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Qui est Mokhtar Belmokhtar ?

by sur 8 mars 2015

 

Mis à jour dimanche 8 mars 2015 à 20h30

C’est donc Mokhtar Belmokhtar qui est derrière l’attentat de Bamako, en réponse à l’assassinat de son lieutenant Ahmed Tilemsi, en décembre dernier par l’armée française, dans la région  de Gao.

Le point sur l’enquête ci-dessous, ainsi que plusieurs portrait de Mokhtar Belmokhtar, parfois appelé « le Ben Laden du Sahelistan », tantôt décrit comme chef subtil, musulman pieux, voyou fanatique ou trafiquant de haut vol…

Il sévit depuis plus de 20 ans dans le secteur, issu du GSPC salafiste des années sombres d’Algérie, on l’a aussi nommé « Mister Marlboro » pour son implication dans les trafics; ou le borgne parce qu’il a perdu un oeil; c’est aussi celui qui a monté la terrible et sanglante attaque contre le site gazier d’In Ameinas…

Il a fusionné avec le MUJAO pour créer « Al Morabitoune (« les signataires par le sang ») dont il a pris la tête, et on le soupçonne d’avoir des relations avec Boko Haram.

Ce dernier groupe vient de faire allégeance à Daesh. Belmokhtar, qui, s’est affranchi d’Al Quaïda au Maghreb Islamique pourrait-il faire la jonction avec l’état islamique, formant ainsi un  grand croissant partant du Nord de la Libye jusqu’en Somalie en passant par le Nigéria ?

A noter que, dans le même temps, deux présumés poseurs de bombes ont été lynchés hier à Gao et que ce matin, le camp de l’ONU a été attaqué à l’obus et à la roquette à Kidal.

Le Mali est bel et bien entré dans une période de forte déstabilisation.

Mokhtar Belmokhtar-Algérie

 

Mokhtar Belmokhtar, ancien des GIA et GSPC algérien, qui écume le Sahara depuis plus de 20 ans et dont la tête est mise à prix par les USA

2014-08-07 Iyad Ag Ghalli ansardine

 

L’autre figure de l’islamisme radical armé dans le Sahara : le malien Iyad Ag Ghali, qui réclame l’indépendance de l’azawad pour y instaurer la charia.

Al-Mourabitoune, ennemi numéro 1 de la France au Sahel

Sarah Diffalah – Par L’ Obs – Publié le 08-03-2015 à 13h25  Mis à jour à 14h08

Le groupe djihadiste Al-Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar a revendiqué l’attentat qui a fait cinq morts à Bamako, dont un Français.

Le chef En quittant son fief du désert sahelien, le groupe de Mokhtar Belmokhtar, al-Mourabitoune, qui a revendiqué l’attentat à Bamako, tuant trois Maliens et deux Européens, vient de démontrer qu’il était aussi capable de faire des incursions plus au sud, en plein centre-ville. L’attaque, inédite dans la capitale malienne jusqu’ici épargnée par la guerre, illustre la pression qu’exercent toujours les groupes djihadistes sur le Mali.

Al-Mourabitoune a exprimé clairement dans sa revendication ses motivations anti-occidentales et anti-françaises. « Nous revendiquons la dernière opération de Bamakomenée par les vaillants combattants d’al-Mourabitoune pour venger notre prophète de l’Occident mécréant qui l’a insulté et moqué, et notre frère Ahmed Tilemsi », a déclaré un porte-parole dans un enregistrement audio diffusé par l’agence privée mauritanienne Al-Akhbar.

Avant la diffusion de cette revendication, le spécialiste de l’Afrique, Antoine Glaser évoquait, à l’AFP, la possibilité d' »une sorte de pied-de-nez » des djihadistes pourchassés dans le nord du Mali par l’opération « Barkhane », qui a succédé en août 2014 à l’opération « Serval ». Selon lui, les djihadistes pourraient avoir voulu « montrer qu’il y a une fragilité sécuritaire sur l’ensemble du territoire » malien.

L’ennemi numéro 1 de la France

Al-Mourabitoune (les Almoravides), du nom d’une dynastie berbère qui a régné au XIème et XIIème siècle sur l’intégralité du Maghreb qu’elle avait unifié, est le fruit du mariage de deux groupes importants : le Mujao et l’ancien groupe de Mokhtar Belmokhtar, ancien membre du GSPC algérien (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) , « Les Signataires par le sang », tous deux dissidents d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Le Mujao, s’était fait en son temps, une spécialité des attaques contre les Algériens, ainsi que dans les enlèvements d’otages et établiera son quartier général à Gao dans le nord du Mali lors de l’offensive des djihadistes en 2012. Après l’intervention française, le Mujao va subir des coups très durs et perdra la moitié de ses hommes, ce qui l’amènera à se tourner vers Mokhtar Belmokhtar pour unifier leurs forces.

Al-Mourabitoune est aujourd’hui l’ennemi numéro 1 des soldats français, son chef Mokhtar Belmokhtar, l’homme à abattre. Sa tête est mise à prix par les Américains pour 5 millions de dollars.

On doit à ce groupe des actions d’envergure comme la prise de complexe d’In Amenas en Algérie et les attentats-suicides d’Arlit, au Niger. Ce sont eux qui mènent l’essentiel des actions contre l’armée française au nord du Mali.

Mokhtar Belmokhtar introuvable

La plupart de ses membres se sont enfuis vers le sud libyen et s’y sont réfugiés mais reviennent régulièrement dans le nord du Mali. Ils sont dans une phase de reconquête après que la France a diminué le nombre de ses soldats.

Début décembre, les forces françaises ont tué Ahmed al-Tilemsi, djihadiste malien, chef militaire de l’ex-Mujao, co-fondateur d’al-Mourabitoune et, semblerait-il, derrière l’enlèvement en novembre 2012 de Gilberto Rodrigues Leal, un otage français, dont la mort a été annoncée en avril 2014. Classé sur la liste noir américaine des terroristes, Ahmed al-Tilemnsi était le bras droit de Mokhtar Belmokhtar.

Si plusieurs lieutenants de Mokhtar Belmokhtar ont été tués par les soldats français, lui, reste insaisissable. Selon certaines sources françaises, il aurait été aperçu à Benghazi à la fin de l’année 2014.

Après les attentats à Paris, le chef djihadiste a félicité les frères Kouachi et a menacé les intérêts de la France appelant à des actes sur le territoire français et dans le monde. « Par leur détermination, nos frères ont choisi leur cible de façon minutieuse. Ils ont épargné les Français ordinaires, qui étaient pourtant à leur portée. Ils voulaient ainsi dire à l’ennemi et à nos alliés qu’ils étaient porteurs d’un message noble. […] Ces attaques ne vont pas s’arrêter. Elles vont se poursuivre contre vos intérêts et dans vos lieux de rassemblement jusqu’à ce que vous vous retiriez de nos terres et de nos pays. » avait-il déclaré.

Mali: le groupe jihadiste Al-Mourabitoune revendique l’attentat de Bamako

RFI – 7 mars 2015 -23h

Le groupe Al-Mourabitoune revendique l’attentat qui a eu lieu dans la nuit du 6 au 7 mars contre le restaurant de Bamako fréquenté par les Occidentaux. Le groupe jihadiste a revendiqué l’attentat dans un enregistrement audio diffusé par l’agence privée mauritanienne Al-Akhbar.

Cinq personnes ont été tuées dans l’attaque : trois Maliens, un Français et un Belge. Neuf autres ont également été blessées, parmi lesquelles deux experts des Nations unies chargés de la lutte contre les mines, selon un communiqué de la Minusma.

C’est la première fois qu’un évènement aussi meurtrier se déroule dans la capitale malienne depuis l’intervention française dans le pays.

Samedi soir, Le groupe Al-Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmoktar a revendiqué l’attentat à Bamako. « Nous revendiquons la dernière opération de Bamako menée par les vaillants combattants d’Al-Mourabitoune pour venger notre prophète de l’Occident mécréant qui l’a insulté et moqué, et notre frère Ahmed Tilemsi » tué par l’armée française en décembre, affirme un porte-parole sur l’enregistrement diffusé par l’agence privée mauritanienne Al-Akhbar.

Après l’attaque, qui a fait cinq morts et neuf blessés, dans un établissement prisé du quartier de l’Hippodrome à Bamako, dans une rue surnommée « Princesse » très fréquentée notamment par les expatriés, les présidents français François Hollande et malien Ibrahim Boubacar Keïta se sont entretenus ce samedi au téléphone et ont décidé de prendre des mesures communes pour renforcer la sécurité dans le pays, a annoncé l’Elysée.

François Hollande a fait part à son homologue malien « du soutien total de la France dans la lutte contre le terrorisme », selon le communiqué de la présidence. « Les deux présidents ont examiné les modalités de la coopération sur l’enquête en cours. Ils ont également décidé de mesures communes pour renforcer la sécurité au Mali ».

Dans le cadre de son opération antiterroriste Barkhane, l’armée française dispose toujours d’un point d’appui permanent à Gao et d’une base avancée temporaire à Tessalit.

Le point sur l’enquête

Selon une annonce faite par la police ce samedi après-midi, les deux individus arrêtés précédemment dans la matinée « ne sont pas au cœur » de l’attentat. Les armes qu’ils portaient au moment de leur interpellation n’ont pas servi dans la fusillade, il s’agit selon la police d’armes utilisées pour commettre des petits larcins.

« Celui qui a tiré, je ne l’ai pas vu parce que j’étais à la caisse, a raconté à RFI le gérant du restaurant La Terrasse, théâtre de la fusillade. Entre la caisse et la porte où il y a eu les coups de feu, j’étais un peu loin et il y avait du monde. Alors il était derrière le monde, je ne l’ai pas vu. »

« D’abord, on a entendu les coups de feu, explique le gérant. Comme tout le monde, on s’est baissé. Tout le monde était là par terre. Les gens se cachaient, les gens criaient, lui a continué à tirer, et après il est venu me dire qu’il y avait un mort et un blessé grave. J’ai amené une chaise, je me suis assis pour me calmer, parce que c’était un peu fort. Je n’ai pas d’ennemis, les gens me respectent bien, je n’ai pas de problèmes, avec personne. Je n’ai pas eu de menaces, c’est bizarre que ça tombe chez moi, je ne comprends pas ce qui se passe là. »

Conseil extraordinaire de défense

La piste jihadiste a été privilégiée par les autorités. Le commando était composé d’au moins deux personnes qui sont parvenues à s’enfuir après l’attaque.

Les autorités maliennes sont sur la brèche au plus haut niveau. Le président Ibrahim Boubacar Keïta a présidé un conseil de défense extraordinaire qui s’est achevé ce samedi 7 mars à la mi-journée. Le président de la République, mais également le Premier ministre, les hauts gradés de l’armée malienne ont tous participé à la réunion.

Il s’agissait, d’après une source qui a participé à cette rencontre, de prendre des mesures pour notamment renforcer le dispositif sécuritaire à Bamako. « Police, gendarmerie, armée malienne, service de renseignement sont tous mobilisés », a confié à RFI un responsable de l’Etat qui a participé à ce conseil de défense.

Le gouvernement malien a, de son côté, rendu public un premier communiqué après cette fusillade, qui « a entrainé des pertes en vie humaine », a déploré le gouvernement dans ce communiqué, qualifiant au passage l’acte de « criminel et de terroriste ».

Bamako touchée, une première

Cette attaque est une première, mais ce n’est pas une surprise. Il y a déjà eu plusieurs alertes. La première que l’on retient avait précédé l’opération Serval en janvier 2011. Un jeune Tunisien se réclamant d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) avait lancé une grenade sur l’ambassade de France à Bamako. L’attaque, mal préparée, n’avait fait que deux blessés légers parmi les passants. On parlait alors d’un acte isolé.

Depuis l’intervention française au Mali, la menace terroriste s’est précisée et concrétisée. Contre les soldats de l’ONU et les forces maliennes d’abord, plusieurs fois visés par des attaques dans le nord du pays. A Bamako, les ambassades avaient déjà fait part à plusieurs reprises de leurs inquiétudes.

En novembre 2013, un gendarme français avait été blessé par un déséquilibré. Un an plus tard, en novembre 2014, un ressortissant français avait été tué en s’opposant au vol de sa voiture. Dans les deux cas, les pistes terroristes avaient été écartées, mais ces attaques avaient contribué à instaurer un climat de peur diffuse. Le dernier message d’alerte transmis aux ressortissants étrangers avait été émis par les Nations unies à Bamako en début d’année, il y a quelques semaines seulement.

Fabien Guyomard, un expatrié breton à Bamako

La famille de Fabien Guyomard, le jeune Français tué dans l’attaque, vit dans les Côtes-d’Armor, dans le petit port de Binic, a-t-on appris auprès du maire de la commune, Christian Urvoy. Le jeune homme « travaillait à l’étranger depuis déjà plusieurs années », a rappelé l’élu en précisant qu’il ne connaissait pas la victime.

Célibataire sans enfant, né le 4 août 1984 en France, Fabien Guyomard vivait à Bamako depuis 2007. Il travaillait à ICMS Africa, une société américaine spécialisée dans la construction de luxe.

 Mokhtar Belmokhtar, le parrain du Sahelistan

Jeune Afrique – 04/02/2015 à 08:48 Par Rémi Carayol

Pour les militaires français, qui le traquent depuis deux ans, il est l’homme à abattre. Pleins feux sur le doyen – et le plus insaisissable – des jihadistes algériens.

Rien de neuf sous le soleil du désert : au pays des aveugles et des fous de Dieu, dans ce « Jihadistan » en mouvement permanent qu’est devenue une partie du Sahel, « le Borgne » est toujours le roi de l’esquive. Il a déménagé, a changé ses habitudes, a perdu un à un ses lieutenants, mais celui que l’on surnomme également l’Insaisissable court toujours.

Depuis sa fuite du Mali, au plus fort de l’opération Serval début 2013, le jihadiste le plus recherché du Sahel, Mokhtar Belmokhtar, aurait fait du Sud-Ouest libyen – et plus précisément du triangle qui relie Sebha à Ubari et à Murzuq, et qui est considéré aujourd’hui comme une « zone grise » par les services de renseignements occidentaux – son nouveau repaire.

Il y aurait installé les membres de sa famille et les hommes de sa katiba, les Signataires par le sang. Il y aurait aussi pris femme, dans une des familles qui comptent dans la zone, comme il le fit voilà plus de dix ans dans le nord du Mali – riche idée qui lui valut de nombreux soutiens locaux.

À Paris, on affirme qu’en ce moment c’est dans le nord de la Libye qu’il se trouve le plus souvent (il aurait été vu à Benghazi dernièrement). À Niamey, on dit qu’il se serait également marié dans le nord du Niger avec une femme issue d’une tribu arabe. Mais, comme pour tout ce qui touche à Belmokhtar, le conditionnel est de mise.

Prendre sa retroaite ? Ce n’est pas son genre, même si les frappes françaises dans la région lui ont fait mal depuis deux ans : il a perdu une demi-douzaine de lieutenants.

Personne ne sait réellement ce qu’il fait, où il est, ce qu’il pense et à combien se chiffre le nombre de ses combattants. Sont-ils un millier, comme l’indiquent certaines agences de renseignements ? Dix fois moins, comme le pensent les services nigériens ?

La dernière action d’envergure qu’il a revendiquée remonte à mai 2013, lorsque ses hommes perpètrent un double attentat dans les villes nigériennes d’Arlit et d’Agadez, quatre mois après l’attaque d’In Amenas en Algérie.

Cela ne signifie pas que Belmokhtar a pris sa retraite. Ce n’est pas son genre, même si les frappes françaises dans la région lui ont fait mal depuis deux ans : il a perdu une demi-douzaine de lieutenants, parmi lesquels Hacène Ould Khalil (alias Jouleibib), Omar Ould Hamaha (Barbe rouge), son beau-père et le dernier en date, Ahmed al-Tilemsi, « neutralisé » le 11 décembre dans le Nord-Mali.

Début janvier, le groupe qu’il a fondé, Al-Mourabitoune, a revendiqué plusieurs attentats contre les Casques bleus au Nord-Mali. Puis, dans un communiqué publié sur internet qui lui est attribué, il aurait lui-même tenu à féliciter les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo en France : « Par leur détermination, nos frères ont choisi leur cible de façon minutieuse. Ils ont épargné les Français ordinaires, qui étaient pourtant à leur portée. Ils voulaient ainsi dire à l’ennemi et à nos alliés qu’ils étaient porteurs d’un message noble. […] Ces attaques ne vont pas s’arrêter. Elles vont se poursuivre contre vos intérêts et dans vos lieux de rassemblement jusqu’à ce que vous vous retiriez de nos terres et de nos pays. »

Le mythe est vivant

Voilà vingt ans que cet homme sème la mort dans le Sahel, vingt ans qu’il en réchappe miraculeusement. Comme un torero, il joue avec, tourne autour d’elle, la tutoie, mais ne la trouve jamais.

C’est un vétéran de l’Afghanistan, un vétéran de l’Algérie, un vétéran du Mali. Il a survécu aux éclats d’obus dans les montagnes afghanes, aux balles de l’armée mauritanienne entre deux dunes, aux missiles des avions de chasse français, mais, à l’âge de 42 ans, il continue de se battre. Depuis Paris, Washington ou Niamey, on le suit, on le traque même, mais on n’arrive pas à lui mettre la main dessus.

« Nous avons régulièrement des informations sur lui. Mais aucune occasion ne s’est présentée à nous depuis longtemps », se désole un haut responsable des renseignements nigériens. La France en a fait sa « HVT » (high-value target, « cible de première importance ») numéro un. Les États-Unis ont mis sa tête à prix – il vaut, à leurs yeux, 5 millions de dollars. Mais rien n’y fait, le mythe est bien vivant, il est même en train de se débarrasser d’une vieille rumeur qui court à son sujet depuis des années et qui le blesse au plus haut point.

Longtemps, Belmokhtar a été présenté comme un narco-jihadiste, un « voyou fanatique », un simple trafiquant de cigarettes. Ne le surnommait-on pas Mister Marlboro dans le désert ? Pourtant, ceux qui ont eu à le côtoyer ou à enquêter sur lui l’affirment avec force : cette réputation est infondée.

« Mister Marlboro, c’est une construction des services de renseignements algériens, qui ont intoxiqué les services de renseignements des autres pays, dont la France », assure un médiateur qui a passé plusieurs nuits dans le désert avec Belmokhtar afin de négocier des libérations d’otages.

« Ces gens, Belmokhtar en tête, ont renoncé à tout ce qu’on peut trouver sur terre : à leur jeunesse, aux femmes, à leur famille… L’argent ne les intéresse pas. Tous leurs actes n’ont qu’un point commun : la recherche de la mort. Le seul but de leur vie, c’est celle qu’ils auront dans l’au-delà. Tu t’en rends compte quand tu les côtoies : ils sont pris dans une forme de folie. »

Un autre médiateur du désert qui a eu à rejoindre Belmokhtar dans ses repaires confirme : « Ce n’est pas un trafiquant, ni de cigarettes ni de drogue. Il se sert des trafics pour financer ses activités, mais il n’est jamais directement impliqué. C’est haram pour lui. »

Dans une enquête qu’il lui a consacrée et où il le qualifie de « Ben Laden du Sahara », le journaliste mauritanien Lemine Ould M. Salem accrédite cette thèse avec force arguments. En France, on admet (enfin) la méprise. « Belmokhtar n’est pas un bandit, c’est un jihadiste pur jus. Nous n’avons jamais eu la moindre preuve de financement des terroristes par les trafics, indique un agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Ils profitent peut-être des convois, mais dans le seul but de poursuivre leur combat. »

Belmokhtar lui-même s’en est défendu. C’était en 2006, dans l’une des rares interviews qu’il a accordées à un organe de presse (en l’occurrence Majallat al-Jamaa, une revue du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, le GSPC, ancêtre d’Al-Qaïda au Maghreb islamique) : « C’est la technique de la presse instrumentalisée pour diaboliser les moudjahidine que de les faire passer pour des brigands. Nous sommes innocents de toutes les accusations mensongères. »

De fait, si Belmokhtar n’est pas né jihadiste – il a d’ailleurs confié à des « visiteurs » ne pas avoir toujours parfaitement maîtrisé le Coran -, il l’est devenu très tôt et n’a jamais eu, depuis qu’il a une conscience politique, d’autre but que d’étendre la « guerre sainte » dans le Sahara.

La première étape d’un projet plus ambitieux

Sa mutation intervient à un âge où, en d’autres contrées, on se prend à rêver de socialisme. Il n’a pas encore 20 ans et, depuis la ville de Ghardaïa, une cité arabo-berbère du centre de l’Algérie où il a vu le jour le 1er juin 1972 et où il a grandi, son regard est rivé sur l’Afghanistan.

Mokhtar, fils de Mohamed, un épicier issu de la tribu arabe des Chaamba, neveu d’un chahid (un martyr de la guerre d’indépendance), est le benjamin d’une fratrie de huit enfants qui ne connaît ni la misère ni l’opulence. L’école ne le captive pas, la lecture du Coran, un peu plus, les exploits des moudjahidine qui se battent contre l’envahisseur soviétique en terres afghanes, encore plus.

La mort, au Pakistan, en décembre 1989, d’Abdallah Azzam, une figure du jihad, le décide à franchir le pas. C’est du moins ce qu’il déclare, en 2006, à la revue du GSPC : « Depuis ce jour, je ne rêve que d’une chose : mourir en martyr. » Comment rejoint-il l’Afghanistan ? Mystère.

En 1991, il y fréquente trois fronts et quelques figures de la résistance islamiste. Il y perd un oeil, lacéré par l’éclat d’un obus, alors que les Soviétiques ont déjà quitté le pays mais que la guerre civile se poursuit. Et y gagne un surnom : Laaouar (« le Borgne »).

1992 : retour en Algérie. Il a des ambitions. Veut rejoindre le maquis islamiste. Fait preuve d’un surprenant activisme et, déjà, d’une soif d’autonomie. À Ghardaïa, il crée son propre groupe, la Brigade du martyre, et l’impose bientôt à la direction des Groupes islamiques armés (GIA) grâce à une action d’éclat.

Nous sommes en 1993, il a 21 ans : lui et ses hommes abattent treize policiers à un barrage. Sa légende est née. Depuis vingt ans, Belmokhtar fonctionne selon le même schéma : une patiente implantation et une violence sans bornes. Deux ans plus tard, son groupe assassine cinq coopérants étrangers près de Ghardaïa. Effet immédiat : impressionnée, la direction des GIA fait de la Brigade du martyre un émirat.

Mais Belmokhtar est un visionnaire. La guerre civile algérienne n’est pour lui que la première étape d’un projet plus ambitieux : imposer la loi de Dieu à l’ensemble du Sahel. Dès le milieu des années 1990, quand Al-Qaïda n’est alors qu’une pieuvre en gestation, il drague les hommes de Ben Laden, lequel se trouve alors au Soudan et que Belmokhtar, déjà, admire. Malgré des réticences de part et d’autre, il parvient à établir le contact entre les GIA, qui deviendront bientôt le GSPC, et le Saoudien.

En 2001, alors que les attentats du 11 Septembre sont imminents, Ben Laden envoie en Algérie un émissaire, Abou Mohamed al-Yamani. C’est Belmokhtar qui le reçoit. En 2005, le GSPC devient une « filiale » d’Al-Qaïda. Le gamin de Ghardaïa est désormais l’émir de la zone sud du groupe, qui semble n’avoir aucune frontière en deçà du Sahara.

Belmokhtar nourrit sa légende et construit ses réseaux

En parallèle, Belmokhtar nourrit sa légende et construit ses réseaux. Lui non plus n’a pas de frontières. Menacé chez lui, en Algérie, il est aperçu au Niger, où il lorgne le massif de l’Aïr, véritable château fort.

En 2000, parce que les services de renseignements français ont eu vent de ses intentions d’attaquer le convoi, il oblige les organisateurs du rallye Dakar-Le Caire à annuler les quatre étapes du Niger et à établir un pont aérien jusqu’en Libye. Nouveau coup de pub.

Puis il s’implante au Mali. Il jette son dévolu sur la région de Lerneb, à 180 km à l’ouest de Tombouctou, près de la frontière avec la Mauritanie. Là, dans cet amas de tentes et de carrés en banco, il se marie avec une fille issue de la chefferie des Ouled Driss, un puissant clan des Bérabiche. Dorénavant, il jouit de la protection de sa belle-famille. Il peut tisser sa toile. Pendant dix ans, il est au coeur de l’expansion d’Aqmi.

Il est de toutes les prises d’otages ou presque, et de tous les coups d’éclat, comme l’attaque de la caserne militaire de Lemgheity, dans l’extrême nord-est de la Mauritanie (17 militaires tués). À cette époque, Belmokhtar est déjà une cible prioritaire pour les États-Unis. Mille opportunités se seraient présentées aux militaires américains et maliens, mais jamais l’ordre de le « neutraliser » ne fut donné. En 2005, il est repéré par les mêmes Américains, qui transmettent ses coordonnées GPS aux Mauritaniens, lesquels échouent à le capturer.

Un chef subtil et habile

La suite est plus connue. La multiplication des prises d’otages. La conquête du Nord-Mali en 2012. La prise de Gao avec ses alliés du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), qu’un de ses anciens lieutenants, Hamada Ould Mohamed Kheirou, a fondé. Ses déboires avec la « direction » d’Aqmi, qui apprécie peu son autonomie, ainsi qu’avec son rival dans la zone, Abou Zeid. Sa destitution en octobre 2012 et la création, deux mois plus tard, d’un nouveau groupe, les Signataires par le sang.

Et, en 2013, le feu d’artifice qui lui vaudra une renommée mondiale : l’attaque du complexe gazier d’In Amenas, qu’il revendique avec force (comme pour faire la nique à ceux d’Aqmi qui l’ont chassé ?), puis les attentats à Arlit et à Agadez et la fusion avec le Mujao, dans un groupe baptisé Al-Mourabitoune.

Ce pedigree fait dire à un membre des renseignements maliens que « Belmokhtar est le parrain du jihadisme dans le Sahel ». « C’est lui qui a allumé la flamme salafiste, c’est lui qui l’entretient », souffle un sécurocrate nigérien. Cela en fait-il un monstre ? Ce n’est pas le portrait qu’en dressent ceux qui l’ont côtoyé et qui, pourtant, ne partagent pas son radicalisme.

« Ses hommes l’aiment et il m’est toujours apparu sympathique, souffle un médiateur du désert. Contrairement à Abou Zeid, avec lequel la discussion était impossible, c’est un homme de dialogue. »

Dans son livre, un témoignage des quelques semaines passées il y a cinq ans entre les mains du groupe de Belmokhtar, l’ancien otage canadien Robert Fowler évoque un chef subtil et habile qui « semblait plus âgé que les 37 ans qu’on lui attribuait » et se faisait appeler « Khaled » par ses hommes.

Mustapha Chafi, un autre médiateur du désert, se souvient d’un homme « courtois » et « respectueux » de ses hôtes et qui ne le regardait jamais dans les yeux.

« Je l’ai vu pleurer lorsque nous avons parlé de ses parents », précise le Mauritanien. Ses parents… Son père lui a demandé, à la radio, de se rendre. Sa mère est même venue le voir, dans l’une de ses caches, pour qu’il rentre au bercail. Mais on ne choisit pas son destin quand on s’appelle Mokhtar, « l’élu ».

Mokhtar Belmokhtar, voyou fanatique

Par Farid Aichoune –  Publié le 24-05-2013 à 16h13 (Article publié dans « le Nouvel Observateur » du 24 janvier 2013)

Le groupe de Belmokhtar revendique l’attaque au Niger et menace de frapper d’autres cibles. Celui qui a perdu un oeil en Afghanistan a longtemps plus pensé au business qu’au djihad. Portrait.

Un oeil mort, une figure en lame de couteau, une veste kaki et une chevelure brune tirée au cordeau. C’est la première fois qu’il apparaît, tête nue, sans son turban, comme s’il voulait, avec cette coquetterie, marquer l’événement. A 41 ans, cet Algérien vient en effet de lancer un défi à l’ensemble de la communauté internationale. Dans une vidéo, Mokhtar Belmokhtar revendique au nom d’Al-Qaida la prise d’otages géante du 16 janvier, sur le site de la société britannique BP à In Amenas. Retour en force spectaculaire de celui que l’on surnomme « Al-Aouar », « le Borgne » ou forfanterie d’un homme plus connu pour ses activités lucratives de contrebandier que pour ses actions d’éclat ?

Sa toute nouvelle katiba (phalange), formée fin décembre et baptisée « Les signataires par le sang », serait bien responsable de ce raid audacieux, selon l’Agence Nouakchott d’information (ANI). Pourtant « le Borgne » perpétue généralement ses actions plus à l’ouest, entre le Mali et la Mauritanie, jusqu’au Sahara occidental annexé par le Maroc en 1975. Certes, selon des témoins, les terroristes auraient lancé, en entrant sur le site gazier : « Nous sommes d’Al-Qaida et notre chef est Mokhtar Belmokhtar. »

« Mister Marlboro »

Mais un officier de renseignement français estime que « ce n’est pas une façon très djihadiste de s’annoncer ». L’agence mauritanienne assure que le chef du commando, décédé dans l’assaut, était un certain Abou al-Baraa. Mais ce dernier est inconnu des spécialistes du djihad saharo-sahélien. Elle citera ensuite le nom d’Abderahman el-Nigeri, dit « le Nigérien ». Quant au ministre algérien de l’Intérieur, il met en cause un dénommé Mohamed el-Amine, selon lui très connu… de ses services. Que serait venu faire Belmokhtar si loin de son désert et de ses commerces illicites ? Il est de notoriété publique en Algérie que l’homme, appelé également « Mister Marlboro », est avant tout un trafiquant de cigarettes mais aussi de drogue et de clandestins. Cela fait vingt-trois ans qu’il écume le Sahara avec ses caravanes.

Né à Gardaïa en 1972, il s’envole à 17 ans pour l’Arabie saoudite, sous prétexte d’accomplir le petit pèlerinage (omra), puis part en Afghanistan combattre les Soviétiques. C’est là qu’un éclat d’obus lui arrache son oeil gauche. De retour en Algérie, il met à profit ses toutes nouvelles connaissances militaires. Mais au service de ses activités criminelles. Curieusement, il n’adhère pas au Front islamique du Salut (FIS), qui vient d’être reconnu par le gouvernement de feu Chadli Bendjedid. Il ne s’engage pas non plus dans l’un des groupes islamiques armés qui pullulent après l’interruption, par l’armée algérienne, du processus électoral, en janvier 1992. La décennie de guerre civile qui s’en suivra fera 150.000 morts et des milliers de disparus. Belmokhtar, lui, s’est lancé dans le « business ». Il prend la relève de Hadj Bettou, à l’époque le plus grand contrebandier du Sahara.

La corruption gangrène les pays du Maghreb et les voisins subsahariens à tous les niveaux du pouvoir. Hadj Bettou arrose les douaniers, les gendarmes et les préfets de cette immense région. Il en profite pour revendre à bon prix, au Mali, au Niger et en Mauritanie des produits subventionnés par l’Etat algérien (semoule, riz, huile, farine, lait, etc.). Il fait aussi dans les cigarettes américaines et les armes. Début 1992, sur ordre du président Mohamed Boudiaf, un commando spécial de la gendarmerie le localise dans un dépôt de Tamanrasset, à 2.300 kilomètres d’Alger. Les pandores n’en croient pas leurs yeux. C’est une véritable caverne d’Ali Baba qu’ils découvrent. Transféré à Alger, Bettou sera jugé et condamné à six mois de prison. Depuis, il s’est fait très discret… Peut-être parce que des mauvaises langues affirment qu’il tuyautait le DRS, l’ancienne Sécurité militaire.

4×4 bourrés de cocaïne

On en dit aujourd’hui autant sur Belmokhtar qui serait prêt, lui aussi, à servir tous les maîtres. En 2002, affaibli par les coups de boutoir de l’armée algérienne en Kabylie et dans l’Algérois, le Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC, islamistes armés) se replie vers le sud. Une katiba commence à kidnapper des étrangers dans le Sahara algérien. Son chef, Abdelrazaq, allias « le Para », un ancien des commandos Biskra, les forces spéciales algériennes, purge aujourd’hui une peine de prison à vie pour l’enlèvement de touristes allemands en 2003. Cette irruption n’est pas du goût du « Borgne ». Il lui demande de déguerpir de son territoire. Belmoktar craint que « cela ne ramène l’armée », se souvient Ali, un Mauritanien ayant travaillé avec lui. « La ‘katiba’ du ‘Para’ a perdu trois hommes au cours d’un accrochage sérieux avec la troupe de Mokhtar », raconte ce Mauritanien.

Mais « le Borgne » sait qu’il va devoir désormais composer avec le GSPC, qui s’est transformé en Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique). Entre-temps, d’autres phalanges affluent vers le Sahel. Sachant que les islamistes ont besoin d’argent, Belmokhtar va leur proposer de se joindre à lui pour aider les narcos colombiens en accompagnant leurs convois de 4×4 bourrés de cocaïne en provenance de Côte d’Ivoire, du Mali ou du Sénégal, vers la Mauritanie. Comme Hadj Bettou, il arrose largement les autorités locales ou nationales et organise de vastes filières. « J’étais chargé avec un Touareg malien d’approvisionner le groupe de Mokhtar en médicaments, seringues, pansements, désinfectant, antibiotiques et des conserves, des bouteilles d’eau, pains. Enfin la logistique, quoi ! », raconte par téléphone un autre Mauritanien, Abdallah, un temps employé dans la milice du « Borgne ».

« Il pense plus aux affaires qu’au djihad »

Toujours selon Abdallah, Mokhtar se serait disputé violemment au sujet des otages capturés au Niger sur le site d’Areva avec Abid Hammadou, dit Abou Zeid, qui dirige la « katiba des conquérants ». « Mokhtar, explique Abdallah, considérait que les kidnappings n’étaient pas bons pour le business. Il pense plus aux affaires qu’au djihad. Il savait depuis la mort du captif français Michel Germaneau, suite au raid manqué des militaires français et mauritaniens pour le libérer, que nous les aurions constamment sur le dos. »

Alors qu’il s’oppose aux prises d’otages, pourquoi « le Borgne » aurait-il monté cette opération, à haut risque, dans le désert algérien ? Pourquoi a-t-il créé sa propre katiba tout en rompant avec Aqmi ? S’est-il senti menacé car soupçonné par ses rivaux d’être un agent double ? Ou a-t-il craint de ne plus pouvoir peser, de se retrouver isolé après la prolifération des groupes islamiques qui, aujourd’hui, combattent au Mali ? S’est-il découvert une âme de djihadiste ? Est-il un voyou ou un idéologue, un takfiri adepte de la taqiya (dissimulation) ? Hidjra wa takfir est une secte wahhabite née en Egypte dans les années 1960 qui considère tous les musulmans comme des mécréants qu’il convient de « ré-islamiser » par l’épée. Or pour les takfiri, la pratique du gangstérisme peut être justifiée si elle est faite pour la bonne cause.

Tête mise à prix

Mokhtar Belmokhtar participe-t-il aux combats actuels contre l’armée française ? Une chose est sûre : il ne correspond pas au profil des chefs rebelles du nord du Mali. La plupart de ces nouveaux groupes ont à leur tête des Sahraouis arabophones ou des Touaregs berbérophones. Pour les services occidentaux, cette myriade de bandes armées islamistes est la conséquence des tentatives d’infiltration de ces mouvements par la DRS, le service de sécurité algérien. Une manoeuvre pas toujours réussie destinée à affaiblir le GSPC-Aqmi, principale force djihadiste au Sahel. « Le Borgne » profite de cette atomisation de la mouvance salafiste, mais aussi du désarroi de jeunes Sahraouis désoeuvrés, chômeurs qu’il recrute pour faire passer de la drogue en Espagne.

Ces fils de militants du Front Polisario ou de Sahraouis ralliés au Marocaprès l’annexion en 1975 par la monarchie chérifienne de l’ancienne colonie espagnole ont rejoint par dizaines les rangs des djihadistes. Alger et Rabat portent une lourde responsabilité en refusant de débloquer la situation. Ainsi 110.000 soldats marocains et 80.000 soldats algériens se font toujours face, enterrés dans les dunes alors qu’ils pourraient prendre part à la lutte antiterroriste. Un gâchis énorme que les deux pays vont payer cher. « Les islamistes ont ouvert une brèche dans le dispositif de sécurité des Marocains le long de leur frontière », explique un diplomate français. « Curieusement, ajoute-t-il, cette percée se trouve sur le chemin de la drogue vers l’Europe. »

De juteux trafics qui pourraient bien se tarir rapidement pour Mokhtar Belmokhtar. Depuis l’assaut du site d’In Amenas, il est devenu l’ennemi public le plus recherché par les services occidentaux et algériens. Une tête mise à prix qu’il ne juge d’ailleurs même plus utile de cacher par un voile.

 “Les interventions militaires ne feront pas disparaître Boko Haram”

28/02/2015 | 11h52

Journaliste freelance mauritanien, spécialiste des groupes jihadistes d’Afrique du Nord et de l’Ouest, Lemine Ould M. Salem évoque les racines et l’avenir des terroristes de Boko Haram.

De conquêtes de villages en rafles de collégiennes, Boko Haram s’est taillé une réputation sanglante : celle d’un Etat islamique africain. Dans le nord-est du Nigeria, le 22 février, une fillette de 7 ans s’est fait exploser dans un marché. Au moins sept personnes ont péri. Boko Haram a plusieurs fois utilisé femmes et enfants pour commettre des attentats-suicides. Le même jour, le président nigérian Goodluck Jonathan a admis avoir dans un premier temps sous-estimé Boko Haram.

Depuis 2009, ses forces ont échoué à endiguer l’expansion du groupe terroriste, même s’il a annoncé le 21 février avoir repris la ville de Baga dans le nord-est du pays, tombée début janvier. Depuis six ans, l’insurrection du groupe islamiste et sa répression par les forces nigérianes ont fait plus de 13 000 morts et 1,5 million de déplacés au Nigeria. Les projecteurs ont beau être braqués sur lui, le “succès” de ce groupe reste très mystérieux. Petite leçon de stratégie avec le journaliste Lemine Ould M. Salem.

L’armée nigériane vient de reprendre la ville de Baga à Boko Haram. Début janvier, le groupe terroriste y a commis un massacre. Que s’est-il passé ?

Lemine Ould M. Salem – Boko Haram avait conquis la ville. Difficile de connaître le nombre de victimes, l’armée nigériane parle de 150 personnes mais une ONG avance le chiffre de 2 000. En tout cas, plus de 11 000 habitants se sont réfugiés au Tchad et les survivants sont sous le choc.

Baga était une ville gérée par des marabouts soufis, une ville peuplée de musulmans. Mais Boko Haram déteste les marabouts : il les accuse d’être de mauvais musulmans et même pour certains des mécréants qui pratiquent le culte des saints et profitent de leur position pour exploiter la population. Ces jihadistes appliquent donc le takfirisme (une forme d’excommunication – ndlr) rendant le meurtre de ces “mécréants” légitime.

Quels sont les plans de Boko Haram ?

J’entends souvent que leur but est de faire appliquer la charia mais elle est déjà en vigueur depuis plus de dix ans dans l’Etat de Borno, où se trouve Baga. Toute la région est dominée par des courants religieux. La rébellion du Darfour l’était déjà. Il ne s’agit donc pas d’islamiser, il s’agit de disputer aux gouvernements de la région leur légitimité à régner sur ces populations musulmanes.

Abubakar Shekau, le chef, veut conquérir des villes et étendre son territoire pour y installer un Etat islamique à cheval entre le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. C’est une lutte de pouvoir.

Peut-on les stopper militairement ?

Les interventions militaires peuvent le ralentir mais ne feront pas disparaître Boko Haram ou son idéologie. Le groupe recrute tous les jours dans les rangs de la jeunesse nigériane, parmi les laissés-pour-compte de la démocratie.

Au nord du Nigeria, un enfant sur dix quitte l’école avant la dernière année parce que les diplômes sont inutiles. Pour eux, l’islamisme est la seule perspective politique qui leur laisse une chance. Vous n’imaginez pas le nombre de CD de prêche, de bouquins et autres biens culturels islamiques qui s’écoulent chaque année dans les pays de la région.

C’est donc la pauvreté qui explique le succès des jihadistes en Afrique ?

La pauvreté, l’injustice et la corruption des gouvernements. On médiatise beaucoup les rapts et les attaques de Boko Haram, mais on oublie qu’ils n’ont pas le monopole de la violence. Les populations des pays de la région sont régulièrement humiliées, se prennent des claques des policiers et se font parfois massacrer. De plus, les jihadistes s’appliquent à eux-mêmes les lois qu’ils imposent aux autres : dans des pays où les gouvernants s’affranchissent souvent des règles qu’ils dictent, ça les crédibilise.

Ils enlèvent des filles parce qu’elles étudient, ont une vision très traditionnelle de la société, rêvent d’un “retour aux sources” de l’islam. Pourquoi détestent-ils à ce point la modernité ?

Littéralement, “Boko Haram” (qui est en fait un surnom) signifie que les livres, “books”, et par extension l’éducation “occidentale”, sont “haram”, qu’il faut les interdire.

Leur idéologie est fondée sur une défiance absolue envers tout ce qui est moderne, parce que c’est tout ce que les Occidentaux se sont vantés d’apporter en Afrique. Ce rejet épidermique est fondé sur la longue liste d’erreurs et de fautes des responsables occidentaux.

Les livres sont “haram”, mais les vaccins aussi : au Nigeria, un enfant sur cent est vacciné. Ça vous semble rétrograde ? Rappelez-vous l’épidémie de méningite qui a frappé le pays en 1996 : à l’époque, Pfizer, le géant pharmaceutique, a gentiment proposé de soigner gratuitement deux cents enfants. En réalité, ils se sont servis de ces gamins comme de cobayes pour tester le Trovan, un médicament qui n’avait pas reçu d’autorisation…

Y a-t-il un risque de voir fusionner Boko Haram avec Aqmi ou d’autres ?

Il y a déjà des liens entre Boko Haram et l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, ex-émir d’Aqmi, ancien allié du Mujao, aujourd’hui l’un des chefs de la nouvelle organisation Al-Mourabitoune – qui se revendique d’Al-Qaeda.

Des membres de Boko Haram ont fait des stages chez Belmokhtar, qui a également des liens avec les Libyens. Leurs zones d’influence sont différentes mais à terme, ils pourraient s’allier et constituer une choura à la tête de laquelle ils placeraient Belmokhtar, tandis que Shekau serait l’émir dans le nord du Nigeria et sa région, par exemple

La région regorge de groupes jihadistes, alors pourquoi est-ce l’Etat islamique qui progresse en ce moment de façon fulgurante en Libye ?

Leur mode de conquête rapide attire de plus en plus de jihadistes et leur propagande sur internet séduit les jeunes – d’autant qu’Al-Qaeda ne fait pas grand-chose en ce moment.

Pour l’EI, il s’agit d’abord d’étendre son territoire au Maghreb et en Afrique de l’Ouest : un de leurs groupes touaregs de Libye a diffusé, il y a trois semaines, une vidéo appelant les jihadistes du nord du Mali (le Mujao et Al-Mourabitoune) à prêter allégeance à Al-Baghdadi, le chef de l’EI.

Mais en s’implantant en Libye, ils s’ouvrent aussi une passerelle vers l’Europe. Le scénario décrit dans une note publiée par le Daily Telegraph est plausible : l’EI peut envoyer ses soldats se faire passer pour des migrants pour atteindre l’Europe, s’y installer, et se préparer à passer à l’action dès qu’ils en recevront l’ordre.

La France est-elle menacée d’attentats par ces groupes ?

Elle fait déjà partie des cibles prioritaires de l’EI. Les autres groupes jihadistes de la région ne disposent probablement pas encore d’hommes en France car ils sont difficiles d’accès pour les jeunes Français.

Géographiquement d’abord : le groupe le plus proche se trouve en Algérie mais se cache dans les montagnes et se méfie des recrues car ils ont peur d’être infiltrés par les services de renseignement.

Et puis Aqmi ou le Mujao sont arabophones ; la filière qui recrute les Français pour partir en Syrie et en Irak, elle, est francophone puisqu’elle est en majorité tunisienne.

Mais dans le discours de tous ces groupes, l’ennemi numéro 1, c’est la France, l’ex-puissance coloniale. Et depuis le temps que Shekau promet à François Hollande des représailles, il serait étonnant que les jihadistes ne s’en prennent pas au moins aux intérêts français dans la région : à Abidjan, à Conakry, à Dakar, ou même aux installations de Total dans le sud du Nigeria.

Propos recueillis par Marie-Lys Lubrano

Le Ben Laden du Sahara, de Lemine Ould M. Salem, éd. La Martinière, 208 p., 19 €

 

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