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« Timbuktu » plébiscité aux « César »

by sur 21 février 2015

Mis à jour samedi 21 février à 20h30

Ignoré au Festival de Cannes, le film d’Abderrahmane Sissako a été plébiscité hier soir lors de la soirée des « César » à Paris. Il est en lice pour les Oscar dans la catégorie « films étrangers » et sera également présenté au Fespaco de Ouagadougou.

En complément des articles qui saluent l’événement (ci-dessous), on peut lire (ou relire) « Timbuktu, au-delà du réalisme », point de vue de Michèle Leclerc-Olive, présidente de Corens, paru sur le blog de Corens le 17 février 2015 et « Autour de Timbuktu » paru dans cette revue de presse le 24 décembre 2014. 

« Timbuktu »: « éveil du cinéma africain » et « acte de diplomatie culturelle » (cinéastes malien et mauritanien)

Maliactu.net – 21 février 2015

Le film « Timbuktu » du Franco-Mauritanien Abderrahmane Sissako, sacré lors de la 40e cérémonie des César vendredi à Paris, marque « l’éveil du cinéma africain » et constitue un « acte de haute diplomatie culturelle », ont estimé samedi des cinéastes malien et mauritanien.

« Je dis bravo Abderrahmane Sissako. C’est une bonne nouvelle pour le cinéma africain. Je dirai même que c’est l’éveil du cinéma africain », a déclaré à l’AFP le cinéaste et ancien ministre malien de la Culture, Souleymane Cissé.

Cissé, seul réalisateur à avoir décroché deux fois la plus haute récompense du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadoudou (Fespaco), dit espérer que « Timbuktu » profitera aux populations du nord du Mali.

« C’est un jour de fête pour nous Mauritaniens », a indiqué le cinéaste mauritanien Abdarrahmane Ould Mohamed Salem, responsable de la Maison du cinéaste mauritanien (privée).

Pour lui, le sacre du film « renforce le moral du cinéaste qui peut désormais se convaincre enfin de l’utilité » du cinéma.

En outre, « c’est un acte de haute diplomatie culturelle qui donne au pays un nouveau souffle au plan international et à la nation une image autre que celle des horreurs diffusées au quotidien », a dit M. Ould Mohamed Salem.

« Je regrette une chose. On ne voit pas la brutalité des jihadistes sous l’occupation », a fait remarquer Oumar Maiga, enseignant à Tombouctou, ville du nord du Mali où se déroule le film.

« Nous étions (à Tombouctou) sous l’occupation. Les jihadistes-terroristes ont coupé des mains et des femmes ont été violées. C’était la barbarie. On ne voit pas ça clairement dans le film », a-t-il déploré.

Pour l’étudiant malien Amadou Kanté, « ce film permet de ne pas oublier la tragédie qu’a connue et que connaît toujours le nord du Mali ».

Le film a été projeté à Bamako il y a quelques semaines en avant-première.

Il devait initialement être tourné au Mali mais l’a finalement été sous protection militaire à Oualata, dans le sud de la Mauritanie, à l’exception de quelques plans filmés presque clandestinement à Tombouctou même.

« Timbuktu », une chronique de la vie quotidienne dans le nord du Mali sous la coupe des jihadistes pendant plusieurs mois en 2012, a triomphé vendredi soir aux César. Il a reçu sept prix, dont les prestigieux trophées du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Palmarès des César 2015 : le triomphe de « Timbuktu »

Par TéléObs – Publié le 21-02-2015 à 01h12

Timbuktu« Timbuktu » a reçu le César du meilleur film, Adèle Haenel est sacrée meilleure actrice pour « les Combattants », Pierre Niney remporte le prix du meilleur acteur pour « Yves Saint Laurent ». Le palmarès complet.

Le très beau « Timbuktu » d’Abderramhane Sissako est le grand vainqueur de la 40e soirée des César avec 7 récompenses, dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Adèle Haenel réalise le doublé, un an après son César du meilleur second rôle pour « Suzanne », en remportant le César de la meilleure actrice pour « les Combattants« . Le film de Thomas Cailley empoche également les César de la meilleure première oeuvre et du meilleur espoir masculin (Kevin Azaïs).

Pierre Niney remporte la bataille des Saint Laurent, en s’imposant dans la catégorie meilleur acteur où était également nommé Gaspard Ulliel. Pierre Niney, qui interprète le couturier dans le film de Jalil Jaspert, a insisté sur l’absence de toute rivalité avec Gaspard Ulliel et lui a dit son admiration.

« Saint Laurent » de Bertrand Bonello est le perdant de la soirée. Avec 10 nominations, il était pourtant en pole position de cette 40 édition. Il repart avec une seule statuette : celle des meilleurs… costumes. Une petite consolation pour un film ayant en toile de fond la mode.

Sean Penn a reçu un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Dimanche, « Timbuktu » pourrait décrocher l’Oscar du meilleur film étranger.

Le palmarès

Meilleur film : « Timbuktu » d’Abderramhane Sissako

Meilleure réalisateur : Abderramhane Sissako pour « Timbuktu »

Meilleur acteur : Pierre Niney pour « Yves Saint Laurent »

Meilleure actrice : Adèle Haenel pour « Les Combattants »

Meilleur acteur dans second rôle : Reda Kateb pour « Hippocrate »

Meilleure actrice dans un second rôle : Kristen Stewart dans « Sils Maria »

Meilleur espoir féminin : Louane Emera pour « La Famille Bélier »

Meilleur espoir masculin : Kévin Azaïs pour « Les Combattants »

Meilleur premier film : « Les Combattants » de Thomas Cailley

Meilleur film étranger : « Mommy » de Xavier Dolan

Meilleur film d’Animation : « Minuscule – La vallée des fourmis perdues »

Meilleur documentaire : « Le sel de la terre » de Wim Wenders et Julian Salgado

Meilleur scénario original : Abderrahmane Sissako et Kessen Tall pour « Timbuktu »

Meilleure adaptation : Cyril Gely et Volker Schlöndorff pour « Diplomatie »

Meilleur son : Philippe Welsh, Roman Dymny et Thierry Delor pour « Timbuktu »

Meilleure photo : Sofian El Fani pour « Timbuktu »

Meilleur montage: Sonia Ben Rachid pour « Timbuktu »

Meilleurs décors : Thierry Flamand pour « La Belle et la Bête »

Meilleurs costumes : Anaïs Romand pour « Saint Laurent »

Meilleur court métrage : « La Femme de Rio » de Nicolas Rey et Emma Luchini

Meilleur court métrage d’animation : « Les Petits Cailloux » de Chloé Mazlo

 

«Timbuktu», le triomphe d’un film africain aux César

Par RFI – Publié le 21-02-2015 Modifié le 21-02-2015 à 05:46

 Abderrahmane SissakoAbderrahmane Sissako, le réalisateur de «Timbuktu», et ses sept César, le 20 février 2015.REUTERS/Philippe Wojazer

« Timbuktu » du Mauritanien Abderrahmane Sissako a raflé sept César vendredi soir, à Paris. Du jamais vu pour un film africain. Produit par une Française, Sylvie Pialat, le film qui raconte la résistance des habitants du nord du Mali face aux jihadistes en 2012, est sacré dans les catégories meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleur montage, meilleure musique, meilleur photo et meilleur son.

« Timbuktu », c’est le cri de détresse d’un cinéaste, Abderrahmane Sissako, né en Mauritanie, étudiant à Bamako, apprenti cinéaste à Moscou et qui un jour découvre, effaré, que l’on peut lapider un couple à Aguelhoc dans le nord du Mali au XXIe siècle sous prétexte que cet homme et cette femme ne sont pas mariés.

« Timbuktu », c’est la force de la poésie face à l’arbitraire : des gamins qui jouent au foot sans ballon parce que les islamistes ont interdit le football. Un père qui gratte une guitare sous sa tente. Une existence qui bascule à cause d’une vache nommée GPS.

« Timbuktu », c’est la revanche d’un film qui a bouleversé le festival de Cannes l’année dernière, mais que le jury a ignoré.

« Timbuktu », c’est près d’un million de spectateurs en France, du jamais vu pour un film africain.

« Timbuktu », c’est l’œuvre d’un cinéaste qui affectionne la lenteur, mais qui vole vers les Oscars. Ce plaidoyer contre l’intégrisme religieux sera le premier film mauritanien à concourir dimanche à Los Angeles dans la catégorie meilleur film étranger.

« Timbuktu », c’est un film qui retournera bientôt en terre africaine : le film est sélectionné au Fespaco, le Festival du cinéma de Ouagadougou.

Hier soir, le réalisateur Abderrahmane Sissako a surmonté sa réserve naturelle pour rendre hommage à la France, un mois et demi après les attentats à Paris.

« La France est un pays magnifique parce qu’elle est capable de se dresser contre l’horreur, contre la violence, l’obscurantisme. Il n’y a pas de choc des civilisations, ça n’existe pas. Il y a une rencontre des civilisations.

Le réalisateur de 53 ans est donc devenu hier le premier Africain à recevoir en France le César du meilleur réalisateur. Il a aussi rendu hommage au continent africain : « Au-delà de la Mauritanie, c’est l’Afrique qui nous regarde aussi, ce continent extraordinaire dont on parle rarement dans sa beauté et sa force, un continent beau et fort qui nous regarde aujourd’hui. »

 Abderrahmane Sissako, 7 Césars pour «Timbuktu » : «Il fallait raconter la barbarie»

Le Parisien – Propos recueillis par A.G.  21 Févr. 2015, 07h29

Théâtre du Châtelet, Paris (1er), vendredi. L’Académie des Césars a sacré Abderrahmane Sissako. Son film «Timbuktu» a raflé sept statuettes, dont celles du meilleur réalisateur et du meilleur film.

Il vit un week-end de folie. Nommé 8 fois avec son film « Timbuktu », Abderrahmane Sissako n’a pas eu le temps de savourer ses 7 récompenses. A peine remis de la cérémonie, il s’envolait pour les Oscars à Los Angeles où sa fable sur la vie dans le nord du Mali sous l’emprise des jihadistes est nommée en tant que meilleur film étranger.

Le réalisateur franco-mauritanien âgé de 53 ans nous a livré ses impressions.

Quel est votre sentiment après ce triomphe ?

Abderrahmane Sissako. Je ne m’attendais absolument pas à une telle moisson. J’ai été heureux et extrêmement surpris d’être nommé huit fois. Les Oscars, je n’en rêve pas, mais de part ma nature, je suis confiant. J’y vais car il existe une probabilité, mais j’y vais heureux, vu les récompenses de ce soir

Comment vivez-vous le succès de « Timbuktu » qui a déjà séduit plus de 750 000 spectateurs en France ?

C’est un grand bonheur. Mais je suis un Sahélien. Donc, je vis tout cela avec beaucoup de tranquillité. Je partage aussi ce bonheur immense avec tous ceux qui ont participé à ce film qui a été un travail collectif. Douze Français, une Belge, un Algérien, quatre Tunisiens, cinq Burkinabés… J’ai aussi le sentiment énorme d’avoir une responsabilité, une fierté parce qu’il est rare qu’un film africain ait autant de nominations aux Césars et qu’il soit aussi retenu pour l’Oscar du meilleur film étranger. Très vite, c’est le continent africain qui est représenté. Quand c’est un film belge ou estonien, l’Europe n’est pas derrière lui.

Très bien accueilli à Cannes, « Timbuktu » est pourtant reparti bredouille…

Ma déception n’a pas dépassé les cinq minutes. Mais j’ai eu quand même le sentiment d’avoir été oublié, mis à l’écart. J’ai pris cette absence du palmarès comme si on tournait le dos à tout un continent.

Le thème du film résonne toujours avec l’actualité.

Mon métier de cinéaste est de témoigner pour les autres. L’art a cette fonction. Quand le monde est atteint par quelque chose d’aussi terrible que le terrorisme, on doit lutter contre cette barbarie. Une barbarie avec une justice qui coupe les bras et les mains, avec des lapidations, des couples mis à mort… Bien sûr, il fallait raconter ça. Et montrer que la résistance est possible.

Vous résidez à Paris. Avez-vous peur pour votre sécurité au quotidien ?

Je ne vis pas dans la peur. J’ai fait mon travail d’artiste. Et c’est le plus important pour moi. Le plus difficile était d’oser faire le film. On a tourné ce film avec une protection très forte de l’armée mauritanienne à Oualata, qui est une ville jumelle à Tombouctou (NDLR : après un attentat dans cette ville, l’équipe de tournage l’avait quittée). C’était fondamental pour moi d’aller au bout.

Abderrahmane Sissako, le cinéaste le plus en vue du continent africain

Par Siegfried Forster Publié le 09-12-2014 Modifié le 15-12-2014 à 16:06

Il représente aujourd’hui l’espoir du cinéma en Afrique, espoir confirmé par la nomination de Timbuktu pour les Oscars en février 2015. Au Festival de Cannes, jusqu’au dernier jour, des rumeurs prédisaient qu’Abderrahmane Sissako deviendrait le troisième réalisateur africain à décrocher la Palme d’or, après l’Algérien Mohamed Lakhdar Hamina en 1975 et le Franco-Tunisien Abdellatif Kechiche en 2013.

Finalement, avec le prix du Jury œcuménique et le prix François-Chalais, son film Timbuktu a dû se contenter de deux prix honorables et plutôt confidentiels. Mais cela n’y change rien : grâce à la puissance des histoires qu’il raconte, Sissako est devenu un cinéaste universel.

« Je pleure à la place des autres », murmurait-il, submergé par l’émotion, quand il présentait Timbuktu à Cannes. Ses films sont intimement liés à son existence. Une vie passée entre les pays, les cultures et les continents. Né le 13 octobre 1961 à Kiffa, en Mauritanie, il grandit au Mali avant de faire ses classes de cinéaste à Moscou, puis de s’installer à Paris pour finalement retourner récemment « au pays », à Nouakchott, là où se trouvent les racines de ses émotions et engagements.

La force des émotions et des histoires, il l’a vécue d’une façon très consciente dès sa tendre enfance. Né petit dernier d’une fratrie de 15 enfants, Abderrahmane rêve d’avoir un vélo. Souhait aussi ardent qu’irréalisable, mais le manque d’argent est compensé par le père, un petit câlin qui lui fait tout autant voyager. Plus tard, ce sera sa mère. Pauvre, elle est obligée de raconter des histoires passionnantes à sa voisine pour que son fils puisse profiter de la lumière allumée pour étudier la nuit.

Les films d’Abderrahmane Sissako sont parfois saisissants de vérité, mais jamais larmoyants. Même enfant, il ne versait pas de larmes quand il allait regarder avec sa sœur des mélos indiens dans la salle Soudan Ciné à Bamako. Et surprise, ce sont les westernsTrinita avec Terrence Hill et Bud Spencer qui lui restent le plus gravé dans sa mémoire.

Images, cadrages et émotions

Il a vécu plus de temps en France qu’au Mali ou en Mauritanie, même s’il y est retourné très souvent. Le regard, les images et les émotions transmises par son cinéma sont toujours restés profondément imprégnés de l’ambiance de ses pays d’origine. De son temps, à l’école du cinéma à Moscou, à l’époque de l’Union soviétique, il a gardé un sens particulier de la réalisation et du cadrage, et de la France peut-être une manière de raisonner.

Son père avait fait l’école militaire française de Saint-Cyr pour devenir pilote d’avion avant de retourner au pays en tant qu’ingénieur et finalement se contenter de cultiver du riz dans son village. Mais quand on demande à Abderrahmane Sissako de se souvenir de l’image qu’il avait en tête quand il a découvert l’Hexagone en 1993, il répond : « Un pays où l’on mangeait trop. »

Son œuvre cinématographique se finance sur le continent européen, mais se construit sur le continent noir. Pour son cinéma, il est prêt à donner et à révéler beaucoup de lui-même.

Pour Bamako, présenté en 2006 hors compétition à Cannes, il est retourné pendant deux ans au Mali pour préparer le tournage. Ce film qui a porté au cinéma l’utopie de mener un procès contre la Banque mondiale accusée d’être coupable de la mort de millions d’Africains, se déroule dans la cour même de la famille paternelle où Abderrahmane Sissako avait grandi. Et La Vie sur terre (1998) a déjà été tournée dans le village de son père pour raconter l’histoire d’un émigré revenu au pays.

Abderrahmane Sissako lors du tournage de son film Bamako.Les Films du Losange

Le VGIK à Moscou

Fils d’un père malien et d’une mère mauritanienne, il rejoint cette dernière pendant un an à l’âge de 19 ans à Nouadhibou, en Mauritanie. C’est cet épisode de sa vie qui avait inspiré En attendant le bonheur (Heremakono), réalisé en 2002 et primé avec le Grand prix-Etalon de Yenenga au Fespaco en 2003.

Un récit qui dépeint les désillusions d’un jeune Mauritanien qui retrouve sa mère dans une minuscule chambre sans électricité. Avant cette période, le jeune Abderrahmane avait milité à Bamako dans une organisation étudiante mal vue par le régime de Moussa Traoré, qui déclenche alors la répression des émeutes étudiantes.

C’est en Mauritanie qu’Abderrahmane commence à fréquenter le Centre culturel soviétique qui lui sert de tremplin pour faire une candidature au VGIK de Moscou, prestigieuse école de cinéma qui avait formé des géants comme Andrei Tarkovski et où Abderrahmane fréquentera l’assistant d’Eisenstein…

Il y découvre toute l’histoire du cinéma à raison de deux films par jour. Au VGIK, il apprend le cinéma comme une langue capable de raconter son continent d’une manière universelle.

C’est au Turkménistan – qui lui rappelle la Mauritanie – qu’il tourne en 1989 son court métrage Le Jeu qui lui permettra en 1991 d’assister à son premier festival de cinéma, le Fespaco, à Ouagadougou où Canal+ achète son film. Les 56 000 francs gagnés seront investis dans Octobre, tourné avec le chef opérateur d’Andrei Tarkovski et accueilli les bras ouverts par la sélection officielle Un certain regard du Festival de Cannes en 1993. Ce moyen métrage raconte l’histoire d’un amour impossible entre une Russe et un Africain. Et ouvre au jeune Mauritanien définitivement les portes du cinéma et de la France.

Le rythme de l’audace formelle

Chez Abderrahmane Sissako, l’audace formelle et la rigueur du cadre sont exigées par le propos. Le style de ses films repose sur un rythme calme, la confiance dans les images, une écriture cinématographique où les mots ont leur importance, mais où les silences et l’inconscience restent les armes absolues du réalisateur. L’esthétique du Mauritanien qui frôle souvent l’austérité ne parie pas sur le pouvoir du cinéma de transformer le monde, mais espère éveiller les consciences et rendre justice. Dans plusieurs de ses films, il cite Aimé Césaire, le chantre de la négritude, pour évoquer l’exil, le déchirement entre l’Europe et l’Afrique, la chance du métissage et de l’ouverture culturelle.

Avec sa voix douce, il s’est régulièrement défendu d’être le porte-parole de l’Afrique. Néanmoins, avec Bamako, un film doté de 1,2 million d’euros, il a défié l’ordre mondial. Et il a revendiqué d’avoir donné la parole aux Africains tout en admettant de faire des films pour les Africains. D’autant plus qu’il se soucie également de la disparition des salles en Afrique et il a aussi produit des films d’autres cinéastes africains. Un engagement commencé en 2002 avec Abouna, du Tchadien Mahamat Saleh Haroun qui a ensuite fait la carrière qu’on connaît au Festival de Cannes.

Timbuktu n’appartient pas au continent africain

Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako, très ému lors de la conférence de presse de son film Timbuktu au Festival de Cannes.REUTERS/Eric Gaillard

L’œuvre de Sissako nous interpelle et nous enseigne que ses histoires ancrées sur la terre africaine sont devenues de plus en plus universelles quand il parle de la destruction du tissu social, des privatisations, des inégalités croissantes, de l’immigration, du rôle de la Banque centrale européenne qui ressemble, pour de plus en plus de pays, au rôle joué par la Banque mondiale : des dirigeants « non-élus » dotés d’un pouvoir décisif qui se réclament d’agir au service de l’intérêt général et d’être « neutre » et « apolitique ».

Quant à Sissako, il souligne que la cause défendue dans ses films n’appartient pas au continent africain.

Timbuktu était son premier film en lice pour la Palme d’or et il a laissé passer huit ans entre ses deux dernières réalisations. Ce n’était pas pour des raisons d’argent, mais plutôt pour prendre soin de ses deux filles nées entretemps : « c’est aussi important ou peut-être plus important que de faire un film », confiait-il à RFI dans l’émission Tous les cinémas du monde. Avec Timbuktu. Le Chagrin des Oiseaux, il avait visiblement envie de crier sa colère contre l’islam des jihadistes et de transmettre certaines valeurs aux générations suivantes.

Inspirée d’une actualité sinistre – un jeune couple lapidé en juillet 2012 pour avoir eu des enfants hors mariage – son œuvre est devenue une hymne à l’islam de la tolérance, à la liberté des hommes et des femmes. Tourné dans le plus grand secret en Mauritanie, à Oualata, la ville de ses grands-parents paternels, près de la frontière malienne, le film raconte l’histoire d’une famille au nord du Mali lors de l’arrivée des jihadistes.

Un récit emblématique sur l’enjeu historique de cette « ville aux 333 saints » devenue le symbole d’une ville martyre depuis la destruction des lieux sacrés par les islamistes en 2012. Aujourd’hui, encore plus que la ville Tombouctou, c’est le film Timbuktu qui témoigne de l’enjeu de cette lutte contre l’obscurantisme pour le monde entier. Une histoire africaine devenue universelle.

 Fierté et réalité du cinéma mauritanien

Par Siegfried Forster – Publié le 09-12-2014 Modifié le 15-12-2014 à 16:16

Quelques mois après le Festival de Cannes, le croissant de lune doré sur fond vert du drapeau mauritanien flottera bientôt pour la première fois aux Oscars à Los Angeles. « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako se retrouve parmi les 83 nominés dans la catégorie du meilleur film étranger aux 87e Academy Awards qui auront lieu en février 2015. Une fierté. Et le réalisateur mauritanien représentera au-delà de son pays l’espoir du cinéma de tout un continent. A l’occasion de la Journée spéciale Abderrahmane Sissako sur RFI, petit retour sur le cinéma en Mauritanie.

« Les gens en sont très fiers ! » L’avant-première de Timbuktu avait lieu à Nouakchott, dans la capitale de la Mauritanie. Faute de véritable salle de cinéma, le film d’Abderrahmane Sissako avait été projeté en octobre au centre des conférences internationales, au village de la biodiversité et à l’Institut français de Mauritanie.

Cela fait un certain temps qu’il n’existe plus de véritable salle de cinéma dans ce pays de 3,4 millions d’habitants où le septième art a vécu son moment de gloire dans les années 1970, après la fin de la colonisation française en 1960. Dans la jeune République islamique de Mauritanie, il y avait onze salles de cinéma et un Office national de cinéma pour le soutenir. Mais, manque de moyens et politique autoritaire obligent, les précurseurs du cinéma mauritanien travaillaient déjà en exil, comme Med Hondo, sélectionné en 1967 à Cannes pour Soleil Ô et Grand prix au Fespaco en 1986 pour Sarraouinia ou Sidney Sokhona, connu pour Nationalité : immigré (1975).

« Même s’il est toujours entre deux avions et qu’il est plus à l’étranger qu’ici, Abderrahmane Sissako est quand même considéré ici comme un Mauritanien », plaisante Jany Bourdais, le directeur délégué de l’Institut français à Nouakchott. Né en 1961 à Kiffa en Mauritanie, Abderrahmane Sissako a passé la plus grande partie de sa carrière en dehors de son pays natal avant de s’y installer récemment. Ses films ont surtout été financés par des partenaires occidentaux.

Même pour Timbuktu, fièrement affiché comme un film mauritanien, la contribution de la Mauritanie réside surtout dans le fait que le gouvernement avait mis à disposition 200 soldats pour sécuriser les tournages à Oualata, près de la frontière malienne, contre d’éventuelles attaques de jihadistes.

« Il n’y a pas, à proprement parler, de « cinéma mauritanien » »

Gérard Vaugeois, critique, producteur et spécialiste du cinéma maghrébin, remarque qu’aujourd’hui, « il n’y a pas, à proprement parler, de « cinéma mauritanien ». Il y a des films qui existent. Et le film d’Abderrahmane Sissako n’est pas tant un film mauritanien qu’un film de Sissako lui-même. »

En tant que secrétaire général de l’association qui organise jusqu’au 18 décembre le Festival du Maghreb des films à Paris, Gérard Vaugeois a programmé, au-delà de l’avant-première de Timbuktu, deux courts métrages mauritaniens : « Ce qui est intéressant dans ces deux films, c’est d’abord qu’ils existent, qu’ils soient faits par des jeunes réalisateurs. Ils témoignent de quelque chose un peu inattendu dans une cinématographie peu existante. Il y a une volonté réellement artistique et expérimentale. On s’attend plutôt à voir des films qui tiennent des discours. Et là, d’un seul coup, on se retrouve devant des films qui sont des films de plasticiens, d’intellectuels, d’artistes au sens le plus plein du terme. »

Extrait du court métrage The End, de la cinéaste mauritanienne Mai Mostafa.DR

En effet, The End, une expérience cinématographique avec la silhouette d’un homme en noir et blanc, réalisée par Mai Mostafa, s’apparente à une création oscillant entre un dessin en mouvement et un dessin animé. « Le film parle du fait que les gens sont de plus en plus coupés de la réalité à cause de leur addiction à internet », explique la jeune cinéaste.

Tourné sans moyen, ce court métrage renvoie à l’état actuel du cinéma en Mauritanie : « le plus grand problème pour les cinéastes indépendants en Mauritanie est le manque de soutien, l’absence d’aides de l’Etat et le fait qu’il n’y ait pas de producteurs ou d’école de cinéma. La société n’encourage pas les cinéastes et pour une femme, c’est souvent particulièrement difficile quand la famille ne souhaite pas qu’elle devienne cinéaste. »

L’absence de la culture de la salle de cinéma

« Il n’y a pas de renouveau du cinéma mauritanien, affirme Jany Bourdais, le directeur délégué de l’Institut français à Nouakchott qui dispose de la seule salle de cinéma du pays. Il y a des jeunes, mais ils n’ont pas les outils professionnels pour le faire. Comme il n’y a pas de production de longs métrages mauritaniens, on ne peut pas en programmer à l’Institut français. C’est ça le problème. »

Et puis, il y a le manque d’un public cinéphile : « Oui, il y a un public, mais qui, malheureusement, n’est pas très nombreux, parce qu’il n’y a pas la culture de la salle du cinéma. Donc on regarde les films plutôt à la télévision par satellite, DVD ou téléchargement. »

Et pourtant, il y a bien des choses qui ont changé, aussi grâce à Abderrahmane Sissako. Il avait trouvé une bourse pour étudier le cinéma en France à un jeune cinéaste qui était son collaborateur pour En attendant le bonheur. Revenu en 2002, Abderrahmane Ould Ahmed Salem fonda à Nouakchott la Maison des cinéastes pour créer un espace d’échange.

Une décennie plus tard, et avec l’espoir de faire renaître le cinéma mauritanien avec le festival de la Semaine nationale du film devenu le Festival Nouakshort Films, Salem se réjouit de l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes cinéastes mauritaniens comme Ousmane Diagana qui avec La blessure d’esclavage (2011) a braqué sa caméra sur le sujet tabou de l’esclavage en Mauritanie.

Ou encore Djibril Diaw, le réalisateur de 1989 qui parle dans son prochain film Retour sans cimetière du retour des Mauritaniens déportés par le pouvoir du colonel et futur président Maaouiya Ould Sid Ahmed Taya pendant les exactions et massacres de 1989.

Même si le cinéma reste le parent pauvre de la politique culturelle nationale et qu’on est encore très loin d’une industrie cinématographique, le fondateur de la Maison des cinéastes répète dans ses interviews qu’il croit très fort à l’avenir du cinéma. Pour lui, la Mauritanie a besoin de ses cinéastes pour faire avancer la société et raconter l’histoire du pays. Et le septième art attend une vraie décision politique en sa faveur.

 Favoris des César 2015: « Timbuktu », le film d’Abderrahmane Sissako, a raflé la mise

Le HuffPost avec AFP  |  Par Alexis Ferenczi Publication: 20/02/2015 19h07 CET Mis à jour: 21/02/2015 01h16 CET

CINÉMA – Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, fable sur la vie dans le nord du Malisous la coupe des jihadistes, fait aussi partie des grands favoris de la 40e cérémonie des César, qui se déroulera vendredi 20 février au théâtre du Châtelet à Paris. Très bien accueillie à Cannes par la critique, la production franco-mauritanienne est également en course pour l’Oscar du meilleur film étranger.

Nommé à huit reprises, Timbuktu, éclairage lumineux sur l’extrémisme, pourrait avoir les faveurs des 4.225 professionnels du 7e art votant aux César. Cette chronique acérée sur la résistance en des temps troublés, qui trouve une résonance particulière dans l’actualité, pourrait être sacrée meilleur film lors de la cérémonie que vous pouvez suivre en direct à partir de 21h sur le HuffPost.

La nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger a été vécue comme « un grand signe pour la Mauritanie et l’Afrique ». Le cinéaste Abderrahmane Sissako avait confié à l’AFP « être submergé par un sentiment indescriptible. »

« C’est un honneur pour moi (…) C’est la reconnaissance d’un travail accompli avec la passion et l’engagement de femmes et d’hommes de différents pays unis pour défendre nos valeurs universelles d’amour, de paix et de justice. »

Sissako décrit la vie quotidienne à Tombouctou occupée par les islamistes. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des jihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football. Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques.

Empathie

« Depuis la première à Cannes, il y a eu un phénomène d’identification à la victime en Europe et aux Etats-Unis, » avec les vidéos d’exécutions d’otages occidentaux diffusées par les islamistes sur internet et relayées par les médias, « mais l’EI n’a pas commencé par couper les têtes d’Américains. Il y a des exécutions de masse, des viols quotidiens » loin des caméras, souligne le réalisateur âgé de 53 ans dans un entretien à l’AFP.

L’actualité brûlante liée aux massacres du groupe Etat Islamique en Syrie et en Irak a contribué à la visibilité du film. Sissako insiste sur le courage des habitants qui se battent pour garder leur vie, et notamment des femmes, contraintes d’abord de se couvrir le corps et le visage jusqu’à ne plus pouvoir travailler, d’adolescentes mariées de force, violées, au risque d’être tuées.

« Cette forme de résistance, c’est la survie même, elle existe partout, mais on ne les voit pas. Combien de femmes qui ont refusé d’être violées et qui sont mortes? Imaginez ce qui se passe en Syrie en ce moment », interroge le réalisateur qui a voulu montrer que « la principale victime, c’est l’islam. »

Une histoire vraie

Le scénario est inspiré de faits réels: Tombouctou a bien été occupé pendant près d’un an en 2012 par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et Ansar Dine (Défenseurs de l’islam), qui ont laissé de profondes cicatrices – amputations, coups de fouet aux couples « illégitimes », aux fumeurs, brimades et humiliations – avant d’en être délogés par les forces françaises début 2013 via l’opération Serval.

Un fait divers survenu au Mali a décidé le réalisateur à écrire « Timbuktu », tourné dans la ville-oasis mauritanienne de Oualata, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

« L’élément déclencheur a été la lapidation d’un couple non marié dans un village au nord du Mali » en juillet 2012, explique Abderrahmane Sissako. « Leur mise à mort fut diffusée sur internet et cette atrocité innommable s’est produite dans l’indifférence totale des médias et du monde. »

Évoquant les autres sources d’inspiration de son film, Abderrahmane Sissako avait déclaré à Cannes, la voix cassée par l’émotion: « Je pleure à la place de ceux qui ont vécu cette réelle souffrance ». « Le vrai courage, c’est ceux qui ont vécu un combat silencieux. Tombouctou n’a pas été libérée par Serval. La vraie libération, c’est ceux qui chantaient au quotidien dans leur tête une musique qu’on leur avait interdite, ceux qui jouaient au foot sans ballon. »

Publié le 09-12-2014 Modifié le 15-12-2014 à 16:16

Timbuktu est depuis le 10 décembre sur les écrans français après avoir remporté le prix du jury œcuménique au festival de Cannes

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