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Les dangers d’une « paix à marche forcée »

by sur 26 mai 2015

L’Organisation Non Gouvernementale « International Crisis Group », basée à Bruxelles, vient de publier un rapport sur la situation malienne après la signature de l’accord du 15 mai à Bamako par une partie des belligérants.

Elle propose une analyse et formule un certain nombre de recommandations aux différentes parties en présence.

On lira ci-dessous comment un média bamakois commente et interprète le rapport de l’ONG dont nous publions également l’intégralité.

Mali : International Crisis Group interpelle la médiation sur «les risques d’une paix de façade qu’elle a péniblement imposée »

Aliou Hasseye – © maliactu.net – 25 mai 2015

Dans son tout dernier rapport, International Crisis Group attire l’attention sur le forcing de la médiation qui a prévalu dans l’avènement de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali.

« Mali : La paix à marche forcée ? », c’est le titre évocateur de l’analyse de Crisis Group portant essentiellement sur la phase de finalisation de l’accord de paix issu du processus d’Alger, fruit de huit mois de négociation.

C’est une analyse d’ensemble, sans complaisance à l’égard d’aucun des acteurs et qui pointe la responsabilité de l’ensemble de ceux-ci dans la dégradation de la situation sécuritaire au Mali, malgré l’accord de paix.

Alors que d’une part, du côté du gouvernement, c’est certains qui sont présentés par Crisis Group comme n’avoir pas encore abandonné l’idée de la revanche militaire sur les rebelles et cherchant à « instrumentaliser en ce sens les groupes politico-militaires de la Plateforme »; d’autre part, il est mis en cause, le maximalisme à outrance de la rébellion qui « campe sur des revendications peu réalistes et ignore la diversité des populations du Nord qui n’adhèrent pas toutes à ses projets ».

En ce qui concerne la médiation, Crisis Group reproche au collège de médiateurs internationaux d’avoir « fermé trop tôt la porte des négociations ».

Il faut « prendre le temps de construire la paix » recommandait fortement Crisis Group à l’entame de la dernière phase des pourparlers d’Alger. Une suggestion ignorée, aujourd’hui l’organisation qui œuvre pour prévenir les conflits critique la médiation internationale dans le fait d’avoir privilégié l’accord sur la paix.

« L’autoritarisme diplomatique, essentiellement conduit par la France et l’Algérie, a prévalu : aucune voix n’a pris le risque de demander le report d’un accord qui reste vide de sens sans la pleine adhésion de l’ensemble des parties », fustige Crisis Group, en soutenant que l’accord « reflète d’abord les préoccupations de pays et d’institutions aux intérêts différents ».

L’organisation regrette notamment que l’aspect sécuritaire ait plus motivé ces derniers que la recherche de solutions aux causes profondes de la crise, l’accord ne s’intéressant que peu ou pas aux questions d’accès aux services sociaux de base, d’emploi, de justice, etc. Des besoins inscrits pourtant au « cœur des préoccupations de la population ».

En agissant ainsi, les « partenaires du Mali achètent au mieux un court répit mais ratent l’occasion de poser les fondations d’un changement politique réel au Nord du Mali », estime-t-on dans le rapport.

Conséquence de la course contre la montre, l’accord de paix a été signé en grande pompe à Bamako sans la coordination des mouvements de l’azawad (CMA), la partie véritablement en belligérance avec le gouvernement. Et malgré le paraphe obtenu de toutes les parties, les combats sont de plus en plus récurrents et meurtriers au nord et au centre du pays.

« Beaucoup reste à faire après la signature »

Crisis Group est catégorique sur le fait que « ni le projet fédéral de l’Azawad ni celui de la décentralisation ne constituent des réponses » aux causes profondes de la crise du nord. Il faut, selon l’organisation, transcender les questions purement institutionnelles, dépasser la vision « régions et Etat central » et s’intéresser davantage, par exemple, à la question de la « gestion politique des minorités ».

Après la signature du gouvernement et d’une partie des groupes armés, Crisis Group recommande à la médiation de relancer des négociations complémentaires afin d’obtenir l’adhésion des groupes armés qui n’ont pas encore signé l’accord de paix. Des clauses additionnelles nécessaires permettront également, d’après le rapport, d’améliorer un accord souffrant de « profondes lacunes ».

Par ailleurs, l’organisation exhorte vivement dans son rapport la MINUSMA à faire respecter le cessez-le-le-feu, la CMA à accepter la discussion autant avec le gouvernement qu’avec la Plateforme, tout en abandonnant ses revendications « les moins réalistes ». Quant au gouvernement, il est invité à « privilégier le dialogue politique direct après la signature de l’accord ».

La France devrait également s’impliquer davantage dans la préservation de la paix entre maliens. Il est recommandé à celle-ci qui, depuis la mutation de Serval en Barkhane, se consacre exclusivement à la lutte contre les groupes terroristes, de se réajuster afin d’épauler la MINUSMA à assurer le respect du cessez-le-feu et lutter contre le narcotrafic, une activité à laquelle s’adonne régulièrement les groupes armés.

Une analyse quelque peu contradictoire

Dans son rapport, International Crisis Group estime que tant que la CMA respectera le cessez-le-feu, elle ne doit pas être considérée par le gouvernement comme hostile à la paix. Une analyse s’inscrivant dans l’esprit de l’injonction faite le 15 mai par Hervé Ladsous au président de la république qui, sans rejeter le principe, a tout de même mis en garde contre une « prise en otage du Mali et de la paix au Mali »

Paradoxalement, Crisis Group qui dénonce maintes fois dans son rapport les incessantes pressions sur les parties, appelle user des mêmes procédés contre le président malien.

L’organisation recommande ainsi à la France d’ « user de son influence, avec les autres partenaires du Mali, pour convaincre le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) d’écarter sans équivoque l’option belliciste et de privilégier le dialogue avec la CMA ».

Or, Crisis Group dans le même rapport, admet que « l’accord ne sera pas appliqué sans la volonté politique des signataires ». Quelle valeur pour les clauses additionnelles qui seront obtenues sous la même pression qui a amené toutes les parties à parapher un accord qui a ignoré nombre de leurs observations respectives ?

La bonne foi est d’autant à privilégier que le gouvernement, selon Crisis Group « accepte provisoirement l’accord en espérant que la mise en œuvre lui permettra de se réapproprier le processus ». Qu’en serait-il s’il devrait perdre ce qu’il considère comme un atout au profit de clauses additionnelles qui, il est certain, ne peuvent servir qu’à contenter les seuls rebelles récalcitrants pour qu’ils signent à leur tour l’accord ?

De la même manière que « sans l’adhésion véritable de la CMA et un cessez-le-feu crédible, le processus de désarmement va stagner comme il l’a fait après l’accord de Ouagadougou en 2013 », sans l’adhésion véritable du gouvernement, la mise en œuvre, notamment pour ce qui est de son volet politique, est également vouée à l’échec.

Mali: la paix à marche forcée?

International Crisis Group – Rapport Afrique N° 226 – Dakar/Bruxelles, 22 mai 2015

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Huit mois après le début des négociations inter-maliennes, un accord a été signé le 15 mai 2015 à Bamako. Pourtant, au Nord et au centre du Mali les affrontements meurtriers se poursuivent. Le 11 mai, des combats entre la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et des soldats maliens ont fait neuf morts et quatorze blessés.

La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) n’a toujours pas signé le texte. Elle l’a parafé la veille de la cérémonie mais exige des discussions complémentaires avant d’accepter pleinement un accord. Cela compromet fortement l’application du texte et notamment son volet désarmement.

Face à ces risques, la médiation devrait établir un cadre pour que des discussions complémentaires se poursuivent, et les parties maliennes devraient retourner, au plus tôt, à la table des négociations.

De son côté, la mission onusienne, la Minusma, aidée par la France toujours militairement présente au Mali, doit adopter une position plus ferme face aux violations du cessez-le-feu.

L’ensemble des acteurs porte une responsabilité dans la situation actuelle.

Une partie des responsables politiques et militaires maliens n’ont pas abandonné l’idée de revanche militaire et cherchent à instrumentaliser en ce sens les groupes politico-militaires de la Plateforme du 14 juin – qui ont repris la ville de Ménaka le 27 avril dernier.

De son côté, la CMA campe sur des revendications peu réalistes et ignore la diversité des populations du Nord qui n’adhèrent pas toutes à ses projets.

La médiation internationale a, quant à elle, imposé un agenda essentiellement sécuritaire et a fermé trop tôt la porte des négociations. Malgré les nombreuses pressions, elle n’a pu obtenir l’adhésion complète de la CMA à l’accord de paix, mais s’est obstinée à organiser la signature le 15 mai.

La cérémonie du 15 mai, théâtre d’une friction entre le président malien et le secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, a révélé les divergences sur la suite à donner à la signature de l’accord.

Si l’accord de paix parfait n’existe pas, le texte signé souffre de profondes lacunes. Il reproduit pour l’essentiel les recettes du passé, en favorisant par exemple une politique de décentralisation et de clientélisme qui n’a jamais apporté la paix. Il propose de renforcer les institutions d’un système politique malade.

Les parties maliennes, réticentes à s’engager dans un dialogue direct, héritent d’un texte largement rédigé par la médiation et qui reflète ses intérêts. Celle-ci privilégie la restauration de l’ordre et de la stabilité dans une situation marquée au contraire par l’aspiration des populations du Nord au changement.

L’accord évoque peu les questions d’accès aux services sociaux de base, d’emploi et de justice, pourtant au cœur des préoccupations de la population. La priorité donnée à la sécurité a relégué au second plan le difficile combat pour restaurer l’utilité sociale de l’Etat sur l’ensemble du territoire malien.

Alors que la signature de l’accord n’a pas permis d’inclure l’ensemble des parties en belligérance, la reprise des combats depuis quelques semaines menace une partie du pays d’embrasement. L’attaque sur la ville de Ménaka s’est produite le 27 avril, au lendemain de la décision par la CMA de parafer l’accord en échange d’une reprise des discussions avant signature. La reprise des affrontements à la suite de cet engagement obtenu à l’arraché signale que des mois de négociations n’ont pas réglé le déficit de confiance entre les parties. Des deux côtés, les ailes dures n’avaient pas intérêt à la signature d’un accord réunissant tous les acteurs et ont profité du blocage des discussions pour relancer les combats. Ni la présence de la Minusma, ni la menace de sanctions n’ont réussi à les convaincre de respecter le cessez-le-feu.

Les groupes de la Plateforme, qui représentent pourtant des intérêts réels au Nord, sont liés et en partie instrumentalisés par l’aile dure de l’Etat malien. Cette dernière les utilise comme auxiliaires militaires pour éviter de s’engager directement sur le terrain.

Les risques d’extension du conflit sont d’autant plus préoccupants que d’autres zones situées au centre du Mali ont connu ces derniers mois une insécurité inédite. Dans le contexte actuel de développement des groupes armés sur des bases communautaires, la résurgence des combats peut engendrer une situation plus fragmentée, impliquant plus de victimes civiles. Pour éviter que le Mali ne sombre dans un nouveau cycle de violence malgré la signature de l’accord de Bamako le 15 mai, la discussion politique doit prévaloir sur l’autoritarisme diplomatique ou le langage des armes.

RECOMMANDATIONS

A la Minusma :

  1. Rétablir et, plus encore, faire respecter le cessez-le-feu, en montrant, avec le soutien du Conseil de sécurité des Nations unies, sa détermination à appliquer des sanctions ciblées en cas de violations avérées.
  2. Assurer de façon temporaire la sécurité de la ville de Ménaka après avoir négocié le retrait de la Plateforme et obtenu l’assurance de la CMA qu’elle ne réoccupera pas la ville.

A la France :

  1. Ajuster les missions de la force française Barkhane afin d’aider la Minusma à assurer le respect du cessez-le-feu et notamment la sécurité de la ville de Ménaka après le retrait négocié de la Plateforme.
  2. Etendre les activités de la force Barkhane pour décourager les principaux trafiquants de stupéfiants de s’engager dans des opérations militaires pour la conquête ou la protection de territoires.
  3. User de son influence, avec les autres partenaires du Mali, pour convaincre le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) d’écarter sans équivoque l’option belliciste et de privilégier le dialogue avec la CMA.

A l’ensemble des parties maliennes en belligérance :

  1. S’abstenir de violer le cessez-le-feu ou mesurer les conséquences graves auxquelles elles s’exposent. Les parties signataires doivent renoncer à considérer toutes les parties non signataires de l’accord comme des groupes hostiles à la paix tant que ces dernières respectent le cessez-le-feu.
  2. Accepter l’offre de l’équipe de médiation internationale d’engager une ultime phase de discussion pour obtenir le ralliement du plus grand nombre et chercher les moyens d’améliorer l’accord.

Au gouvernement malien et aux groupes de la Plateforme :

  1. Privilégier le dialogue politique direct après la signature de l’accord et, pour cela, appeler les groupes de la Plateforme à la modération au lieu de les encourager dans leurs opérations militaires.

A la Coordination des mouvements de l’Azawad :

  1. Accepter clairement le dialogue direct avec le gouvernement comme avec les groupes de la Plateforme.
  2. Abandonner les revendications les moins réalistes à ce stade des négociations et tenir compte dans ses positions de la diversité d’opinion des populations du Nord Mali.

A l’équipe internationale de médiation :

  1. Relancer une phase de négociations complémentaires destinées à obtenir le ralliement du plus grand nombre d’acteurs.
  2. Améliorer l’accord par des clauses additionnelles et la recherche d’un consensus sur sa mise en œuvre. Ces clauses devront notamment proposer des pistes spécifiques pour que les conflits locaux, part importante de la crise au Nord Mali, puissent se résoudre par la voie du politique plutôt que par celle des armes. Elles devront aussi replacer l’utilité sociale de l’Etat au cœur des préoccupations et souligner la nécessité de garantir une meilleure efficacité des programmes de développement.

 

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