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Après « Timbuktu », « Salafistes » fin janvier

by sur 3 janvier 2016

Pourquoi associer « Timbuktu, le chant des oiseaux » avec un documentaire intitulé « Salafistes » ? Tout simplement parce qu’une partie des « rush » du premier ont été filmés lorsque le second était en préparation. Après un début de collaboration, chacun a repris ses billes.

Le documentaire « Salafistes » bénéficie de l’expérience du journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, l’un des seuls à avoir pu séjourner plusieurs mois dans le Nord du Mali sous l’occupation salafistes en 2012.

Il en a d’ailleurs tiré un livre sur Belmokhtar intitulé « le Ben Laden du Sahara.

Ci-dessous, trois articles présentant le documentaire qui devrait sortir avant la fin du mois de janvier.

Documentaire : « Salafistes », la mécanique djihadiste décryptée

Par Hassina Mechaï – Le Point Afrique – Publié le 30/12/2015 à 11:09

Ce film de Lemine Ould Salem et François Margolin interroge la pensée servant de soubassement théologique aux djihadistes de Gao à Rakka, en passant par l’Europe.

Barberousse Mujao

Oumar Ould Hamaha dans le documentaire « Salafistes ». Surnommé « le Barbu rouge », il est présumé avoir été tué dans la région de Kidal début mars 2014 suite à des frappes aériennes françaises. Membre d’Ansar Eddine, puis du Mujao, avant de fonder son propre groupe, Ansar al-Charia, Ould Hamaha avait sa tête mise à prix par les Etats-Unis pour 3 millions de dollars (2,7 millions d’euros). © Capture d’écran « Salafistes »

Muni d’une caméra légère, Lemine Ould Salem a pu tourner dès 2012 dans le nord du Mali alors sous contrôle djihadiste. Le journaliste mauritanien a d’abord filmé la vie quotidienne sous la Charia dans la ville de Tombouctou.

Au bord de Charia road

Dès les abords de la ville, de grandes pancartes proclament en arabe et en français : « La charia, c’est le bonheur, la route du paradis ». Des hommes aux traits juvéniles, kalachnikovs en bandoulières, circulent sur des motos, mettent en pratique ces mantras en traquant le voile un peu trop lâche des femmes, la cigarette et l’alcool « haram » (interdit) ou encore la musique prohibée. C’est toute une société mise ainsi sous la coupe de la loi islamique telle qu’elle est imposée par cette police des mœurs islamiques.

Des images exceptionnelles sont montrées aussi du fonctionnement d’un tribunal islamique, où châtiments corporels, amputations pour les voleurs, lapidation pour les adultères sont décidés avec la tranquille et glaçante certitude de bien faire. Dans un saisissant extrait, un homme amputé d’une main pour vol, explique sur son lit d’hôpital qu’il a été médicalement pris en charge, et qu’une fois la punition passée, il serait « anobli et son péché serait oublié ».  Les exécutions publiques aussi sont filmées, tels de vastes dispositifs spectaculaires et tétanisants.

Malgré tout, il y a un front du refus

Des îlots de résistance sont aussi montrés, ceux qui par le simple questionnement refusent l’ordre nouveau. Ainsi, cet adolescent, qui tout en servant du thé à un djihadiste, exprime ses doutes : « Tout ce qui est ancien est effacé. On dirait que ce sont des nouveaux musulmans. Pourtant mes parents, mes grands-parents étaient aussi musulmans. Avant, on avait de la musique pendant le Ramadan, on avait des copines. Tout est interdit aujourd’hui. On doit suivre, car c’est la force. On est obligé« .

Et puis il y ce vieil homme qui exhale à travers sa pipe des volutes de tabac tout autant que son refus de cet islam qu’il considère comme totalement étranger : « Ils m’ont dit de jeter ma pipe, j’ai refusé et leur ai dit de me montrer où, dans le Coran, il était écrit que c’était interdit. Ils n’ont pas pu. Ils m’ont ensuite demandé de venir prier avec eux, j’ai d’abord refusé, puis j’y suis allé, mais leur prière était rapide, c’était celle des voyageurs et des combattants. Après je suis allé prier tout seul à ma manière« .

Djihadisme, romantisme et nihilisme

Le documentaire des deux journalistes donne à entendre aussi les idéologues du djihadisme, théologiens au visage lisse et au discours distordu. Et ce qui frappe de façon évidente est leur connaissance absolument parfaite des mécanismes de communication et du débat intellectuel qui traversent l’Occident.

Qu’ils citent les écrits sur le djihad du néo-conservateur américain Robert Spencer ou qu’ils lient dans un continuum idéologique et religieux les évènements géopolitiques. « Ils nous connaissent parfaitement » résume pour le Point Afrique François Margolin. « Ces idéologues lisent beaucoup les journaux mais aussi les théoriciens occidentaux qui sont en face. Ce sont pour beaucoup des intellectuels qui ont beaucoup étudié. La guerre qu’ils mènent est une guerre en connaissance de cause de ce que nous sommes et ils profitent aussi sans doute des failles qu’ils constatent chez nous« , ajoute-t-il.

Lemine Ould Salem ne dit pas autre chose : « Ce sont des gens qui ont passé leur vie à lire, réfléchir, étudier. Ils sont très érudits. Ils ont leur rationalité, leurs codes. J’ai été frappé dans le nord du Mali de voir l’autorité qu’ils exercent sur les gens et comment cette autorité est respectée« , insiste le co-auteur de Salafistes.

Un univers singulier, une vision à part

Car à écouter ces « Stavroguine » du désert, tout fait sens et lien, dans une vision du monde totale. Ainsi le 11 septembre, selon le prêcheur de Nouakchott, Mohamed Salem Madjissi, à l’évident charisme, aurait permis aux Etats-Unis de comprendre la souffrance, car, ajoute-t-il, « c’est ainsi qu’on peut imaginer la souffrance des autres« . Charlie Hebdo selon son prisme ? « Il a dépassé les bornes« . Mohamed Merah ? « Le fruit épineux d’une France coloniale« .

Selon François Margolin, les djihadistes considèrent que le colonialisme, l’intervention en Irak, l’existence d’Israël sont des atteintes faites contre eux.  » Ils considèrent qu’ils sont en guerre contre nous, qu’il faut nous convertir, et que l’Occident doit vivre un jour sous la Charia. La vraie déclaration de guerre des salafistes contre l’Occident est le 11 septembre 2001. C’était l’acte symbolique qui marquait leur entrée en guerre « .

Des jeunes djihadistes en quête d’appartenance

Le film montre bien aussi tous ces jeunes engagés qui partent faire le djihad au nom d’un romantisme morbide et fantasmée. Ils deviennent alors Al-Roumi, Al-Farsi, al-Tounsi, autant de dénominations qui rappellent ainsi leur lieu d’origine mais qui sont également comme une imitation maladroite et outrée des noms des premiers compagnons du prophète Mohamed.

Le documentaire fait ainsi succéder un Français au solide accent du sud, un djihadiste aux boucles blondes et yeux bleus visiblement d’origine allemande ou fait entendre encore l’accent cockney des faubourgs londoniens d’un homme masqué ; et tous appellent à les rejoindre en Syrie, dans cette Internationale du Djihad en somme.

Dans cette idéologie totalisante qu’est le salafisme, ces jeunes trouvent, selon François Margolin, « un sentiment d’appartenance et une lutte à mener » : « L’un des idéologues interviewés le dit bien : l’Occident a essayé le communisme, le catholicisme, la laïcité et maintenant il reste l’Islam politique. C’est une idéologie totalisante qui permet de répondre à toutes les questions, de s’y référer aussi pour répondre à tous les problèmes. L’Islam politique, comme d’autres idéologies totalitaires, veut régenter tous les aspects de la vie, il est rassurant en cela. Le salafisme pense tout régler par son idéologie. Ces gens qui vont se battre en Syrie se seraient peut être tournés vers d’autres idéologies auparavant« , explique le journaliste au Point Afrique.

Le Janus salafiste

On demeure également saisi avec ce documentaire par le double imaginaire qui semble coexister, sans heurt visible ni contradiction, dans l’esprit des djihadistes. Le premier imaginaire est tout tourné vers le passé et les premiers temps de l’Islam, « un passé évidemment mythifié« , selon Lemine Ould Salem. Le terme Salafiste signifie d’ailleurs « ancêtres », « prédécesseurs » et le mouvement prétend à un retour à l’Islam originel. Mais François Margolin insiste sur un distinguo nécessaire entre salafiste et djihadiste car «si tous les djihadistes sont salafistes, tous les salafistes ne sont pas djihadistes».

Le second imaginaire est entièrement innervé par une modernité flagrante, que ce soit à travers les moyens de communication hyper modernes, mais également à travers la mise en scène permanente des actions spectaculaires et autres attentats, toujours filmés et aussitôt diffusés sur les réseaux sociaux. Qu’un des intervenants déclare sans rire, « On peut aller faire le Djihad en Syrie en portant des Nike, ce n’est pas incompatible » ou qu’il s’amuse du fait que « désormais, on peut twitter des combats en temps réel », l’hyper-spectacle est de mise aussi chez les djihadistes.

Une bonne maîtrise des codes hollywoodiens

Des extraits de la propagande morbide de l’EI entrecoupent aussi le film. Là, toute l’iconographie hollywoodienne ou de jeux vidéo est alors convoquée, mitraillage, poursuites en voiture, attentats spectaculaires.

Rien d’étonnant à cela selon François Margolin pour qui « une erreur qui est faite souvent en Occident est de penser que les Salafistes, parce qu’ils prônent un retour à l’Islam de Mohamed sont des gens qui sont contre la modernité, ce qui est tout à fait inexact. Ce sont des gens qui ont intégré les codes de la modernité. Ils sont férus d’internet, de télévision. L’EI consacre ainsi 2,5% de son budget à la communication : ils savent que la guerre se joue aussi sur internet et permet de recruter, de faire de la propagande, de faire peur aussi. Ils ont aussi tous les attributs de la modernité : les derniers modèles de voiture, de portables, d’applications qui leur permettent de communiquer…« .

Ces djihadistes souhaitent-ils limiter leur emprise au Mali ou l’étendre ? Dans une interview rare, le chef djihadiste Oumar Ould Hamaha, membre tour à tour d’Ansar Eddine, puis du Mujao, avant de fonder sa propre Katiba, Ansar al-Charia, explique sans ciller : « Nous voulons juste appliquer la charia dans le Mali. Mais si la Cedeao veut intervenir, (…), nous étendrons la lutte à toute l’Afrique de l’Ouest. Et si l’OTAN intervient, ce sera pire« .

Sans commentaire off parfois trop prescripteur d’une opinion, « Salafistes » offre un témoignage brut à voir, entendre et comprendre. Si sa date de sortie exacte demeure encore inconnue, « Salafistes » devrait néanmoins être en salle en janvier 2016.

 

Quand les salafistes imposent la charia : l’enquête qui a inspiré le film « Timbuktu »

Olivier Bories – Par L’ Obs – Publié le 22-12-2015 à 11h46

Le documentaire « Salafistes », filmé en Tunisie, en Mauritanie et au Mali, présente la vision du monde des djihadistes africains. Il sort fin janvier 2016. Nous l’avons vu.

Deux jeunes gens, kalachnikov en bandoulière, arpentant les rues de Tombouctou pour faire respecter la loi islamique ; un berger, accusé du meurtre d’un pêcheur, est exécuté en public ; femme excentrique, Zabou, refuse de porter le voile imposé par les djihadistes… Ces scènes avaient marqué le film « Timbuktu », d’Abderrahmane Sissako, sorti en 2014 et présenté au festival de Cannes. Elles sont également présentes dans le documentaire « Salafistes », de François Margolin et Lemine Ould M. Salem, qui sortira en salle fin janvier 2016.

Le Mali sous la charia

En 2012, Lemine Ould M. Salem, un journaliste mauritanien, décide d’aller tourner au Mali. Le nord du pays vient de tomber aux mains de différentsgroupes djihadistes comme Ansar Eddine et le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest). Lemine Ould M. Salem s’associe alors au réalisateur François Margolin, rencontré durant la guerre en Libye. Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako rejoint le projet.

Pour des raisons de sécurité, seul Lemine Ould M. Salem part tourner : Ansar Eddine, à qui il a demandé une accréditation, lui garantit sa sécurité. « Ils m’ont donné une autorisation avec 15 points à respecter », détaille Lemine Ould M. Salem. Le journaliste avait par exemple l’interdiction de filmer des femmes non voilées, et était accompagné en permanence.

Ils ne sont intervenus qu’une fois, pour vérifier si j’avais bien respecté leurs règles : après ils m’ont laissé tranquille ».

Une fois revenu en France, le journaliste partage ses images avec François Margolin et Abderrahmane Sissako. Le réalisateur de « Timbuktu » se retire ensuite du projet, mais garde avec lui les rushs, qui ont visiblement inspiré son film, dont de nombreuses scènes sont similaires à ce qu’a pu voir Lemine Ould M. Salem. « Il a un peu pillé les rushs de Lemine », accuse François Margolin.

Montrer le discours salafiste

Contrairement à « Timbuktu », le sujet du documentaire « Salafistes » va bien au-delà du Mali. « Le projet de départ est de montrer le discours des salafistes », explique François Margolin. En plus des images tournées à Gao ou Tombouctou sous la coupe des djihadistes, le documentaire comprend des entretiens avec de nombreux salafistes, idéologues ou simples croyants, en particulier en Mauritanie et en Tunisie.

Souvent présentés à tort comme de simples brigands ou comme des trafiquants de drogue, ces salafistes ont bien un projet politique. Oumar Ould Hamaha, ancien membre d’Ansar Eddine puis du Mujao, probablement tué par l’armée française, déclare ouvertement vouloir s’emparer de tout le Mali pour le gouverner. Et si les pays africains ou de l’Otan veulent l’en empêcher, il leur promet un « 11-Septembre fois dix ».

Des images rares

Le salafisme n’est pas un projet abstrait : c’est une gouvernance, un mode de vie que montre le documentaire dans des images rares. A Gao et Tombouctou, c’est un tribunal islamique qui siège : sur la table, le fusil d’assaut repose sur un Coran, symbole de la justice macabre qui y est rendue. Une bière vaut 40 coups de fouet, 80 en cas de récidive.

Un homme, amputé d’une main pour un vol, est filmé sur un lit à côté de ses bourreaux. Ces derniers, venus à son chevet, le considèrent à présent comme purifié : ils lui ont même assuré qu’il serait pris en charge médicalement avant de lui couper la main.

Mais la charia n’est pas que l’application de sentences : les salafistes entendent réguler tous les aspects de la vie.

Un jeune salafiste tunisien de Sousse présente avec fierté son magazine, SLF pour « Le magazine du salafi moderne », pour lequel il écrit des articles comme « Avoir une belle barbe en 7 points », « Nike Free, la chaussure préférée des djihadistes en Syrie » ou encore « Les djihadistes, superhéros des temps modernes ? ». L’auteur se vante :

C’est un magazine lifestyle tout à fait ordinaire, mais qui parle de l’actualité en Tunisie du point de vue salafiste. »

Un autre Tunisien tient une boutique où même les cosmétiques sont conformes à sa vision de l’islam : tous les visages des emballages sont recouverts de sparadrap. L’homosexualité ? Un crime, selon des prêcheurs de Nouakchott. La laïcité, la démocratie ? Des concepts à rejeter car ils rentrent en contradiction avec l’islam, tranchent ces salafistes. Tabac, alcool, ou musique : la police islamique veille pour faire respecter les interdits.
Salafistes et djihadistes, une frontière floue

Au milieu de ces entretiens montrant le discours salafiste, des vidéos de propagande de l’Etat islamique sont diffusées. Souvent évoquées dans les médias, il est finalement rare d’y être confronté. Pour les auteurs, ces images sont la traduction en acte du discours salafiste. N’y a-t-il donc aucune frontière entre salafistes et djihadistes ? Si tous les salafistes qu’ils ont rencontrés ne prônent pas le djihad, François Margolin et Lemine Ould M. Salem montrent la porosité entre les deux sphères, parfois reconnue par les concernés eux-mêmes.

Oumar Ould Hamaha, le djihadiste surnommé Barberousse, en raison de sa barbe teinte au henné, y voit un lien direct. Des années de prêche salafiste n’ayant pas réussi à changer les habitudes au Mali, la violence devient le moyen le plus efficace pour appliquer ses idées : le djihadisme est pour lui le stade suprême du salafisme. Il se réjouit :

Depuis que le sabre a commencé, c’est-à-dire depuis que le djihad a commencé, même les petites filles sont voilées. »

Mohamed Salem Madjissi, un célèbre prêcheur salafiste de la capitale mauritanienne Nouakchott, justifie calmement face à la caméra les attentats du 11-Septembre 2001, de « Charlie Hebdo » ou de Mohammed Merah : ce ne sont pour lui que des réponses à la prison américaine de Guantanamo, à la politique israélienne, ou à la colonisation, et « bien qu’imparfait », l’Etat islamique est à ses yeux légitime.

Une tribune pour les salafistes ?

Pendant toute la durée du film, aucune voix off, aucun spécialiste ne vient amener de contrepoint. Les images de propagande, parfois violentes, associées au discours des salafistes, ne font-elles pas de ce film une tribune pour les extrémistes ? François Margolin, conscient du risque, justifie :

A force de ne pas montrer ces images, on en oublie la violence. »

Surtout, insiste-il, des actes de résistance viennent apporter une réponse à cette violence.

Mamiti, un jeune homme de Tombouctou, regrette devant la caméra que les djihadistes aient interdits les chants et les rites traditionnels, déplorant leur « nouvelle religion ». Il ne peut s’empêcher de griller une cigarette, caché derrière un mur, avant de servir le thé à un dirigeant du groupe djihadiste Ansar Eddine. François Margolin observe : C’est un acte de résistance qui peut sembler infime, mais c’est peut-être ça la vraie résistance, concrète, un geste de la vie quotidienne. »

Un homme âgé explique comment on a voulu lui faire abandonner le tabac, en vain. C’est sur les rires de témoins de la scène que s’achève le film, au milieu des bouffées de fumée du vieil homme continuant à tirer sur sa précieuse pipe.

« Salafistes » : un documentaire qui montre « comment les jihadistes sont devenus qui ils sont »

Jeune Afrique – Par Nadia Rabbaa  – Mis à jour le 15 décembre 2015 à 18h21

Dans les salles fin janvier 2016, « Salafistes », le documentaire qui a largement inspiré « Timbuktu », montre la réalité du salafisme, du Mali à la Tunisie en passant par la Mauritanie. Entretien avec son réalisateur, Lamine Ould Mohamed Salem.

Tourné entre 2012 et 2015, le documentaire d’Ould Salem, journaliste mauritanien spécialiste du Sahel, mets à l’écran pour la première fois les théologiens du jihad en Afrique. Face caméra, en français ou en arabe, tout y passe : les attentes du 11 septembre, Charlie Hebdo, les juifs, l’alcool, les femmes, les homosexuels, Israël, l’Occident etc. Le tout entrecoupé d’images parfois difficilement soutenables issues de télés djihadistes montrant crument des amputations et des assassinats.

Jeune Afrique : Comment est née l’idée de faire ce documentaire ?

Lamine Ould M. Salem : J’étais à Gao en 2012 au début de la rébellion Touareg dans le Nord-Mali pour réaliset un reportage pour la chaîne de télévision M6. Sur place je réalise que les nationalistes touaregs du MNLA ne tiennent pas toute la ville. Ils tiennent quelques points stratégiques : l’aéroport, le gouvernorat, tandis que le reste de la ville, le marché et les rues sont aux mains des jihadistes du Mujao et du groupe Al-Moulathimin de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar.

J’essaye d’entrer en contact avec eux, sans succès. Je me débrouille pour avoir les coordonnées du porte-parole d’Ansar Eddine qui tient Tombouctou et lui demande si je peux venir avec un collègue étranger. Il me répond qu’il ne peut pas garantir sa sécurité mais que moi je peux venir. « Tu es chez toi (en tant que musulman, NDLR), personne ne peux t’en empêcher, le pays est tien ».

Je rentre en France mais je garde ça en tête. Le sujet est diffusé sur M6 en juin et le producteur et réalisateur François Margolin, que j’avais rencontré l’année d’avant pendant la guerre en Lybie, le voit et me propose une collaboration. C’est là qu’est né le projet. On part sur l’idée de montrer la charia au quotidien. Je rappelle le porte-parole d’Ansar Eddine et je retourne au Mali.

 Sur place quelle marge de manœuvre aviez-vous ?

Avant que je n’arrive les journalistes étaient très libres, jusuq’à ce qu’un confrère publie un sujet qui a déplu. À partir de là ils ont décidé que tous journalistes devaient être accompagnés d’un « mourafik » (accompagnateur). J’ai fait une demande d’accréditation qui a été validée et par la suite ils ont été très honnêtes, ils ont respecté ce qu’ils avaient dit : ils n’ont pas interféré dans mon travail et j’ai eu accès à tout ce que j’avais demandé. Je pouvais interroger tout le monde, y compris ceux qui ne partageaient pas leurs points de vue. J’avais seulement interdiction de filmer des femmes qui n’étaient pas habillées selon la tenue islamique, ou des soldats sans leur autorisation.

Le jour où ils ont exécuté un berger touareg qui avait tué un pêcheur Bozo*, ils ont demandé de ne pas filmer la mise à mort du condamné. Pour vérifier si j’avais bien respecté la consigne, ils ont pris ma caméra et mes téléphones portables. Ils ont regardé tous mes enregistrements et ont juste supprimé les discours des imams avant l’exécution. Puis m’ont remis mon matériel en me disant que j’avais bien respecté les conditions fixées. À partir de là, ils m’ont laissé filmer seul. Je devais leur remettre une copie de mes films avant de partir mais ils ont oublié de me le demander.

Combien de temps êtes-vous resté sur place ?

Je suis resté à Tombouctou de début septembre à fin octobre 2012 puis j’ai eu l’idée d’aller à Gao puisqu’il y avait le Mujao et Belmokhtar qui y était installés. J’appelle donc le porte-parole de Belmokhtar – qui est son gendre et qui est mauritanien – ainsi que le directeur de la police.

Comme j’avais été autorisé par Ansar Eddine à filmer à Tombouctou, ils m’ont autorisé à filmer à Gao. Le seul moment où j’étais accompagné c’était quand j’ai assisté au jugement du tribunal islamique ou en suivant une patrouille de la police islamique. Pour tout le reste je n’avais pas d’accompagnateur.

Pourquoi filmer dans trois pays et ne pas vous arrêter aux seules images du Mali ?

Beaucoup de gens m’ont posé la question. Il ne faut pas raisonner en mode Berlin 1885. Ces gens sont hors du temps moderne. Ils sont dans un temps qui est le leur, c’est un temps islamique, pré-colonial, dans lequel ils sont restés. Les liens sont évidents entre un malien musulman et un syrien par exemple ou encore entre le lieu saint d’El Quds à Jerusalem et Djenné au Mali ou entre un islamiste de Tunisie et un de cette région. Ils ont toujours eu des contacts.

Ce sont des gens qui se revendiquent de la même idéologie, ils se reconnaissent tous dans le salafisme. La référence est la même : ils ont tous un projet qui est celui d’un État islamique appliquant la charia.

Pourquoi s’arrêter au Mali ? Parce qu’il y a une continuité évidente. D’ailleurs quand vous les voyez, il y a des Égyptiens, des Algériens, des Azerbaïdjanais, des Nigérians, des Gambiens, des Marocains, des Saoudiens, c’est une sorte d’internationale. Quand vous regardez aujourd’hui, pourquoi des milliers de Tunisiens partent se battre en Syrie ? Ils ont en en partage ce rêve de restaurer le califat.

Et contrairement à ce que l’on croit, ils ont une base sociale très importante, même si la majorité de la population n’est pas forcément avec eux. Ils n’auraient pas tenu sans une adhésion populaire importante. Les gens étaient plutôt contents de l’exécution du berger touareg à Tombouctou. Quand je leur ai posé la question tous étaient là « la charia c’est bon, c’est Dieu qui a dit ça, il a tué, il doit être tué ».

Dans votre film vous montrez des salafistes mais aussi des jihadistes…

Tous les salafistes ne sont pas jihadistes mais tous les jihadistes sont salafistes. Le salafiste, c’est un musulman qui rêve de reproduire le mode de vie du prophète, de ses compagnons et des deux générations qui ont suivies, ce qu’ils appellent « les pieux ancêtres ». Certains d’entre eux sont tellement obsédés par cette idée qu’ils estiment que seul le sabre peut ramener les musulmans à ce modèle-là. Ceux-là sont jihadistes.

Le basculement se fait quand on prône l’usage de la force pour soumettre les gens et propager la religion. Les premiers sont des salafistes piétistes et quiétistes. Ils veulent vivre sur le mode de vie du Prophète et n’ont aucune volonté de prendre les armes. Les seconds sont pressés d’imposer leur modèle et prônent, pour diverses raisons, le jihad.

On le voit bien dans le film : tout est lié, aussi bien la foi, que les conditions de vie et le rapport au monde. Beaucoup de jihadistes sont devenus jihadistes moins à cause d’expériences personnelles que par révolte vis-à-vis de l’état du monde musulman, de l’occupation d’Israël ou de la politique américaine. Certains ont rejoint le jihadisme parce qu’ils ont connu Guantánamo, Abou Abou Ghraib, le soutien des puissances occidentales aux dictateurs arabes, ou encore par opposition au système politique dans lequel ils vivent. Ceux-là estiment que seul le jihadisme peut aujourd’hui faire entendre leur voix.

C’est cette voix que vous vouliez faire entendre ?

Je n’ai aucun message à faire passer, mon travail c’est de rapporter ce que j’ai vu, c’est tout. On entend parler de ces gens depuis très longtemps mais on ne les a jamais vus, on ne les a jamais entendus. Il était important de montrer leurs discours. La plupart ont une vague idée de ce discours mais là on le voit dans sa rationalité, on les voit argumenter, on voit les raisons qui peuvent pousser les gens adhérer à ce genre d’idéologie.

Plus que montrer qui ils sont, je voulais montrer pourquoi ils sont devenus qui ils sont. Et à chaque fois il y a Israël qui revient, les inégalités, l’état du monde musulman.

Il faut comprendre que ce sont des gens extrêmement convaincus de leurs croyances, ce sont plus des fanatiques que des voyous comme on a souvent l’habitude d’entendre. Ils sont persuadés que leur salut ici-bas et demain dans l’au-delà passe par ça.

*l’histoire de son exécution est racontée dans le film Timbuktu

 

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