Skip to content

Etat islamique, califat, daechisme

by sur 15 avril 2015

Deux articles pour mieux comprendre fonctionnement et enjeux.

État islamique : vivre le califat

14/04/2015 à 08:28 Par Laurent de Saint Périer

Le seul nom de Daesh, auteur de violentes exactions, suscite la terreur. Mais sur les territoires conquis, le groupe tente aussi de gagner les coeurs et les esprits et de s’imposer en tant qu’État.

Terre promise des uns, qui s’y rendent dans des transports de ferveur religieuse, enfer terrestre pour des milliers d’autres, qui fuient terrorisés leurs demeures ancestrales, l’État islamique (EI) conjugue les deux extrêmes.

Selon les points de vue, il incarne une promesse pour l’humanité ou un état de barbarie. Sa violence diffusée en messages et vidéos de propagande aux millions de clics écoeure le bon sens, mais elle exalte les plus fanatiques. Et pour des milliers de sunnites de Syrie et d’Irak, elle sonne comme une vengeance aux exactions que leur ont fait subir les régimes de Damas et de Bagdad et leurs milices sanguinaires.

Une violence qui fascine. Mais quelle est la réalité de cette utopie sanglante ? Constat sans appel, dressé par ses détracteurs comme par ses partisans, l’EI dans sa forme actuelle est un État de violence.

Né d’une semence d’Al-Qaïda en Irak, il s’est lignifié face à l’armée d’occupation américaine, s’est engraissé dans le terreau de l’insurrection syrienne et prospère sur le champ de bataille régional entre les puissances iranienne chiite et saoudienne sunnite.

Comme l’indique le titre de son magazine anglophone, Dabiq, du nom d’un village du Nord syrien où doit avoir lieu la victoire finale de l’islam sur la chrétienté, le « califat » est mû par une vision guerrière voire apocalyptique du message coranique.

Et sa propagande diffuse abondamment les images de ses massacres et de ses châtiments implacables, confirmés par les récits épouvantés de ceux qui ont fui son territoire dans la presse internationale.

« Esclaves sexuelles : Daesh fournit le mode d’emploi », informe le Huffington Post français le 15 décembre 2014 ; « EI : l’horrible vidéo qui montre un homme homosexuel se faire lapider après avoir été jeté du haut d’une tour », titre le site Atlantico le 4 février ; « Vidéo de Daesh : un enfant exécute un homme soupçonné d’espionnage », rapporte 20 Minutes le 10 mars, pour ne citer que quelques exemples.

Des constats issus des productions de l’EI lui-même, qui assure ne faire ainsi qu’appliquer la charia, seul code législatif autorisé par Dieu sur terre. Dans la guerre contre ses ennemis en armes, il ne fait pas non plus dans la dentelle : le 13 juin 2014, au lendemain de sa conquête éclair de Mossoul et de Tikrit en Irak, il déclare avoir exécuté 1 700 soldats chiites, des « hérétiques ».

Une vidéo postée au même moment montre ses miliciens décharger leurs kalachnikovs sur des dizaines d’hommes allongés les uns contre les autres, face contre terre. Les soldats et policiers sunnites captifs ont plus de chance, ayant la possibilité de se repentir dans des mosquées prévues à cet effet. Brûlé vif dans une cage de fer en janvier 2015, le pilote jordanien Moaz al-Kasasbeh, pourtant sunnite, n’a pas eu ce choix : les juristes de l’EI se sont référés à d’anciennes jurisprudences permettant d’immoler par le feu des coreligionnaires déclarés apostats.

Abus sexuels

« Dura lex, sed lex », argumentent les zélateurs du calife. « Crimes de guerre et crimes contre l’humanité », tranche à juste titre l’Organisation des Nations unies (ONU) dès la publication, en octobre 2014, d’un rapport du Haut-commissariat aux Droits de l’homme, qui relève « des attaques visant directement des civils et des infrastructures civiles, des exécutions et autres meurtres ciblés de civils, des enlèvements, des viols et d’autres formes d’abus sexuels et physiques contre des femmes et des enfants, le recrutement forcé d’enfants ».

Des enfants, l’EI en use abondamment dans sa propagande positive, montrant ses « lionceaux » apprendre le Coran et le maniement des armes, ou faire, l’index pointé au ciel, la louange du calife lors de réjouissances nocturnes organisées sur les places publiques.

Mais il se vante moins des crimes dénoncés début février par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU, qui recense « l’assassinat systématique d’enfants appartenant à des minorités religieuses ou ethniques par des membres de l’EI, y compris plusieurs cas d’exécutions de masse de garçons, ainsi que des décapitations, des crucifixions et des ensevelissements d’enfants vivants ».

D’autres sont violés, vendus sur les marchés et des handicapés mentaux seraient utilisés comme kamikazes… Particulièrement ciblée, la minorité yézidie, dont le culte a des racines antéislamiques, est exterminée comme « adoratrice du diable ». Le 19 mars, l’ONU évoquait des génocides. Mais, dans l’optique califienne, une telle épuration confessionnelle vise à mettre le dar al-islam (demeure de l’islam) en conformité avec les prescriptions coraniques ; les chiites hérétiques et les yézidis sataniques n’y ont pas leur place.

Mieux traités, les chrétiens qui ne veulent pas fuir se voient offrir trois options : le versement d’un impôt spécial (la jizyia), la conversion ou la mort. Un chercheur qui a toujours des contacts à l’université de Mossoul explique sous le couvert de l’anonymat : « Les minorités chrétiennes sont indispensables à l’EI pour exercer certaines professions que les sunnites se voient interdire : à Mossoul, tous les gynécologues disponibles sont ainsi chrétiens ! L’EI doit les convaincre de rester et va jusqu’à placer des gardes devant leurs écoles et leurs commerces. Quant à la jizyia, elle doit être versée une fois l’an et beaucoup se disent qu’à la prochaine échéance, l’EI n’existera plus. »

Châtiés

Le groupe islamiste est tout aussi pragmatique qu’impitoyable et a compris plus vite que les Américains la nécessité de remporter en Irak et en Syrie « la bataille des coeurs et des esprits ». « Malgré des débordements liés au contexte insurrectionnel, les jihadistes doivent respecter la loi qu’ils imposent et qui fait leur dureté, mais qui garantit aussi leur crédibilité et leur survie, explique notre universitaire.

Les miliciens qui se livrent à l’arbitraire sont châtiés quand ils sont surpris par la police des moeurs. » Le pseudo-califat veut être un État, bâti pour durer jusqu’au jour du jugement, et il s’en donne les moyens. Dans chaque localité conquise, des tribunaux sont mis en place. Et si le voleur a la main coupée, des inspecteurs contrôlent aussi les poids sur les marchés.

Les butins de guerre, les impôts et les bénéfices tirés de l’exportation des ressources essentiellement pétrolières permettent l’entretien et le financement de nouvelles infrastructures. Ici un souk, là une route bitumée que les habitants avaient réclamée en vain pendant des années. Des soupes populaires et des services sociaux sont mis à la disposition des plus démunis dans les villes.

Après expurgation des programmes profanes, des écoles sont rouvertes. L’EI cherche aussi tant bien que mal à assurer une distribution quotidienne d’eau et d’électricité. En noir. Bien sûr, alcool, drogue et tabac sont prohibés, et l’organisation diffuse des vidéos de destructions de stocks de contrebande. Interdites de travail, les femmes ne peuvent sortir qu’accompagnées d’un chaperon masculin et vêtues « avec décence », c’est-à-dire entièrement couvertes et voilées de noir. La barbe est de rigueur pour les hommes, et tous les musulmans sont tenus de faire les cinq prières quotidiennes.

Si l’EI était appelé à durer et à se stabiliser, qu’est-ce qui pourrait alors différencier la vie quotidienne sous le califat de celle sous le régime wahhabite des Al Saoud ? « À part la présence de minorités chrétiennes vouées tôt ou tard à l’extinction, clairement rien ! » affirme le chercheur.

Au-delà du terrorisme, le « daechisme »

Le Nouvel Observateur – Propos recueillis par Marie Lemonnier- Publié le 02-03-2015 à 17h08

Que se passe-t-il dans l’esprit de ceux qui tombent aux mains des djihadistes ? A l’occasion d’un grand colloque sur « la radicalisation et ses traitements », entretien avec le psychanalyste Fethi Benslama.

  • Pour la première fois, un colloque sur “La radicalisation et ses traitements” se tiendra les 5 et 6 mars prochains à l’université Paris-Diderot, organisé par le psychanalyste Fethi Benslama, en partenariat avec “l’Obs”. Le programme du colloque est consultable ici.
  • Fethi Benslama est professeur de psychopathologie et directeur de l’UFR d’Etudes psychanalytiques à l’université Paris-Diderot, Paris VII. Il est notamment l’auteur de «la Psychanalyse à l’épreuve de l’islam» (Flammarion, 2004). Dernier ouvrage paru: «la Guerre des subjectivités en islam» (Lignes, 2014).

L’OBS. Est-on désormais en mesure de définir un ou des profil(s) du djihadiste ?

Fethi Benslama. Il ne faut pas raisonner en termes de profils, ils sont impossibles à définir, ni de causes univoques qui ne rendent pas compte de la complexité du phénomène, mais plutôt en termes de configuration et de processus. Je m’explique. La configuration, c’est la conjonction de trois facteurs: le contexte social, la trajectoire individuelle, et l’appartenance à un groupe radical, dont la rencontre est aujourd’hui facilitée par internet.

A cet égard, l’idée de «loups solitaires» n’est pas probante, l’adhésion à un groupe est nécessaire. C’est ce que la psychanalyse appelle le «contrat narcissique groupal». Ensuite, il y a les étapes du processus de radicalisation, qui se déroulent à des rythmes variables.

Prenons l’exemple des frères Kouachi…

L’enquête a mis à bas toutes les idées simplificatrices. Leur passé, notamment, n’explique pas ce qu’ils sont devenus. Ils sont orphelins, et alors ? Cela n’amène pas quelqu’un à être radical. Ils étaient placés dans de bonnes conditions et d’après les travailleurs sociaux ils n’étaient pas spécialement plus perturbés que d’autres.

A ce stade, les frères Kouachi sont dans une situation indécidable (et donc non détectable) comme peuvent l’être des adolescents pris dans un embrouillamini ambivalent alternant amour et haine. Il y a cependant un point obscur concernant le comportement de leur mère ; cela peut changer la perspective si elle représentait pour eux une vie de déshonneur et ainsi une blessure narcissique.

Le moment de bascule se situe lorsqu’ils rencontrent la personne qui les conduit à se radicaliser. L’idéologie djihadiste leur fournit un idéal pour exalter leur sentiment haineux avec des débouchés destructeurs. C’est cet alliage très particulier entre l’idéal et la haine qui fait la caractéristique commune de tous les djihadistes.

Comment cet idéalisme haineux fonctionne-t-il ?

Nous avons tous des idéaux qui nous permettent de nous socialiser, en nous détachant du trop-plein d’amour infantile pour nous-mêmes. Mais l’idéal fait à la fois office de rehausseur narcissique en redonnant de l’amour collectif au sujet. C’est évidemment spécialement opérant pour les accidentés de la vie et ceux qui ont une mauvaise estime d’eux-mêmes. L’idéal glorieux peut être une prothèse efficace. Après, les idéaux peuvent être d’amour ou de haine, avec des passages éventuels de l’un à l’autre. Or la haine a une puissance fondamentalement structurante, il ne faut pas l’oublier.

Il y a au moins deux types de haine : celle qui appartient au registre de l’avoir, qui consiste à vouloir ce que l’autre possède, c’est-à-dire la jalousie, et celle plus radicale encore du registre de l’être, qui vise l’autre pour ce qu’il est, parce qu’il a une puissance supposée qui empêche le haineux de jouir de sa vie. Alors on l’exècre, on essaie de le ravaler et de l’exclure. C’est cette haine d’une insondable agressivité qui est à l’oeuvre dans le racisme et l’antisémitisme, ou dans les actions de Daech en Irak à l’encontre des Yazidis en particulier.

Sur quel complexe se fonde la haine des djihadistes ?

Pour comprendre la formation de cet idéal de haine, il faut revenir à la constitution de l’idéologie islamiste et à la situation sociale du monde musulman contemporain. Cette idéologie a pour noyau la thèse d’un tort infligé à l’islam par l’Occident.

C’est un fait que les Lumières pénètrent dans le monde musulman avec des expéditions militaires, le colonialisme et des interventions violentes qui se sont répétées depuis. Malgré cela, des musulmans ont considéré que ces Lumières apportaient des solutions qui ne se trouvaient pas dans l’islam. C’est l’apparition, dès le XIXe siècle, du «musulman réformé». C’est aussi la formation des Etats nationaux sur le modèle occidental, et surtout l’émergence d’un Etat laïc en Turquie, simultané à l’abolition du califat: un acte perçu comme destitutif du symbole de la souveraineté islamique.

L’idéologie islamiste naît dans ce contexte, en réaction à l’idéal islamique blessé. D’où l’objectif de la restauration du califat contre les Etats nationaux et le mot d’ordre des Frères musulmans: «L’islam a réponse à tout.» Mais c’est l’explosion démographique et l’abandon des masses dans le dénuement ainsi que l’incurie et la violence des gouvernants qui vont renforcer socialement un sentiment de trahison.

C’est le terreau de l’indignité réelle d’où naîtront les milliers de sujets s’identifiant au préjudice et à la blessure, prêts à s’engager dans la réparation ou dans la vengeance au nom de la justice identitaire. Cette idéologie islamiste a construit une sorte de «surmusulman», appelé à devenir plus musulman que musulman, dans une surenchère à tous les niveaux. C’est ça le salafisme, pour qui le réformé devient un sous-musulman.

Par extension, dans les pays européens, les enfants de migrants occidentalisés qui s’éloignent de la religion représentent la mort possible de l’idéal islamique. C’est là qu’intervient la trajectoire individuelle; certains peuvent se reconnaître dans la blessure de l’idéal et se révolter.

Ce qui est troublant, c’est qu’on a vu des individus se radicaliser qui n’étaient ni défavorisés ni même musulmans…

La sensibilité au préjudice de l’idéal blessé n’est pas le propre d’une classe. Les messages d’appel à la réparation peuvent en effet fasciner des non-musulmans prêts à arracher leur dignité par la violence. Ce sont des conversions du narcissisme meurtri. En Europe, le cynisme du capitalisme sauvage, qui a dégradé les idéaux des Lumières, favorise ces engagements.

Comment expliquer cette culture de mort propre à Daech ?

Daech, c’est au-delà du terrorisme. Le djihadisme a pris aujourd’hui, avec l’extrémisme des groupes islamistes, une forme auto-hétéro-sacrificielle, qu’il n’avait pas dans le passé. C’est l’idéal d’une haine de soi et de l’autre qui veut se réaliser dans le sacrifice de sa propre vie et de celle d’autrui. Les penchants destructeurs se développent avec la rencontre de recruteurs et l’adhésion à un groupe radical, dans la réalité ou dans l’espace virtuel.

La dernière étape intervient enfin, pour certains, lorsqu’ils atteignent la position auto-sacrificielle de l’idéal mélancolique. Il est frappant de voir que lorsqu’ils programment leurs actes, les djihadistes établissent une sorte de rétroplanning à partir du moment de leur mort. L’auteur des attentats de Copenhague par exemple, deux jours avant les évènements, transforme sa page Facebook en bulletin de nécrologie. Un des frères Kouachi oublie sa carte d’identité; inconscient ou involontaire le geste est parlant. Ces gens-là pensent leur mort comme le point de départ. Ils «se voient» morts.

Dans le livre de David Thomson (1), un djihadiste dit à sa mère: «Dieu a décrété ma mort avant même ma naissance» ! Mais la grande nouveauté de Daech, ce n’est pas la cruauté, tous les génocidaires l’exercent, c’est le fait de la donner à voir. C’est une monstration de la toute-puissance, rendue possible par les techniques modernes de diffusion de l’image. Il y a ici une triple jouissance du crime: on tue atrocement, on montre qu’on est capable de transgresser tous les interdits, on fait participer les spectateurs à cette jouissance.

Manuel Valls a parlé d’«islamo-fascisme» à leur propos, est-ce pertinent ?

Il y a certes des traits communs (la question du populisme, du nationalisme, de l’identité…) entre ces idéologies. Mais là, c’est encore autre chose. Aussi je propose qu’on utilise le mot «daechisme» pour qualifier ce phénomène nouveau et éviter les assimilations faciles. A mon sens, Daech est l’extrémité de ce à quoi aboutit l’idéologie islamiste, c’est son défi et son terme logique.

 

Publicités
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :