur les portes et fenêtres). Parmi les exactions, le viol fut une triste réalité pendant l’occupation du nord du Mali. Ceci n’est pas perceptible.

Le film ne ressort pas non plus la cohabitation difficile voire impossible qui existait entre les groupes armés islamistes (Al-Qaïda Maghreb Islamique et Ansar Dine) avec le groupe armé irrédentiste (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad, Mnla) à Tombouctou pendant l’occupation.

Enfin Au niveau des trafics multiformes qui prolifèrent dans la zone, en dehors des prises d’otages, le reste, c’est-à-dire le narcotrafic, la contrebande et le trafic d’armes est moins abordé dans le film.

Le film “Timbuktu” demeure néanmoins un témoignage saisissant, une fenêtre ouverte sur l’immensité de la barbarie moyenâgeuse que des soi-disant islamistes ont instaurée dans le septentrion du Mali (Tombouctou, Gao et Kidal) pendant les huit (8) mois d’occupation. Le cinéaste Abderrahmane Sissako a privilégié l’angle des exactions, humiliations et résistance au détriment d’autres aspects de la crise touchant l’irrédentisme qui en fut le facteur déclencheur le 17 janvier 2012 sous les soubresauts du Mnla.

 

LE « TIMBUKTU » DE SISSAKO N’EST PAS LE TOMBOUCTOU QUE J’AI VÉCU

by Faty blogueuse malienne de Tombouctou

Le film du cinéaste mauritanien a  été annoncé tambour battant comme étant le seul film africain sélectionné pour la palme d’or du prestigieux festival de Cannes cette année, cela tique. Encore plus quand la tombouctienne que je suis apprend que le film s’appellerait  « Timbuktu »  (Tombouctou en anglais) et porterait sur l’occupation que nous avions vécue d’avril  2012 à janvier 2013. Pire, il aurait été accueilli par des applaudissements de la presse.

Toute la journée,  j’ai attendu la projection et les échos de la conférence de presse que le réalisateur mauritanien fera , devinant,  presque, ce qu’il raconterait en me fiant au casting du film qui donne une place de choix à des acteurs Touaregs qui auraient vécu les mêmes évènements que moi.  Je ne sais pas si mes tweets depuis Tombouctou lui sont arrivés, ni s’il connait l’existence de mon blog, même s’il aurait éclaté en sanglot en conférence de presse en  disant « pleurer à la place des autres », à ma place en un mot ! Du cinéma !

Hum… quand le sage dit que le chasseur raconte toujours ses parties de chasse comme  il le veut parce qu’il a pu s’en tirer, car la version de l’histoire du lion a un angle est bien différent … je le comprends.

Je ne mâcherai pas mes mots encore une fois, mais le scenario de ce film, les scènes qui ont un tel effet sur le cinéaste mauritanien est cousu de mensonges et de d’approximations qui sont honteux.  Tous les faits peuvent être retracés  par n’importe quel habitant de Tombouctou et malheureusement, c’est peut-être le coté dramatique qu’il veut donner à son film, mais je m’insurge en faux ! Rien ne s’est passé comme ce film le soutient, avoir vécu cela ne me fait pas éclater en sanglots, même pour fragile femme que je me dois d’être. Ne rien dire après un tel film est un crime, je pense pour la militante de Tombouctou.

Des faits qui se sont déroulés,  il n’y a pas si longtemps sont complètement dénaturés et même transformés  par le narrateur,  se permet de changer la tournure des faits pour prendre la place de la victime. C’est honteux !

Malheureusement  doyen Mohamed Sneiba.

Je n’ai point l’habitude des billets critiques cinématographiques  comme Serge Katembera, mon BABA étant la narration, mais « Timbuktu » interpelle pour fausseté dès l’affiche.

En effet, on voit une femme noire, en pleurs, habillée de noir de la tête aux doigts. Nous n’avons jamais eu droit à cette scène à Tombouctou où, les pseudo djihadistes d’anesardine exigeaient que les femmes se couvrent avec le voile traditionnel des femmes arabes de Tombouctou comme je le rapportais en temps réel  l’année dernière. J’ai moi-même porté ce voile d’une couleur jaune, passant et repassant devant la police islamique qui n’était point éloignée de mon habitat. Je me rappelle encore de l’audience connu par mon article sur la protestation des femmes Bellahs, vendeuses de poissons au marché de Yoboutao, qui se sont déshabillées pour protester  contre le port du voile et non de gants.

Le film évoque également un cas de lapidation qui n’a jamais eu lieu à Tombouctou. Un couple ayant eu un enfant hors mariage a été fouetté sur la place publique de Sankoré par des djihadistes qui se sont relayés, la population y a assisté sans broncher, juste devant la porte de l’Imam de la mosquée de Sankoré (jadis grande université de la ville historique) qui n’a jamais accepté ne serait-ce que discuter avec les occupants…. il y a un écart, si ce n’est un  fossé avec une vraie lapidation et je sais que pour mauritanien qu’il est, monsieur Sissako n’ignore point la signification du mot ni la manière dont elle se déroule.

La motivation du cinéaste viendrait du témoignage d’un touareg de sa connaissance, à propos de l’exécution d’un touareg qui aurait tué un pécheur accidentellement, comme si l’homicide involontaire n’en était pas un. Mais ce qui exaspère le plus dans cette histoire , c’est la dénaturation éhontée des faits,  le tueur, serait un paisible berger touareg  du nom de Kidane ( un nom pas du tout touareg , soit dit en passant) qui aurait réussi à trouver la tranquillité à l’écart du désordre régnant dans toute la zone occupée, sillonnée par les troupes du MNLA qui ont été chassées des grandes villes du nord par les islamistes qui ont ainsi épargné les populations du pillages de ce mouvement de liberation de l’azawad MNLA qui mérite largement d’être appelé   « Haine-est-là » comme je le fais dans ce blog.

Bon ! Certainement que son ami témoin était un membre du MNLA, car la Mauritanie est la base arrière des défenseurs de la cause du touareg martyre et victime de l’état malien, je n’irai pas jusqu’à dire que Sissako est un membre du MNLA, mais  c’est hallucinant comme il s’est laissé avoir par le discours victimisation. Comme beaucoup de la presse internationale d’ailleurs.

Quand il affirme que « les Touaregs sont des victimes au Mali » dans l’interview accordé à  jeune Afrique, c’est aisément compréhensible. Mais c’est creux ;  avec deux ans de recul, il avait la possibilité d’échapper à la compassion envers un peuple dont il est proche, je ne sais pas s’il est touareg, mais les différents changements de cap du MNLA durant cette occupation et un peu de bon sens pouvait l’aider, s’il avait un peu de bonne volonté et d’objectivité. Mais il faut reconnaitre que c’est difficile et que les minorités victimes sont des chouchous de l’opinion occidentale. Cannes n’est pas Ouagadougou.

Pour revenir à son histoire et à Kidane,  qui vivrait tranquillement avec sa femme, sa fille et un petit garçon qui garde son bétail – certainement un petit noir qui est leur esclave en réalité, mais comme cela n’arrangerait pas l’image du gentil touareg, pas de précisions !- aurait tué malencontreusement le pêcheur qui a tué une de ses vaches et tombe entre les mains des djihadistes. Je le dis haut, l’écris en gras : c’est faux ! Rien n’est vrai dans cette histoire !

Ce touareg qui a été  la seule personne exécutée par Ansardine à Tombouctou,  était un membre du mouvement, il n’était pas un habitant de la région et c’était une personne qui persécutait la population des villages des alentours de Tombouctou.  Son acte  était prémédité et il a déclaré au pécheur qui refusait d’exécuter ses ordres qu’il était venu spécialement pour lui avant de le tuer froidement de plusieurs coups de fusil.  Il est resté libre longtemps  et d’ailleurs anesardine a essayé de  donner le prix du sang à la famille de la victime qui a refusé et a exigé que  le coupable soit tué comme le veut la charia.

S’il y a un véritable buzz autour du film sur Grace de Monaco, c’est parce que l’histoire de la roturière devenue reine est bien connue, mais malheureusement, pendant l’occupation de Tombouctou, l’heure était à la débandade et au repli stratégique des militaires et des fonctionnaires de l’état qui étaient les ennemis des troupes de Touaregs chevelus qui sont entrés à Tombouctou en criant un Azawad que nous (habitants de la ville ) n’avions jamais réclamé. Les arabes les ont rapidement ralliés.

Je n’ai même pas vu le film et j’en crache pas terre,  je me demande si je pourrais le regarder un jour, tellement je suis dégoutée ! mais il  faut reconnaitre qu’il illustre parfaitement le hold-up dont nous faisons l’objet au nord du Mali :  les touaregs se révoltent, invitent tous les bandits du Sahara sur nos terres, des cheiks du Qatar prennent leurs pieds en  regardant des obscurantistes torturer d’innocentes populations, fouetter des femmes, en enlever pour des viols collectifs, détruire des mausolées millénaires, détruire tout ce qu’il y a comme infrastructure des écoles aux dispensaires, faire du bois de chauffe de nos bancs d’école – je me rappelle que l’ambulance de l’hôpital servait à amener leurs femmes au marché, quand elles concèdent à y aller- et ce sont eux qui deviennent les victimes de l’oppression, du racisme.

Quand l’histoire a pris une autre tournure et les troupes de serval sont intervenus pour chasser , ils sont devenus les victimes et la guitare a aussitôt remplacé la Kalach.

Heureusement qu’il utilise cet orthographe, TIMBUKTU, qui me permet de concrétiser cette différence.

Ce film est le fruit d’imagination fertile!

Il y a des choses qu’il faut oser dire…

 

«Timbuktu», Allah ou hagard

MICHEL HENRY 9 DÉCEMBRE 2014 À 17:46 (MIS À JOUR : 10 DÉCEMBRE 2014 À 11:35)

Des jihadistes tentent d’instaurer la charia au nord du Mali face à des populations récalcitrantes. Un fiction à la fois politique et rêveuse.

Pour nous donner Timbuktu, une fiction magnifique, Abderrahmane Sissako s’est voulu fidèle au précepte appris d’Aimé Césaire : «C’est en partant du particulier qu’on atteint l’universel», explique-t-il. Le cinéaste avait été révolté par la lapidation à mort, en 2012, à Aguelhok, au Mali, d’un couple dont le seul tort consistait à ne pas s’être mariés devant Dieu. Il en ressort, après avoir calmé sa colère et son dégoût, avec une œuvre où la beauté de la forme – lumière impeccable, plans au formalisme abouti – épouse la pertinence du fond, très loin du manichéisme et de la caricature qui s’emparent des esprits occidentaux dès lors que s’agite le thème du jihad.

S’affichant comme «passeur d’une conscience collective révoltée», Sissako a voulu rétablir un équilibre : les victimes de l’islamisme, ce sont d’abord les populations locales. Et où mieux qu’à Tombouctou, «prise en otage» en 2012 par les jihadistes, pouvait-il raconter cela ? «Gao a été occupé, Kidal a été occupé, mais le film s’appelle Timbuktu. Une ville mythique et millénaire, d’échanges et de rencontres, qui contient des valeurs architecturales, des manuscrits, à l’équivalent des bouddhas géants d’Afghanistan. A Tombouctou, les valeurs de l’humanité étaient en danger, c’est ce qu’il fallait dire», raconte Sissako.

Absurde. Le film suit une famille de Touaregs qui n’aspirent qu’à une vie paisible avec leurs vaches. Mais l’une d’elle, appelée GPS, va occasionner un drame qui les fait basculer dans l’absurde et le tragique. Le film est puissant mais garde une progression tout en douceur et grâce, comme cette scène de foot qui marquera les esprits.

Désireux de rappeler que l’islam, ce n’est pas le jihadisme, et vice versa, Sissako réussit à faire rigoler sur des islamistes grotesques, mais il évite soigneusement de les présenter comme des brutes épaisses dénuées de la moindre parcelle d’humanité : «Celui qui est barbare est d’abord un être humain. Avant d’être égorgeur, il a été enfant.»

Timbuktu s’est fait très vite. Un an sépare le démarrage du projet, en 2013, de sa présentation à Cannes en mai, d’où il est reparti sans récompense – un mystère autant qu’un scandale. Sissako a tourné en six semaines à Oualata, la ville mauritanienne de son grand-père, sous protection : «Il y avait dans l’équipe douze Français, des Sénégalais, des Burkinabés, mais aucun jihadiste ne pouvait s’approcher et enlever des gens, car l’Etat mauritanien a assuré la sécurité avec l’armée.»

Les acteurs sont souvent amateurs, certains ont été dénichés dans un camp de réfugiés maliens en Mauritanie, à M’bera, où vivent 70 000 personnes. C’est là que l’étonnante Layla Walet Mohamed s’est imposée du haut de ses 12 ans pour jouer la jeune Toya, alors qu’il cherchait une enfant de 3 ans : «La magie du cinéma, c’est ça ! C’est un aimant qui attire. Elle est pour moi le plus beau cadeau. Je l’associe à la gazelle : la beauté, la fragilité, l’harmonie, c’est tout ça qui est perturbé» par l’occupation jihadiste.

Pour ses rôles principaux, Sissako a recruté Ibrahim Ahmed, musicien touareg qui vit à Madrid, d’un coup de téléphone, sans essai, et Toulou Kiki, une chanteuse du Niger vivant à Montreuil, tous impeccables. L’autre star est la ville envahie, même s’il n’y a tourné que quelques scènes en deux jours, quand le film était quasiment fini : «Si on s’était installés à Tombouctou, la probabilité d’un attentat-suicide était très importante. Là, j’y suis allé de façon très discrète, quand elle était libérée.»

Fidèles.

Dans son dernier long métrage, Bamako, il organisait le procès de la Banque mondiale dans une cour malienne. C’était en 2006 : malgré tout son talent, Sissako, 53 ans, n’encombre pas les écrans. «Je n’exagère pas», sourit-il. Il ne troue pas non plus les poches des producteurs : 2 millions d’euros de budget pourTimbuktu, son premier film à passer directement au cinéma – En attendant le bonheur (2002) et la Vie sur terre (1998) étaient d’abord pour la télévision. Des fidèles le soutiennent, Arte et Studio Orange, ainsi que le système français de financement, sans lesquels il tirerait la langue. Il en a forgé une sobriété de style qui fait sa marque de fabrique.

On osera écrire qu’à ainsi survoler son sujet, il tient forcément de son père, «un des premiers pilotes d’Afrique» dans les années 50. Mais n’a jamais piloté d’avion, car sa mère lui a dit : «Tu n’en as pas besoin.» Ça marche comme ça, chez les Sissako. Abderrahmane le fiston, lui, a senti l’impérieuse nécessité de s’envoler à 21 ans vers Moscou et l’école de cinéma Vgik, où il est arrivé avec juste quelques westerns dans les yeux. Il voulait raconter le monde, c’est réussi. Et après le Sahel, son prochain voyage le conduit en Chine (lire ci-dessus), ce qui nous réjouit d’avance.

Timbuktu d’Abderrahmane Sissako avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri… 1 h 37.

TIMBUKTU”, UN “CHEF-D’ŒUVRE”, VRAIMENT ?

SOCIETE – PAR SANDRA JOXE – Publié le 19 Déc, 2014

En salle depuis le 10 décembre, « Timbuktu » du réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako a reçu une critique dithyrambique. Pour notre chroniqueuse Sandra Joxe, cette oeuvre poétique à la plastique remarquable offre toutefois un spectacle consensuel et souvent cliché sur le nord Mali.

Lors de sa projection à Cannes tout comme lors de sa récente sortie en salles, le dernier opus du cinéaste Mauritano-Malien a recueilli un concert unanime de louanges dithyrambiques : comment s’en étonner ?

Le spectateur pris en otage

Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ce film à la perfection implacable un « chef-d’œuvre ».

Un sujet consensuel : la critique des islamistes radicaux qui ont fait régner la terreur djihadiste dans les années 2012/2013 quand  ils s’emparent du Nord-Mali et de Tombouctou la « Perle du désert » pour se livrer aux pires exactions avant d’être chassés par les armées française et malienne en janvier 2013. Le tout sur fond de fable édifiante dans un décor superbe de dunes mordorées : la famille modèle presque trop heureuse et trop belle pour être vraie (parents dignes aux regards langoureux, adolescente ravissante), leur jolie vache perdue et sacrifiée par un voisin pêcheur, la lutte à mort entre deux pauvres Touaregs au coucher du soleil …

Un traitement nuancé, prudent, qui s’applique à éviter tous les écueils de cet extrémisme qu’il condamne (même les pires djihadistes sont appréhendés comme des être humains et non caricaturés grossièrement). Un ton qui suscite l’émotion, donc, mais sans verser dans le larmoyant, qui dénonce la violence sans se complaire dans le voyeurisme et sait habilement ponctuer le drame (voire la tragédie) de quelques notes ironiques savamment orchestrées.

Une image à la fois sobre et lyrique, esthétisante mais pas trop. Des acteurs triés sur le volet, mélange de professionnels et de non professionnels, qui tous « sonnent juste ». Difficile, donc, de ne pas faire l’éloge de ce film poétique et poignant, parfois drôle et qui a le mérite de ne pas sombrer pas dans le manichéisme du film à message.

Pourtant, avouons-le, Timbuktu ne nous a pas vraiment convaincu. Pourquoi ? Parce qu’il est trop confortable, malgré la violence terrible du sujet qu’il aborde, et peut-être même à cause de cette violence. Timbuktu est presque trop parfait, trop « bien sous tout rapports »: il ne fait que nous conforter dans notre vision bien pensante de la terreur extrémiste. Le film offre au spectateur ce qu’il a envie de recevoir en provenance du Mali : une parabole sans failles ni zones d’ombres, sans équivoque, un film plastiquement abouti mais qui manque d’aspérité, qui jamais ne dérange vraiment, et du coup parfois ennuie à force d’être si politiquement correct.

Un défilé de tableaux vivants un peu clichés

Toutes les récits d’horreurs que le spectateur a malheureusement lu et relu dans les dans les journaux sont illustrés sous formes de saynettes édifiantes, filmées «  à bonne distance », sans excès de pathos, mais dans une forme de juxtaposition décousue qui parfois lasse à force d’être emblématique: obligation pour les femmes de se voiler, de mettre des gants pour vendre le poisson, punition des 40 coups de fouet pour avoir chanté ou joué au foot, mariage forcé, lapidation des amoureux…  «C’est en partant du particulier qu’on atteint l’universel», explique le cinéaste, qui confie avoir été révolté par la lapidation à mort, en 2012, à Aguelhok, au Mali, d’un couple dont le seul tort consistait à ne pas s’être marié devant Dieu. Ce couple enfoui dans le sable et sauvagement lapidé apparaît dans le film, mais le spectateur ne saura jamais rien de son histoire… qui demeure anecdotique.

Les victimes sont victimes mais aussi courageuses, comme il se doit : la vendeuse de poisson refuse de mettre les gants, la chanteuse chante sous le fouet, le père de famille invoque son amour paternel et tente d’attendrir son bourreau…

Et comme Sissako est un humaniste, ceux qui sèment la terreur au nom d’Allah  sont aussi des humains, bien entendu : ils ont des cas de conscience, même s’ils les dissimulent, ils sont parfois saisis par le doute ou la tentation du pêché (incarné par la cigarette, la femme de l’autre ou, plus original, par le ballon de foot). Mais tout se passe comme prévu : l’application cruelle de la charia par les islamistes scande le film comme un refrain sinistre et menaçant sans jamais être problématisée puisque l’intrigue principale du film est ailleurs…

Et elle n’a pas grand-chose à voir avec l’intégrisme religieux : c’est l’histoire d’une lutte à mort entre deux voisins Touaregs, l’un éleveur, l’autre pêcheur, pour une question dérisoire de vache échappée.

Le héros du film – mari, père et musicien de rêve – a beau invoquer l’accident involontaire, il sera condamné à mort sous les yeux indignés de sa femme et de sa fille. Ce conflit mythologique aux allures bibliques est universel et n’a rien à voir avec l’intégrisme islamique. On songe plutôt aux querelles fratricides d’Abel et Caïn, d’autant qu’après la bagarre, le survivant se relève et l’éloigne en marchant dans l’eau du lac quasi asséché tel un Jésus Christ égaré sur le contient africain…

Le scénario botte en touche, louvoie entre l’évocation d’une fable immémoriale et tragique (les frères ennemis) et la mise en scène d’une actualité encore brûlante à laquelle la France s’est mêlée de très près.

Un cinéma très appliqué

Timbuktu plaît car il jongle habilement avec les références, les clins d’oeils, les hommages, car il joue sur tous les tableaux sans vraiment courir le risque d’un parti pris engagé : il s’agit d’un film prudent.

Les grands maîtres sont convoqués et voilà  Sissako comparé à Sergio Leone (pour ses duels au soleil couchant) , Jacques Tati (pour son humour décalé) ou Jean Rouch (pour sa véracité documentaire), rien que ça.

Pourtant Sissako brille surtout  par son académisme. Sa caméra est juste, élégante mais toujours « under control », rien n’est laissé au hasard, les cadrages sont tirés au cordeau et cette perfection souvent affaiblit le propos : comment mettre en scène l’horreur avec un tel souci esthétique ? Pourquoi ne jamais laisser la moindre place au dérapage, à l’improvisation ? Le film est à l’image de cette scène bien sentie où une nouvelle recrue, ex-amateur de rap, doit expliquer, devant la caméra, à quel point il était dans le péché et combien la religion l’a guéri de ses goûts dépravés : il débite un discours prévisible et peu percutant : son manque de spontanéïté est flagrant.

Abderrahmane Sissako ne prend pas de risque et ne recule pas devant un certain  didactisme, peut-être hérité de ses années d’études cinématographiques en Union soviétique, comme ce plan de gazelle pourchassée par des djihadistes en jeep, armés jusqu’aux dents, et qui s’amusent de la terreur qu’ils provoquent. Le plan ouvre le film, il le referme aussi, soulignant de façon très appuyée le parallèle avec Toya la jeune héroïne, symbole de l’innocence et qui s’enfuit, gracieuse, éperdue à travers les dunes…  On avait compris, merci.

Une scène superbe : le foot sans ballon

Sissako nous offre cependant quelques instants de grand cinéma, dont cette scène extraordinaire (l’une des plus longues du film) qui évoque le match fictif d’une bande d’adolescents privés de ballon mais pas (encore) de leur imagination…

En tenue de foot, les équipes s’affrontent sur un terrain improvisé : chaque joueur mime sa position, les pieds shootent dans le vide, les regards suivent des yeux le ballon inexistant qui s’envole et retombe, le goal tente de s’interposer… Tout est simulé mais soudain tout est vrai, magique, émouvant, imprévu.  La caméra s’émancipe, virevolte, les plans soudain se bousculent et prennent vie. Mais lorsque les soldats passent, les fans de Zidane abandonnent soudain leur partie endiablée, par peur des représailles, et font semblant de faire leurs mouvements de gymnastique . Le tragique de la situation est exacerbé par la dérision.

Rien que pour ce pur moment de cinéma, merci Sissako.

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One Comment
  1. Denyse RICHARD permalink

    Merci pour leurs commentaires aux personnes de Tombouctou ayant vécu les évênements.
    J’ai fait des »missions » au Mali pour une ONG française de 1993 à 2010, j’ai voyagé dans le nord…et
    ai donc suivi de près l’horreur de tout ce qui se passe dans le « triangle »du nord … mais malgré cela,
    j’ai aimé ce film pour toutes les raisons positives citées dans les articles (je l’ai vu en octobre, avant que les medias en parlent !)
    Bien sûr,aujourd’hui je prends en compte les critères nous informant des réalités des personnages donnés par les commentateurs, comme des informations importantes, mais je regrette de dire que cela ne change pas vraiment ma perception cinématographique du film.
    Pour ma part, je pense que même si Sissako a fait des erreurs, que beaucoup auront du mal à lui pardonner, (ce que je conçois aisément), l’ audience de son film, en France, ne peut qu’avoir un impact positif sur l’ islamophobie ambiante, car il fait bien la différence entre l’islam et le djihadisme.

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