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J. Brunet-Jailly : « redéfinir un contrat social »

by sur 10 juin 2015

Se présentant avant tout comme un « ami du Mali » qu’il a découvert durant ses deux séjours comme patron de l’IRD, Joseph Brunet-Jailly fait partie de ceux qui ont voulu l’aider à avancer.

Que ce soit en appuyant les efforts du ministère de la santé alors conduit par Mme Diakité Fatoumata N’Diaye pour la mise en place des centres de santé communautaires, ou, plus récemment, en s’engageant pour la défense et la mise en valeur du site de Djenné.

On lira aussi avec profit l’énorme ouvrage qu’il a codirigé « Le Mali contemporain », disponible à Bamako (Edition Tombouctou et IRD)… qui devrait l’être prochainement en France, mais pas aussi rapidement qu’il l’aurait souhaité.

Depuis ces derniers mois, il intervient très directement dans l’analyse des maux dont souffre le Mali et propose des pistes de solutions en pointant, sans complaisance, l’origine des maux.

Sur son blog, hébergé par Médiapart, il publie une contribution et lance un appel à la convocation d’une conférence nationale, même s’il estime le pari risqué.

Mais il souhaite une lame de fond qui permettrait de redéfinir un « contrat social » après l’échec de la démocratie telle qu’elle est devenue après les espoirs de 1991; il craint que sous couvert d »une régionalisation poussée, le Mali ne soit « dépecé ».

Il insiste notamment sur le rôle de trois composantes importantes du « jeu malien » : la Minusma, le gouvernement malien et la France.

A lire ci-dessous, avec, en note,  les références sur lequel il appuie son analyse.

Mali : mandat de la MINUSMA, rôle du gouvernement, rôle de la France

09 JUIN 2015 |  PAR JOSEPH BRUNET-JAILLY – Blog hébergé par Médiapart

L’intervention de la MINUSMA au Mali a pour cadre un mandat précis, qui s’interprète à la lumière de la doctrine des Nations-Unies en matière de missions de paix, et qui suppose un rôle actif de la part du gouvernement. Par ces interventions, qui peuvent s’étaler sur plusieurs années, les Nations-Unies cherchent à rétablir la sécurité et le fonctionnement normal d’institutions nationales « légitimes et efficaces. » C’est à la lumière de cette ambition qu’il faut analyser les relations parfois tendues entre la MINUSMA et le gouvernement du Mali. Dans ce contexte apparait un nouveau rôle pour la France.

Un mandat ample et « robuste »

Par sa résolution 2164(2014) du 25 juin 2014, le Conseil de sécurité[1] a décidé que les tâches prioritaires de la MINUSMA étaient les suivantes :

  1. a)      Sécurité, stabilisation et protection des civils, c’est-à-dire notamment, « appuyer les autorités maliennes, stabiliser les principales agglomérations, notamment dans le nord du pays, et, dans ce contexte, écarter les menaces et prendre activement des dispositions pour empêcher le retour d’éléments armés dans ces zones »; et « étendre sa présence, notamment grâce à des patrouilles de longue portée, dans la limite de ses capacités, dans le nord du pays, au-delà des principales agglomérations, et en particulier dans les zones où les civils sont en danger »; et « renforcer sa coordination opérationnelle avec les Forces de défense et de sécurité maliennes, dans les limites de ses moyens et dans ses zones de déploiement »
  2. b)      Appui au dialogue politique national et à la réconciliation nationale, ce qui implique notamment de « se coordonner avec les autorités maliennes et les aider à engager un processus de négociation crédible et sans exclusive ouvert à toutes les communautés du nord du Mali », d’« user de ses bons offices et de mesures de confiance et d’encouragement aux niveaux national et local pour prévoir, prévenir, atténuer et régler tout conflit, y compris en renforçant les capacités de négociation et en favorisant la participation de la société civile, dont les associations féminines »; et d’« appuyer le cantonnement des groupes armés » ; mais aussi de « concourir, dans la mesure du possible et du nécessaire et sans préjudice des responsabilités des autorités maliennes, à l’action que celles-ci mènent en vue de traduire en justice ceux qui ont commis au Mali des violations graves des droits de l’homme ou des atteintes graves à ces droits, ou des violations »
  3. c)      Appui au rétablissement de l’autorité de l’État dans tout le pays[2], à la reconstruction du secteur de la sécurité malien, à la promotion et la protection des droits de l’homme, et à l’aide humanitaire, ce qui signifie notamment : « aider les autorités maliennes à étendre et rétablir l’administration de l’État dans tout le pays, en particulier dans le nord, conformément à l’Accord préliminaire de Ouagadougou et à l’accord de cessez-le-feu du 23 mai 2014 »; « accompagner les efforts nationaux, et coordonner les efforts internationaux, visant à rebâtir le secteur de la sécurité malien […] ainsi que les secteurs de l’état de droit et de la justice, dans les limites de ses capacités et en étroite coordination avec les autres partenaires bilatéraux, donateurs et organismes internationaux menant des activités dans ces domaines, dont l’Union européenne » ; et « contribuer à créer les conditions de sécurité indispensables à la mise en œuvre de projets visant à stabiliser le nord du Mali »

Il était nécessaire de citer longuement cette résolution pour se convaincre de l’étendue de la mission confiée à la MINUSMA par le Conseil de Sécurité.  A cela, il faut ajouter les principes qui guident toute intervention d’une mission des Nations-Unies. L’un d’eux est rappelé à plusieurs reprises ci-dessus : il s’agit d’appuyer les autorités, pas de se substituer à elles. Ce principe de subsidiarité est essentiel. La MINUSMA doit aussi être très active, en vue de « restaurer la capacité de l’Etat à maintenir la sécurité » et d’aider à la « création d’institutions de gouvernance légitimes et efficaces ».[3] Alors que, dans certaines circonstances, une mission multidisciplinaire des Nations-Unies peut même être amenée à exercer les fonctions législatives et administratives de l’Etat défait,[4] la situation au Mali doit imposer une pratique clairement différente.[5]

Cependant l’ambition de l’objectif ne doit pas être perdue de vue : la doctrine des Nations-Unies n’exclut pas que l’intervention de la mission multidisciplinaire puisse viser à « faire augmenter la participation politique ainsi que le soutien opérationnel immédiat aux activités des institutions de l’État » et même à appuyer un « processus plus large de restructuration constitutionnelle ou institutionnelle »,[6]car il s’agit bel et bien de « reconstruire un Etat qui fonctionne. »[7] L’application de ces dispositions au cas du Mali ouvre des perspectives très larges, qui ne doivent être oubliées par aucun des acteurs.

On ne peut pas ne pas relever la réelle cohérence dans la doctrine des Nations-Unies. Sans institutions de gouvernance légitimes et efficaces, sans réelle participation politique, comment s’assurer de « l’appropriation nationale et locale »[8] des solutions proposées, alors que là est l’une des conditions de succès de l’intervention ?

Enfin, le mandat confié à la MINUSMA est « robuste », c’est-à-dire que la force peut être employée pour son exécution. Le Mali est en effet dans une situation où la rébellion intérieure est soutenue par une agression extérieure, situation qui précisément autorise un « mandat robuste ».[9] Et donc, dans la Résolution 2164 (2014), en son paragraphe 12, le Conseil de sécurité a autorisé la MINUSMA « à utiliser tous les moyens nécessaires pour accomplir son mandat, dans les limites de ses capacités et dans ses zones de déploiement »[10] ; ce type de mandat permet un « usage proactif de la force pour défendre le mandat. »[11]D’ailleurs, la MINUSMA a été dotée de moyens conséquents : 8788 militaires, 1052 policiers, 1 171 civils (519 nationaux et 652 internationaux), soit plus de deux fois l’effectif de Serval.[12]

Une interprétation timorée

Par rapport à ces objectifs généraux, il est bien clair que le bilan de la MINUSMA est jusqu’ici très décevant. Elle se vante[13]d’avoir favorisé : i) l’organisation des élections présidentielles (qui à vrai dire n’ont permis à la « communauté internationale » que d’espérer et de disposer d’un interlocuteur présentable) ; ii) la tenue des élections législatives (à l’issue desquelles une chambre d’enregistrement donne à nouveau l’illusion d’un régime démocratique) ; et iii) la réinstallation des préfets et sous-préfets dans certaines localités. A l’évidence, nous sommes très loin de l’ambition de restaurer l’autorité de l’Etat au sens qui a été rappelé ci-dessus, un Etat qui « doit être en mesure d’exercer le contrôle sur son territoire national afin qu’il puisse générer des revenus et fournir les services de base à sa population. »[14]

De même en ce qui concerne l’appui au dialogue politique national et à la réconciliation nationale : comment la MINUSMA  a-t-elle pu se limiter à accompagner le processus d’Alger, sans obtenir qu’il aborde d’une façon ou d’une autre les problèmes de fond de la vie politique au Mali et sans prêter attention à l’exigence d’un aspect inclusif dans le « dialogue politique national » ? Le Conseil de Sécurité avait pourtant clairement souligné « la nécessité de s’attaquer aux causes profondes des crises récurrentes qui secouent le Mali, notamment aux problèmes ayant trait à la gouvernance, à la sécurité, au développement et à la situation humanitaire, et de tirer les enseignements des accords de paix antérieurs », et insisté « sur le fait que, pour être durable, toute solution à la crise malienne, y compris tous les aspects du processus politique, en particulier le dialogue et la réconciliation dans le pays, doit être inspirée par les Maliens eux-mêmes »[15] ?

L’une des interprétations de cette situation pourrait être que, le gouvernement du Mali se montrant totalement passif, tout en faisant preuve à l’occasion d’accès de grande susceptibilité, la MINUSMA a jusqu’à présent évité de prendre des initiatives qui auraient pu lui être reprochées. C’est d’ailleurs l’absence de toute démarche en vue de lancer les négociations prévues par l’accord de Ouagadougou qui a permis à l’Algérie, début 2014, de proposer ses bons offices, alors que le MNLA et le HCUA étaient déjà dans ses murs.[16] Une autre interprétation pourrait être que la France a créé une difficulté majeure en interdisant à l’armée malienne, début juillet 2013, de se réinstaller à Kidal.[17] Mais il faut se rendre à l’évidence : la situation malienne n’a jusqu’à présent enregistré aucun progrès significatif ni en matière de sécurité ni en matière de restauration de l’autorité de l’Etat sur tout le territoire national.

Reprendre l’initiative

Le Mali était tombé tellement bas en 2012 qu’il s’est laissé balloter entre tous les intervenants extérieurs qui lui ont proposé leurs bons offices, et parmi lesquels d’ailleurs les Occidentaux ont été remarquablement discrets jusqu’au 11 janvier 2013. Et c’est un an plus tard, sur fond de rivalité entre le Maroc et l’Algérie,[18] qu’on a finalement abouti à organiser une médiation sinon monstrueuse, du moins beaucoup trop nombreuse pour être efficace et pour créer des relations de confiance. Pas moins de 6 pays-membres (Algérie, chef de file, Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Tchad, Nigeria), presque autant de parrains (ONU, UE, UA, CEDEAO, OCI), sans compter les pays, institutions, organisations, observateurs de tous genres qui la suivaient de près, ayant délégué des émissaires sur place à Alger, chacun pesant dans le sens de ses intérêts.

La MINUSMA ne devrait pas trop se vanter d’avoir appuyé la médiation algérienne, puisque, par rapport au mandat que le Conseil de sécurité a donné à la MINUSMA, cette médiation est clairement un échec pour deux raisons essentielles :

–          La méthode : au lieu d’organiser un dialogue national inclusif, la médiation s’est pour l’essentiel contentée de recevoir séparément les délégations des groupes armés et celle du gouvernement, en ignorant la nécessité d’un dialogue direct entre les délégations, et en écartant (sauf pour quelques jours en septembre 2014 et selon des modalités qui mériteraient commentaire) toute représentation de la société civile ; la MINUSMA, on l’a rappelé, avait pour mandat un « dialogue politique national » clairement inclusif, où l’on tirerait d’abord « les enseignements des accords de paix antérieurs » ; seul un dialogue de ce type est en effet capable de conduire à une « appropriation » de l’accord par la population entière du Mali ; tout cela a été ignoré à Alger ;

–          Le contenu : la médiation a repris le modèle des accords de 1992 et 2006, centrés sur des réformes institutionnelles prétendant assurer une décentralisation approfondie ou régionalisation, d’une part, sur l’insertion des cadres des groupes armés dans les « corps habillés » ou dans la haute administration ; or les rébellions de 2006 et 2012 ont prouvé que ces dispositions conduisent invariablement à une résurgence des troubles armés après quelques années.  Quant à elle, la MINUSMA avait pour mandat, il faut le rappeler à temps et à contre-temps, de faire en sorte que l’on s’attaque « aux causes profondes des crises récurrentes qui secouent le Mali, notamment aux problèmes ayant trait à la gouvernance, à la sécurité, au développement et à la situation humanitaire »

Le temps est donc venu de tirer un trait sur cette étape malencontreuse, comme on a déjà tiré un trait sur la médiation du Burkina-Faso. C’est à la MINUSMA que le Conseil de sécurité a donné mandat d’appuyer le dialogue politique national, il doit maintenant assumer ses responsabilités en remerciant l’Algérie de ses efforts. Alors la MINUSMA pourra elle-même reprendre l’initiative aux côtés du gouvernement du Mali, limiter le nombre des participants étrangers, aider à organiser un véritable dialogue national et à le centrer sur les vrais problèmes identifiés par le Conseil de Sécurité, notamment la gouvernance et la sécurité.

La MINUSMA et la gouvernance

L’heure n’est pas au dépeçage du Mali sous prétexte de satisfaire aux revendications culturelles d’une ultra-minorité. Mais il est temps de s’attaquer aux graves défaillances de la gouvernance, d’où est résulté l’effondrement de l’Etat : il ne s’agit pas seulement de la gestion désastreuse des finances publiques, mais, bien plus profond encore, du fait qu’une apparente démocratie prive les institutions de toute légitimité dans l’opinion. Les scores de l’élection présidentielle ne doivent pas faire illusion : la grande inquiétude de la population après l’occupation des deux tiers du territoire et le sinistre épisode du coup d’Etat, d’une part, l’ampleur des moyens mis à la disposition d’un candidat qui promettait beaucoup, d’autre part, expliquent le résultat. Mais on voit bien que le pays n’est pas pour autant gouverné.

Ni l’exécutif ni le législatif ne fonctionnent. Un nouveau souffle s’impose, qui pourrait provenir d’une sorte de conférence nationale, où seraient représentées toutes les populations du Mali, et qui serait chargée de redéfinir le contrat social.

Le système démocratique calqué sur les exemples occidentaux a échoué parce que la réalité du pouvoir est restée confinée au niveau national, qui reçoit la totalité de l’aide extérieure, et la gère sans avoir à rendre compte à qui que ce soit : l’Assemblée Nationale ne représente que les caciques désignés par les partis, et les partenaires au développement se satisfont de « décaisser ». Réunir une conférence nationale permettrait que les forces vives, les seuls militants d’organisations indépendantes des subsides publics expriment leurs critiques et proposent des solutions. Une formule inspirée de l’espace d’interpellation démocratique pourrait être retenue : l’administration et le personnel politique seraient d’un côté, des représentants directs de la société civile de l’autre, en nombre égal.

Le lien avec les institutions décentralisées est immédiat. Il faut éviter que la régionalisation soit le mot qui masquera qu’on prépare la partition du Mali, et pour cela il faut créer de nouvelles institutions susceptibles de représenter valablement la population, de décider en son nom, et de promouvoir une gestion responsable des moyens consacrés au développement, tant régional que national. Ni l’Assemblée nationale, ni les assemblées régionales et conseils de cercle ou communaux, ni les groupes armés n’assument ces fonctions.

Les collectivités territoriales ne pourront le faire que si l’Etat exerce une tutelle ferme et légitime, en justifiant et expliquant son rôle de péréquation et redistribution entre elles. Cette tutelle suppose que la collusion entre les partis et l’Etat soit rompue, et que les élus retrouvent une responsabilité locale au lieu d’être les délégués locaux de l’exécutif, ce qu’ils sont aujourd’hui. La décentralisation des années 1990 avait permis un relatif renouvellement du personnel politique, il faudrait provoquer aujourd’hui l’accession de beaucoup plus de jeunes aux responsabilités politiques locales et nationales.

La conférence nationale devrait évidemment se saisir aussi de l’autre aspect de la gouvernance : le contrôle par la justice de la gestion des deniers publics et des conflits entre l’Etat et les particuliers, et entre particuliers. Ces problèmes dépassent de loin ce qu’on peut attendre d’une reconnaissance du rôle des cadis, dont le domaine est essentiellement celui du droit de la famille ; en outre, la laïcité de l’Etat, tant qu’elle n’est pas remise en cause, interdit de confier la justice à une juridiction religieuse. Certains auteurs couvrent de leur autorité la thèse selon laquelle la corruption constitue désormais une réalité des sociétés africaines, une réalité avec laquelle il faudrait vivre.

Pourrait-on au moins redonner quelque lustre à la notion d’intérêt collectif, et quelque poids à sa prééminence sur tout intérêt particulier ? Pourrait-on imaginer que, dans le cadre d’un nouveau contrat social soutenu par les forces vives de la Nation, la conférence nationale donne un mandat politique explicite à la Nation de « tolérance zéro » en matière de corruption, trafic d’influence, concussion, escroquerie, détournement, abus de pouvoir, etc. ?

La déliquescence et la corruption des institutions maliennes sont telles que la MINUSMA doit aller très loin dans la recherche de solutions susceptibles de recréer les conditions d’un vivre ensemble soutenu par une large majorité de la population. Elle en a le mandat.

La MINUSMA et la sécurité

La MINUSMA a un mandat indiscuté en matière de sécurité et de rétablissement de l’autorité de l’Etat sur tout le territoire national. Conformément à la doctrine des Nations-Unies, ce mandat doit être rempli en parfaite coopération, depuis la conception jusqu’à l’exécution, avec le gouvernement du Mali. Cependant, les FAMA sont à reconstruire, et c’est une tâche d’une dizaine d’années : les moyens militaires viennent donc de l’étranger. Barkhane se concentre sur les opérations spéciales de lutte anti-terroriste. Par conséquent, les troupes de la MINUSMA sont en première ligne pour les opérations de sécurité. Elles affrontent des groupes armés qui par ailleurs, pour la plupart participent à des négociations de paix, et qui ont désormais adopté une stratégie de guerilla.[19]

Il est admis que les ressources des mouvements armés proviennent de divers trafics, et donc, au Mali comme ailleurs, le retour à la sécurité dépend de la lutte contre les trafics. Les moyens d’observation dont dispose la MINUSMA sont suffisants pour que, d’après la presse, elle ait pu voir, le 24 décembre 2014, deux convois de drogue roulant à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans la région de Gao, l’un escorté par des 4×4 battant pavillon de la Coordination des mouvements de l’Azawad, l’autre par des véhicules portant les couleurs du Gatia ; et qu’elle ait pu également remarquer deux petits avions qui se sont posés, entre les 13 et 15 mars derniers, dans le nord-est du pays, l’un vers Ménaka, à proximité de la frontière nigérienne, l’autre à une soixantaine de kilomètres de Tabankort, chacun d’eux transportant 500 kilos de cocaïne.[20]

Les termes du mandat de la MINUSMA ont été rappelés plus haut. Et donc, si la MINUSMA ne couvre pas un Etat qui s’accommode du trafic de drogue, elle devrait depuis longtemps s’être engagée, aux côtés de cet Etat, dans la lutte contre les trafiquants. Elle en a les moyens, elle affaiblirait par là les groupes armés de tous bords, elle serait parfaitement dans son rôle. Dans ce contexte, n’est-il pas pitoyable d’entendre son porte-parole, Radhia Achouri, déclarer ingénument : « Nous n’avons pas de mandat spécifique pour lutter contre les trafics ».[21] Une nouvelle fois, le mandat est interprété de façon scandaleusement étriquée, et l’opinion est abreuvée d’arguties qui masquent mal la dérobade de la MINUSMA devant les responsabilités qui lui ont été confiées par le Conseil de sécurité.

La MINUSMA doit aussi se montrer aux côtés du Gouvernement et des FAMA dans la lutte contre les groupes armés qui ont ouvert la porte du pays à des agresseurs étrangers. Comme on ne peut pas imaginer que les FAMA s’attaquent aux milices unionistes, qui sont nées des souffrances que les groupes armés soutenus par l’étranger imposent à la population, la MINUSMA doit intervenir à côté et éventuellement à la place des FAMA contre les groupes armés sécessionnistes. Il convient de rappeler ici que la CEDEAO, lors de son sommet du 19 avril 2015 a clairement pris position sur le sujet : le sommet « déclare que seules les forces de défense et de sécurité du Mali disposent du droit et de la légitimité d’occuper toute localité du territoire dans le cadre de leurs missions régaliennes de protection des frontières, des personnes et de leurs biens ; que toute occupation par les forces irrégulières est illégale ; et exige qu’elle prenne fin. »[22] Dans ces conditions, il faut bien conclure que l’accord du 5 juin entre la CMA et le gouvernement du Mali à propos de Ménaka[23] est une reculade du gouvernement, dans le seul espoir de voir la CMA signer un accord d’Alger dont on sait qu’il n’est pas bon.

Rôle du gouvernement du Mali

Le gouvernement du Mali aurait pourtant mieux à faire ! IBK est aux affaires, après l’avoir longtemps désiré et après avoir réuni les soutiens puis les suffrages qui y étaient nécessaires. Il a certainement trouvé auprès de la France des appuis considérables. Il lui incombe aujourd’hui de faire face à la situation, telle qu’elle est analysée par tous les observateurs et aussi par le Conseil de Sécurité, et d’utiliser les moyens mis à la disposition du Mali dans le but de régler certains problèmes de fond.

Pourtant la stratégie actuelle du gouvernement semble être au contraire d’en faire le moins possible : la « communauté internationale » s’est occupée d’apporter un surcroît d’aide au Mali, puis de l’aider à organiser les élections, puis lui a fourni un appui militaire, puis a pris en charge une médiation… Suffisait-il à des dirigeants de se laisser porter par ce grand mouvement de solidarité ? Ne leur revenait-il pas de constater qu’aucune de ces interventions ne s’attaquait aux problèmes de fond  relevés par le Conseil de sécurité ?

Evidemment, aborder ces problèmes et les solutions envisageables pour y remédier, est risqué, parce que c’est mettre en cause le fonctionnement de l’Etat, tel que le connaissent et le pratiquent avec de grands succès d’enrichissement personnel tant de responsables politiques et syndicaux, tant de fonctionnaires et tant d’entreprises commerciales et industrielles. Mais maintenir envers et contre tout cette armature vermoulue alors que la société craque de toutes parts, et que des groupes armés extérieurs sont prêts à déferler au prochain signe de faiblesse, voilà une stratégie suicidaire.

C’est d’ailleurs tout autre chose que le Président IBK a laissé espérer lorsqu’il était en campagne électorale et dans son discours d’investiture. C’est donc à ces changements risqués mais nécessaires pour assurer l’avenir du Mali qu’il devrait se consacrer maintenant. Peut-on imaginer que le gouvernement et le Président de la République, qui, depuis bientôt deux ans, tout occupés par des conflits de personnes et d’intérêts, ont évité toute initiative politique d’envergure –à la dimension de la situation gravissime où se trouve le pays–, pourraient prendre l’initiative de s’attaquer aux problèmes bien identifiés qui obèrent de vive-ensemble du Mali ? Pourrait-on envisager qu’ils se consacrent à un grand dessein de refondation du Mali du XXI° siècle ? Ou bien le Mali est-il condamné à des attentes toujours déçues –paraphera ? paraphera pas ? signera ? signera pas ?– et à des reculades toujours plus dangereuses, jusqu’à ce que se confirme une scission du pays et une nouvelle implosion ?

En matière de sécurité, le problème de fond est d’engager la MINUSMA dans une stratégie qui ramènera les séparatistes à la raison. Evidemment, il faut pour cela rompre avec la stratégie française qui a conduit à réinstaller le MNLA à Kidal. La France elle-même devrait rapidement comprendre que si le MNLA a bien joué son rôle de supplétif pour Serval, il a été incapable de situer son action dans son contexte géostratégique, de sorte qu’il a été joué par les groupes armés islamistes en 2012[24] et qu’il n’est qu’un pion dans leur jeu. Il ne subsiste maintenant que grâce au soutien intéressé de l’Algérie et à celui, irréfléchi, de la France. Ni le Mali, ni ses voisins, ni ses partenaires au développement n’ont intérêt à laisser durer l’insécurité que le MNLA entretient.

La situation qui prévalait en 2013 justifiait peut-être que le MNLA soit choyé : il avait rendu service à Serval, alors que par ailleurs personne ne pouvait vraiment répondre du comportement de l’armée malienne. Les temps ont changé : désormais le MNLA entretient l’insécurité, et l’armée malienne est à nouveau aux ordres –là est d’ailleurs le seul, mais important, succès d’IBK. Aujourd’hui, la sécurité et l’autorité de l’Etat doivent être rétablies sur tout le territoire, et telle est la tâche prioritaire du gouvernement avec ses moyens propres et avec ceux de la MINUSMA.

Mais comme les groupes armés de l’étranger veillent, rangés sous diverses bannières islamiques, la paix à moyen et long terme exigera que le Mali règle la question de la place de la religion dans ses institutions. Il ne faut pas se cacher que ces groupes armés, du fait de leur affiliation religieuse affichée, bénéficient d’appuis au sud.[25] Ce problème devra être vidé un jour ou l’autre.

Rôle de la France

Que ce soit par intérêt, comme veulent le croire beaucoup de Maliens aujourd’hui, ou par solidarité fraternelle, comme ils le pensaient en masse en janvier 2013, la France est engagée au Mali comme elle ne l’a jamais été depuis cinquante ans. Serval a au moins donné un peu de temps au Mali pour se ressaisir après l’invasion des deux tiers de son territoire. Aujourd’hui Barkhane joue un rôle essentiel en empêchant les groupes armés étrangers de réimplanter au nord caches d’armes, réserves de carburants, refuges, etc. Cet engagement est coûteux[26] et n’est pas forcément bien compris par la population française. Mais l’engagement doit être tenu et mené à son terme, qui sera le rétablissement de la paix des armes et des esprits.

Paix des armes ? En juin 2013, la France avait sans doute ses raisons de stopper l’armée malienne en route vers Kidal. Ces raisons n’ont pas été comprises au Mali ; mais elles ne sont plus d’actualité. Début 2015, l’idée de créer une « zone de sécurité » près de Tabankort a également été perçue comme un appui indu au MNLA et un geste hostile à l’égard des milices d’autodéfense, et c’est le général français Christian Thiebault qui avait signé l’accord au nom de la MINUSMA, dont il était chef d’état-major. Au-delà de ces incidents, il devrait être clair pour la France aujourd’hui que son soutien à des enclaves séparatistes menace la paix.

Paix des esprits ? Chacun peut comprendre que les opérations militaires ne peuvent faire qu’une partie du travail : un dialogue politique national et effectivement inclusif, et la définition d’un nouveau contrat social s’imposent au Mali. Tous les partenaires ont voulu mettre tous leurs espoirs dans le processus d’Alger, mais il a été un échec. Il faut aujourd’hui le terminer et l’oublier. Seul un travail politique approfondi, entre Maliens, sur les véritables problèmes sur lesquels ont achoppé la démocratie et le développement au Mali, permettra de ramener la paix dans les esprits et dans les cœurs : une sorte de conférence nationale. Dans ce domaine, tout reste à faire, la France doit le comprendre et y aider. Elle le peut, puisqu’on dit IBK soucieux de ses bons rapports avec François ; elle le peut puisqu’on la dit écoutée par le Conseil de sécurité lorsqu’il y est question d’Afrique francophone.

Elle le peut, donc elle le doit.

 

[1] Conseil de sécurité des Nations-Unies, résolution 2164 (2014),http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2164%282014%29

[2] Il est remarquable que cette formulation ne figurait pas dans la Résolution 2100 (2013)

[3] Nations Unies : Opérations de maintien de la paix, principes et orientations, 2008, p. 25, accessible à l’adressehttp://www.un.org/fr/peacekeeping/documents/capstone_doctrine_fr.pdf

[4] Idem, p. 22

[5] Pour cette raison, notamment, le ton paternaliste et invraisemblablement suffisant employé par M. Ladsous lors de sa conférence de presse du 16 mai à Bamako est parfaitement inacceptable : à jouer les proconsuls, il a déconsidéré son institution. Cf. https://soundcloud.com/minusma/conference-de-presse-usg-mherve-ladsous-avec-rssg-mmongi-hamdi ; voir aussi la transcription http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/transcription-conference-de-presse-usg-ladsous-rssg-hamdi-971212.html

[6] Idem, p. 20

[7] Idem, p. 42

[8] Idem, p. 29

[9] Idem p. 27

[10] Résolution 2164 (2014) ; voir aussi Résolution 2100 (2013) du 25 avril 2013, § 17 http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2100%282013%29

[11] Nations Unies : Opérations de maintien de la paix, principes et orientations, 2008, p. 38,http://www.un.org/fr/peacekeeping/documents/capstone_doctrine_fr.pdf

[12]  https://minusma.unmissions.org/effectifs

[13] Cf. https://soundcloud.com/minusma/conference-de-presse-usg-mherve-ladsous-avec-rssg-mmongi-hamdi ; voir aussi la transcription http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/transcription-conference-de-presse-usg-ladsous-rssg-hamdi-971212.html

[14] Nations Unies : Opérations de maintien de la paix, principes et orientations, 2008, déjà cité, p. 20,http://www.un.org/fr/peacekeeping/documents/capstone_doctrine_fr.pdf

[15] Résolution 2164 (2014),http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2164%282014%29

[16] http://www.rfi.fr/afrique/20140115-mali-algerie-mediation-maa-hcua-mnla/

[17] http://www.maliweb.net/armee/le-contingent-malien-en-partance-pour-kidal-stoppe-a-anefis-la-force-serval-exige-que-larmee-demonte-les-armes-lourdes-fixees-sur-ses-vehicules-156196.html

[18] http://www.france24.com/fr/20140204-mali-mnla-bamako-maroc-algerie-mediateur-burkina-faso-ibk

[19] La presse malienne parle de « la morsure de la fourmi », cf.http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/recrudescence-des-attaques-dans-le-nord-jusquou-ira-loperation-morsure-de-la-fourmi-de-la-cma-984252.html ; voir aussi : Nord du Mali, les soldats français face à un ennemi invisible, http://www.africa1.com/spip.php?article55937

[20] Boris Thiolay, Cocaïne, révélations sur la poudrière malienne, l’Express, 28 mai 2015,http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/cocaine-revelations-sur-la-poudriere-malienne_1683121.html repris par la presse malienne http://www.malinet.net/societe/cocaine-revelations-sur-la-poudriere-malienne/

[21] Idem

[22] Conférence CEDEAO Accra 2015: le communiqué final,  § 41,http://226infos.net/?p=4273

[23]https://drive.google.com/a/sciencespo.fr/file/d/0B8ARxmaUOcyJa2hRZW0zdkZXU1k/view?pli=1

[24] Aurait-on déjà oublié qu’en mai 2012 le MNLA et Ançar-Dine ont engagé des discussions en vue d’un rapprochement, et qu’un accord a été signé le 26 mai, prévoyant la fusion des deux mouvements et la création d’un Etat islamique ; cet accord a cependant été rapidement dénoncé par le MNLA ; à la même date, Iyad Ag Ghaly d’Ançar Dine et Abdelkader Droukbel d’AQMI se concertaient à Tombouctou. Cf.http://www.maliweb.net/news/insecurite/2012/05/31/article,70138.html  ethttp://www.maliweb.net/news/insecurite/2012/05/26/article,69180.html

[25] Le HCIM a entrepris dès le mois d’avril 2012 des négociations avec Ançar Dine pour obtenir la libération de 161 prisonniers, cf.http://www.maliweb.net/news/insecurite/2012/04/16/article,60596.html, puis pour acheminer un convoi de vivres en mai et un autre en juin, cf.http://malijet.com/actualte_dans_les_regions_du_mali/rebellion_au_nord_du_mali/45197-un-deuxieme-convoi-humanitaire-parti-de-bamako-pour-le-nord-du-m.html . En septembre 2012, une assemblée des oulemas organisée par le HCIM, et préalable à une nouvelle rencontre avec Ançar Dine, recommandait une négociation entre Ançar Dine et une commission composée des oulémas, de la société civile et du gouvernement (troisième recommandation au gouvernement). Cf.http://www.maliweb.net/news/societe/2012/09/27/article,94526.html

[26] 518 millions d’euros en 2014, cf. http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/loperation-barkhane-a-coute-340-milliards-de-fcfa-en-2014-988922.html

  

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