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« L’exigence de vérité »

by sur 5 novembre 2015

Ancien porte parole du Ministère français des affaires étrangères, Laurent Bigot a payé son franc parler sur la politique africaine de la France par son licenciement.

Il demeure cependant l’un des fins connaisseurs de l’Afrique, et notamment du Mali.

Dans une tribune donnée au Monde le 2 novembre, il met en cause l’opération Barkhane dans son volet « vengeance sous couvert de légitime défense« ; il met également en cause l’aveuglement politique de la France et la grande responsabilité de l’Etat malien dans la situation actuelle qui,  pour lui, est aussi mauvaise que lors du départ précipité d’Amadou Toumani Touré au printemps 2012.

Il prône une solution : l’exigence de vérité.

Nous publions ci-dessous la tribune du Monde et les versions commentées par des medias maliens.

VERS UN DÉSASTRE ANNONCÉ AU MALI

Mondfafrique – PAR BOUBACAR SANGARÉ – Publié le 05 Nov, 2015

Pour l’ancien diplomate Laurent Bigot, qui publie dans Le Monde une tribune sans concessions -« l’opération Barkhane, ‘un permis de tuer au Sahel ?’ »-, la stratégie de guerre employée contre le terrorisme au nord du Mali par l’opération française Barkhane, pourrait se solder par un échec total si elle ne s’appuie pas sur une réflexion sur les causes du terrorisme.

On connait l’homme pour son impossibilité à tenir sa langue, ses pavés dans la marre. Il y a seulement trois ans, il avait tiré à boulets rouges sur la classe politique malienne, allant jusqu’à qualifier le Mali de pays « pays corrompu jusqu’au palais présidentiel » et une « population désemparée pour laquelle la religion est de plus en plus un recours par rapport au modèle démocratique ».

Une liberté de ton qui ne seyait pas au diplomate du Quai d’Orsay qu’il était, et, dit-on, qui lui a valu d’être limogé.. Dans cette dure tribune (1) publiée par Le Monde, l’ancien diplomate devenu Consultant indépendant estime que le terrorisme s’est nourri de « la défaillance de l’Etat dans le Nord » et pointe un doigt accusateur à l’encontre des autorités maliennes qui ont fait de la démocratie un moyen « permettant à une minorité de s’enrichir en toute impunité avec la bénédiction de la communauté internationale, dont l’hypocrisie confine à la complicité »

« L’opération Barkhane, ‘un permis de tuer au Sahel ? »

Même dans l’opinion publique malienne, Barkhane commence à susciter débat. Au début, en 2013, tous ou presque, Bigot compris, avaient salué l’intervention de l’opération française Serval au Nord pour déloger les méchants barbus d’AQMI (Al-Qaeda au Maghreb Islamique), d’Ansardine et du MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest). Mais, un an après que « Serval » a été remplacé par « Barkhane », le Nord est tout sauf un havre, l’opposition armée des terroristes est là. C’est ce que Bigot essaye de désigner comme la seule ombre dans le tableau de l’intervention française, tout en dénonçant la méthode employée, laquelle consiste surtout à éliminer les chefs djihadistes.

Pour lui, « Cette stratégie du Talion masque le fond du problème : pourquoi ces mouvements terroristes s’enracinent-ils dans certaines régions et pas dans d’autres ? Pour ce qui est du nord du Mali la réponse est assez simple, même si la solution l’est bien moins. La défaillance de l’Etat dans le Nord et sa présence prédatrice voire meurtrière (l’armée malienne s’est livrée à des exactions à plusieurs reprises depuis l’indépendance y compris récemment) ont laissé un espace à des groupes armés qui remplissent aussi des fonctions sociales au-delà de la terreur qu’ils exercent sur les populations. Les populations du nord du Mali ne goûtent guère à la philosophie de vie imposée par les groupes terroristes, mais elles n’apprécient pas plus la présence de l’Etat malien telle qu’elles l’ont toujours connue. »

Des vérités dérangeantes

C’est là, disons-le tout de suite, une grille de lecture qui aura du mal à recueillir l’adhésion, même de ceux qui maîtrisent la situation au nord du Mali. Mais l’honnêteté intellectuelle pousse à dire que c’est parce que ce sont des vérités dérangeantes, que nous préférons taire. Il faut relever que Bigot n’est pas le premier à dire que la situation au Sahel, plus précisément dans le nord du Mali, n’est pas seulement une question de terrorisme ou de rébellion. Mais aussi de vacuité politique et de faiblesse des Etats.

En août 2014, au sommet USA-Afrique, les États-Unis avaient promis de s’engager dans la défense et la sécurité pour la lutte contre le terrorisme en Afrique, un véritable problème d’intérêt puissant. A l’époque, j’ai écrit qu’il existe un problème sécuritaire dans le sahel. Et que ce qu’il faut dire, c’est que ce n’est pas une implication étasunienne qui pourra seulement permettre de le résoudre.

En effet, la déstabilisation du Sahel, on le sait, n’est pas née qu’avec l’arrivée des djihadistes ; elle est aussi liée à l’abandon dans laquelle se trouvent les jeunes, sans avenir, de cette région, qui, en réaction contre l’exclusion, empruntent le chemin de la contrebande, des trafics, et encore plus grave, deviennent des proies pour les djihadistes.

C’est donc dire que la gestion de cette zone ne doit pas se limiter à des opérations militaro-policières, mais qu’il faut aussi et surtout lutter contre la misère et l’abandon. Pour cela, il ne fait aucun doute que cette mission incombe d’abord aux pays de la région, les premiers concernés. Alors, oui, il faut être d’accord avec Laurent Bigot « qu’un contingent militaire et des milliards d’euros annoncés lors de conférences internationales ne convainquent plus personne sur le terrain ».

La vague de l’islamisation 

C’est donc dire que la gouvernance doit changer aussi, car la classe dirigeante du Mali, celle aussi bien du présent que du passé, n’est pas exempte de reproches. C’est sa gouvernance défectueuse qui a fait que les populations, partout dans le pays, se sont détournées de la politique. Bigot a déclaré en 2012 qu’«aucun parti politique malien ne peut mobiliser 50 000 personnes comme le Haut Conseil islamique ».

Au Mali, la voix des ténors politiques ne pèse plus lourd face à celle de certains dignitaires religieux qui semblent tenir en laisse une grosse partie de l’opinion publique nationale. Au point que nombreux sont ceux et celles qui n’excluent pas, dans les jours à venir, de voir naître un parti d’obédience islamiste. Le cas d’un pays très proche, l’Algérie, est édifiant à bien des égards. En 1992, dans son éditorial (2), Ignacio Ramonet, alors directeur du Monde diplomatique, avait écrit : « Le F.I.S (Front Islamique du Salut) n’est pas le résultat d’une quelconque fièvre mystique qui aurait soudainement saisi la population. Comme dans le reste du Maghreb, où menace l’explosion sociale, les islamistes proposent à des citoyens mécontents, qui se sentent abandonnés, trompés et trahis par l’Etat, une revanche sur les profiteurs du régime, et un projet de société plus fraternelle, débarrassée de la corruption. »

A méditer par les ténors politiques maliens. Et on connait la suite de la situation en Algérie : En janvier 1992, l’armée a forcé le président Chadli Benjedid à démissionner, et a interrompu les élections législatives pour refuser l’indiscutable victoire du Front Islamique du Salut (F.I.S). Ce que le journaliste et essayiste Akram Belkaïd a appelé dans « Un regard calme sur l’Algerie » « une extinction des lumières ». Ensuite, le 29 juin 1992, à Annaba, le président Mohamed Boudiaf a été assassiné.

(1) L’opération Barkhane, un « permis de tuer au Sahel », Laurent Bigot, Le Monde Afrique, 02 novembre 2015

(2) L’Algérie à la dérive, Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique, juillet 1992

Laurent Bigot : « La situation à Bamako est aussi dégradée qu’à la veille de la chute du président Amadou Toumani Touré »

B.Daou – Le Républicain – du 03/11/2015 16:54

Une semaine après la visite d’Etat du président IBK à Paris et la conférence des bailleurs, Laurent Bigot, consultant indépendant, ancien diplomate français livre un sévère jugement sur la gouvernance d’IBK (Le Monde.fr du 2 novembre). Une nouvelle crise de nerfs en perspectives. IBK va-t-il encore accusé Tiebilé Dramé ? Ainsi, après les articles de Mediapart, voilà une pierre dans le jardin d’IBK, d’un diplomate qui fait aujourd’hui notoriété en Afrique. Dans ce jugement, Bigot souligne : «La démocratie est perçue comme permettant à une minorité de s’enrichir en toute impunité avec la bénédiction de la communauté internationale, dont l’hypocrisie confine à la complicité ».

Laurent Bigot désapprouve la stratégie de la France de lutte contre le terrorisme. « La France a épousé la conception américaine de lutte contre le terrorisme, la fameuse war on terror, sans en mesurer les conséquences et surtout sans en constater la tragique inefficacité. Il suffit pour s’en convaincre de regarder dans quel état se trouvent l’Afghanistan et l’Irak pour comprendre combien cette stratégie est un échec. Un échec total », écrit l’ancien diplomate français. Selon lui, le Mali ne fait pas exception à la règle. « Dix-huit mois après le début de l’intervention française, la situation sécuritaire dans le Nord est des plus précaires malgré la présence militaire internationale, et la situation à Bamako aussi dégradée qu’à la veille de la chute du président Amadou Toumani Touré », souligne-t-il.

Bigot fait pourtant partie de ceux qui considèrent que l’intervention était une décision politique courageuse du président Hollande. « Malheureusement, la victoire militaire s’est transformée en défaite politique par absence de réflexion sur les causes du terrorisme, doublée d’un déni troublant des réalités politiques maliennes », analyse le consultant français…

La responsabilité des autorités maliennes

Selon Laurent Bigot, « les populations du Nord se sont, en outre, complètement détournées de la vie politique et de son système représentatif tels que les conférences nationales du début des années 1990 les ont imposés. La démocratie tant vantée par l’Occident se trouve déclinée localement au profit d’intérêts particuliers, dans une logique de prédation, à l’image de ce qui se passe à Bamako. La démocratie est perçue comme permettant à une minorité de s’enrichir en toute impunité avec la bénédiction de la communauté internationale, dont l’hypocrisie confine à la complicité. C’est cette perception qu’il convient d’intégrer pour comprendre qu’un contingent militaire et des milliards d’euros annoncés lors de conférences internationales ne convainquent plus personne sur le terrain », souligne Bigot.

Selon Laurent Bigot, la solution n’est pas simple. Commençons d’abord par une ambition fondée sur l’exigence de vérité, indique-t-il. « Les autorités maliennes sont les premières responsables de cet énorme gâchis. Arrêtons de nous voiler la face, soyons exigeants dans le partenariat avec le Mali. Ne nous contentons pas de faux-semblants, sans quoi les mêmes causes produiront les mêmes effets ».

« J’ai souvent entendu dire que toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire. La force d’une vérité n’est pas d’être tue mais d’être dite, avec le respect que l’on doit à chacun, assène l’ancien diplomate français. C’est sur ce terrain que la France est attendue », conclut le consultant indépendant.

L’opération Barkhane, un « permis de tuer au Sahel »

Le Monde.fr Le 02.11.2015 à 10h47 • Mis à jour le 02.11.2015 à 12h40 – tribune de Laurent Bigot, ancien diplomate français devenu consultant indépendant.

Tribune. Depuis l’intervention française au Mali, le ministère de la défense se félicite régulièrement de la « mise hors de combat » de présumés terroristes. L’armée française administre la peine de mort, alors que la France l’a abolie en 1981 et que sa diplomatie promeut l’abolition partout à travers le monde. Ce curieux paradoxe vient de l’absence de réflexion sur la manière de lutter contre le terrorisme.

La France a épousé la conception américaine de lutte contre le terrorisme, la fameuse war on terror, sans en mesurer les conséquences et surtout sans en constater la tragique inefficacité. Il suffit pour s’en convaincre de regarder dans quel état se trouvent l’Afghanistan et l’Irak pour comprendre combien cette stratégie est un échec. Un échec total.

Le Mali ne fait pas exception à la règle. Dix-huit mois après le début de l’intervention française, la situation sécuritaire dans le Nord est des plus précaires malgré la présence militaire internationale, et la situation à Bamako aussi dégradée qu’à la veille de la chute du président Amadou Toumani Touré.

Je fais pourtant partie de ceux qui considèrent que l’intervention était une décision politique courageuse du président Hollande. Malheureusement, la victoire militaire s’est transformée en défaite politique par absence de réflexion sur les causes du terrorisme, doublée d’un déni troublant des réalités politiques maliennes.

Vengeance contre légitime défense

La lutte contre le terrorisme ne peut se limiter à l’élimination de chefs présumés. Exécuter sans aucune forme de procès de présumés terroristes, c’est tuer au nom de nos valeurs, ce que, justement, nous reprochons à nos adversaires.

Certains avancent la légitime défense. C’est oublier qu’elle est définie en droit français : la riposte doit intervenir au moment de l’agression, sinon c’est une vengeance. Et c’est ainsi qu’elle est perçue par les populations locales, car exécuter un présumé chef terroriste, c’est avant tout tuer un père, un mari, un fils ou un frère. Je n’oublie pas pour autant les victimes du terrorisme, mais, dans un Etat de droit, il revient à la justice de faire la lumière et de sanctionner.

Promouvoir l’Etat de droit de manière crédible comporte une exigence non négociable : l’exemplarité.

Cette stratégie du Talion masque le fond du problème : pourquoi ces mouvements terroristes s’enracinent-ils dans certaines régions et pas dans d’autres ? Pour ce qui est du nord du Mali la réponse est assez simple, même si la solution l’est bien moins.

La défaillance de l’Etat dans le Nord et sa présence prédatrice voire meurtrière (l’armée malienne s’est livrée à des exactions à plusieurs reprises depuis l’indépendance y compris récemment) ont laissé un espace à des groupes armés qui remplissent aussi des fonctions sociales au-delà de la terreur qu’ils exercent sur les populations.

Les populations du nord du Mali ne goûtent guère à la philosophie de vie imposée par les groupes terroristes, mais elles n’apprécient pas plus la présence de l’Etat malien telle qu’elles l’ont toujours connue.

Cet Etat malien post-indépendance n’a jamais été une bénédiction pour ces populations. Alors, quand elles tombent sous le joug des groupes terroristes, elles font ce qu’elles ont toujours fait depuis des décennies : elles s’adaptent. Elles ne font que passer d’une situation précaire à une autre.

Ces groupes terroristes cherchent aussi à se faire accepter, ils achètent des denrées à des prix élevés, transportent les personnes malades dans les plus proches dispensaires ou font régner l’ordre. Des témoignages confirment la sécurité qui régnait à Gao sous l’empire de ces groupes, ce qui, bien évidemment, n’excuse en rien les violences commises par ceux-ci — encore que la diplomatie française ne semble pas s’émouvoir pour les mêmes violences quand elles sont commises par l’Arabie saoudite

Question de pouvoir d’achat ?

La responsabilité des autorités maliennes

Les populations du Nord se sont, en outre, complètement détournées de la vie politique et de son système représentatif tels que les conférences nationales du début des années 1990 les ont imposés.

La démocratie tant vantée par l’Occident se trouve déclinée localement au profit d’intérêts particuliers, dans une logique de prédation, à l’image de ce qui se passe à Bamako. La démocratie est perçue comme permettant à une minorité de s’enrichir en toute impunité avec la bénédiction de la communauté internationale, dont l’hypocrisie confine à la complicité. C’est cette perception qu’il convient d’intégrer pour comprendre qu’un contingent militaire et des milliards d’euros annoncés lors de conférences internationales ne convainquent plus personne sur le terrain.

Comme je l’ai souligné, la solution n’est pas simple.

Commençons d’abord par une ambition fondée sur l’exigence de vérité. Les autorités maliennes sont les premières responsables de cet énorme gâchis. Arrêtons de nous voiler la face, soyons exigeants dans le partenariat avec le Mali. Ne nous contentons pas de faux-semblants, sans quoi les mêmes causes produiront les mêmes effets. J’ai souvent entendu dire que toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire. La force d’une vérité n’est pas d’être tue mais d’être dite, avec le respect que l’on doit à chacun. C’est sur ce terrain que la France est attendue.

 

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