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Où sont les intellectuels maliens ?

by sur 10 décembre 2015

Gaoussou Drabo est l’un des intellectuels qui anime le débat public; un article regrette qu’ils ne soient pas plus nombreux.

De son côté, le cinéaste Souleymane Cissé dénonce la mafia qui règne à Bamako.

Nous revenons dans les articles suivant sur la corruption endémique au mali.

Mali : le silence des intellectuels

Ousmane THIÉNY KONATÉ – © maliactu.net – 8 décembre 2015

Le rôle des intellectuels dans la construction d’une démocratie efficace n’est plus à démontrer. Les grandes nations l’ont compris qui consacrent, chaque jour, des heures à des débats d’idées à la télévision ou dans radios où des intellectuels, des spécialistes de questions politiques, économiques, sociales etc., viennent discuter, échanger sur des questions d’actualité.

Notre pays, le Mali, qui regorge de docteurs et professeurs en tous genres, peine cependant à lancer le débat national pour diverses raisons.

Depuis l’indépendance du Mali, la parole publique est restée l’apanage du pouvoir.

Muselée sous Modibo KEITA et Moussa TRAORE à cause du caractère dictatorial de leurs régimes, la parole ne s’est pas tout à fait libérée sous l’ère démocratique, du moins dans les médias publics que sont l’Essor et l’ORTM.

Si dans le quotidien gouvernemental Gaoussou DRABO, avec modération mais honnêteté, se livre, tous les mardis, à des analyses d’une grande pertinence, l’ORTM, elle, est entièrement (comme toujours malheureusement) à la solde du pouvoir. IBK parle, parle tous les soirs que Dieu fait, pendant 15 à 20 minutes de tout et de n’importe quoi dans le journal du 20 heures.

L’ORTM, qui possède quelques journalistes de qualité, en est réduite à faire l’apologie du pouvoir en transformant les actualités les plus banales en haut fait du pouvoir, notamment la diffusion inlassable des images du Président serrant les mains du corps constitué à chacun de ses nombreux voyages.

La télévision nationale ne propose aucun débat démocratique sur les questions d’intérêt capital que sont la crise sécuritaire, la gouvernance, l’école, le chômage etc. Elle consacre, au contraire, des heures de diffusion à des documentaires dont on se demande quels intérêts ils ont pour les Maliens.

Curieusement, c’est la deuxième chaîne, la TM2, qui innove à travers l’émission Télé Grin où la parole est libérée autour de questions d’intérêt social. Malheureusement la TM2 ne couvre pas le territoire national.

Des débats sont régulièrement organisés au Centre Djoliba de Bamako, sur Radio Klédu et Africable où des intellectuels sont parfois les invités. Mais d’une façon générale, c’est sur la toile qu’on retrouve l’essentiel de la critique même si, parfois, le niveau laisse à désirer. D’une façon générale, cependant, les intellectuels maliens se taisent, se terrent et ne se libèrent qu’au fond de leurs bureaux ou dans les grins.

La raison principale est que la quasi-totalité des docteurs et autres professeurs sont des agents de l’Etat tenus par le devoir de réserve et de loyauté. Ces intellectuels, essentiels dans l’animation de la vie démocratique, sont réduits au silence total parce qu’ils craignent de perdre leurs postes ou espèrent être nommés un jour. Ainsi le débat est laissé à l’initiative des radios et journaux privés dont les prestations sont, dans l’ensemble, très médiocres et parfois tendancieuses et subversives.

La production littéraire est très timide voire inexistante au Mali. Ailleurs, les invités des grands débats à la télévision ou la radio sont des intellectuels qui ont publié au moins un livre. Au Mali, autant les intellectuels sont bavards au fond de leurs bureaux et aux grins, autant ils sont muets sur le plan littéraire. Les maisons d’édition se morfondent à attendre des manuscrits d’hommes et de femmes dont l’expertise est avérée sur les questions de politique et de développement.

Dans un pays où l’analphabétisme frappe environ 80% de la population, l’éclairage ne peut venir que de ceux qui ont acquis des connaissances dans les domaines les plus variés. Il n’appartient pas qu’aux seuls politiques d’animer la vie de la nation.

Ceux-ci ne cherchent que le pouvoir et n’ont pas toujours la capacité d’élaborer des programmes politiques qui tiennent compte des préoccupations essentielles des populations. Il appartient alors aux intellectuels d’ouvrir le débats sur toutes les questions relatives à la nation pour servir de levier.

Apporter la critique ne signifie pas qu’on est opposant au régime en place. C’est une question d’honnêteté intellectuelle. Tous ceux qui ont bénéficié du soutien de l’Etat pour leur formation et qui ont des idées pour faire avancer le pays ont l’obligation morale de le faire en toute honnêteté. Se taire c’est trahir la nation, c’est trahir tous ces millions de Maliens qui ont mis tout leur espoir entre les mains des instruits.

« BAMAKO SUBIT L’EMPRISE D’UNE MAFIA »

Paris Match – Le 09 décembre 2015 – PROPOS RECUEILLIS PAR FRANÇOIS DE LABARRE

Le cinéaste malien dénonce les « magouilles de promoteurs corrompus et fonctionnaires véreux », qu’il accuse d’installer un climat de tension sociale propice à la radicalisation et à la guerre civile au Mali.

Vu de France, on pense que le principal problème du Mali c’est le terrorisme, qu’en pensent les Maliens ?

Pour nous, le terrorisme est un problème, mais ce n’est pas le principal. Ce qui inquiète le plus les Maliens, c’est la question du foncier. Tout propriétaire peut se retrouver à la rue du jour au lendemain. Cela dure depuis plus de vingt ans et cela touche des milliers de personnes. Le phénomène a pris tellement racine qu’on ne sait plus par quel bout le prendre ! Bamako subit l’emprise d’une mafia.

Vous avez tourné un film « O Ka » (Notre Maison) qui raconte comment vos sœurs ont été expulsées, comment cela s’est-il passé ?

C’est un film nécessaire et indispensable pour mes sœurs. J’aurais pu prendre des comédiens, mais j’ai préféré qu’elles jouent leur propre rôle pour mieux exprimer leur humiliation. Mes quatre sœurs vivaient dans cette maison de famille, où j’ai grandi et où les Cissé vivent depuis plus d’un siècle. Elle se trouve à Bozola, le plus vieux quartier de Bamako. Un jour en 2008, nos voisins les Diakité ont présenté un acte de propriété plus récent que le notre et prétendu que cette maison était la leur. Alors que tout le monde dans le quartier savait qu’elle avait toujours appartenu à notre famille.

Pourquoi le tribunal a-t-il tranché en leur faveur ?

Le tribunal n’a pas tranché, il a décidé qu’il n’était pas compétent pour juger. Puis les magouilles ont commencé et quelques pots-de-vin plus tard un acte d’expulsion a été émis contre mes quatre sœurs dont la plus âgée avait plus de 84 ans.

Vous reconstituez leur expulsion dans les cris et les pleurs, cela s’est-il passé de cette manière là ?

Oui et mes sœurs ont décidé de rester dehors où elles ont vécu pendant trois mois. Quelle humiliation à l’âge de 74 à 84 ans ! La plus âgée est morte depuis. Beaucoup de personnes âgées qui subissent ces humiliations n’y survivent pas.

Pourtant, dans un jugement en octobre dernier, votre maison vous a été restituée.

Oui, il a fallu attendre cinq ans ! Mais nous ne sommes pas les seuls et de nombreuses propriétés saisies sont détruites chaque jour puis transformées en magasins ou en complexes immobiliers. Tout cela profite en silence à des promoteurs corrompus et des fonctionnaires véreux. Il y a deux mois, la moitié d’un quartier entier à Bamako a été démoli ! C’est très grave. Si on ne trouve pas de solution, cela peut dégénérer et provoquer une guerre civile.

Vous êtes une figure connue du monde culturel malien, n’avez-vous pas tiré la sonnette d’alarme ? 

Je le fais en permanence, je le fais avec ce film. J’en ai parlé au chef de l’Etat de l’époque Amadou Toumani Touré. Il m’a dit: « On va voir ». Il ne voulait pas se mêler des problèmes de concession…

Le président actuel Ibrahïm Boubacar Keïta non plus ne semble vouloir s’en mêler ?

Si, il nous a soutenus puisqu’il a aidé ce film en partie. Il est conscient de ce problème, mais il est assailli de toute part. Quand cela nous arrive, on ne sait pas à qui s’adresser. Heureusement, parfois il y a de bonnes surprises comme ce président de tribunal qui a manifesté. Puis des journalistes connus au Mali comme Adama Dramé du journal « Le Sphinx », Assane Kone du journal « Republicain » et Kassim Traore « Kledu » ont dénoncé le problème. Mais les coupables sont toujours couverts.

Votre film sera-t-il diffusé au Mali, si oui dans quelles salles ?

Avant il y avait de nombreuses salles de cinéma à Bamako. Lorsque j’étais petit dans les années 50, j’allais au cinéma tous les jours. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus, je loue des salles de conférence dans les hôtels pour faire des projections.

J’en ai loué à l’hôtel Radisson où il y a eu ces terribles attentats.

Voyez le terrorisme dont vous me parliez, c’est un phénomène ponctuel qui nous tombe dessus. Personne bien sûr ne savait quand, ni où, il allait frapper, mais on sentait que cela allait se produire. Quel intellectuel au Mali peut-il dire qu’il ne l’a pas vu venir ?

Aujourd’hui, chaque famille compte un terroriste « dormant » potentiel en son sein. C’est aussi la conséquence malheureuse de toutes ces injustices. Le sentiment d’injustice créé la frustration. Face à la violence, il faut lutter contre l’injustice. Il faudra un jour restituer les propriétés spoliées. J’ai bon espoir que la jeunesse montre l’exemple.

 

 

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