Skip to content

Deux interviews de « SBM »

by sur 31 janvier 2016

Soumeilou Boubèye Maïga a été à la tête des services de renseignements maliens de 1993 à 2000, ministre de la Défense d’Alpha Oumar Konaré, chef de la diplomatie sous Amadou Toumani Touré. De septembre 2013 à mai 2014, Soumeylou Boubèye Maïga, est revenu à la tête du ministère de la Défense et des Anciens combattants. 

C’est un expert avisé des questions de sécurité en Afrique. Aujourd’hui, il coordonne, pour l’Union africaine (UA), une équipe d’experts sur le terrorisme et l’extrémisme violent en Afrique.

Dans deux interview donnés en quelques jours, il fait le point sur le terrorisme, les moyens de le combattre, les politiques de sécurité dans les pays du Sahel, l’importance de ce territoire dans l’appui fourni au terrorisme; il fait également un point précis des manques et des besoins de l’armée malienne.

Soumeilou Boubèye Maïga

Soumeylou Boubèye Maïga, expert en sécurité : «Les groupes terroristes vont frapper partout où leurs actions leur garantissent une résonance médiatique importante»

Propos recueillis par  Moussa BOLLY Pour l’Agence ANADOLU (Turquie) Posté le 30/01/2016      

Directeur des services de renseignement (DGSE), puis successivement ministre des Affaires étrangères et deux fois ministre de la Défense et des Anciens combattants, Soumeylou Boubèye Maïga est un expert avisé des questions de sécurité en Afrique.

Aujourd’hui, il coordonne, pour l’Union africaine (UA), une équipe d’experts sur le terrorisme et l’extrémisme violent en Afrique. Récemment, la Rédaction de l’Agence ANADOLU (Turquie) a sollicité son éclairage sur les attentats de Ouagadougou et sur l’environnement même de la lutte contre le terrorisme en Afrique. Interview !

Après la prise d’otages du Radisson Blu de Bamako qui a fait 21 morts le 20 novembre 2015, c’est Ouagadougou qui a été touchée par des attaques terroristes. Est-ce que cela vous surprend ?

Soumeylou Boubèye Maïga : C’était prévisible pour deux raisons.

D’une part, on constate une logique d’expansion territoriale des groupes qui veulent transporter la menace du Nord au Sud. Ils veulent progressivement quitter la zone traditionnelle, qui est le Sahel, et démontrer partout qu’ils conservent une capacité d’agir, quels que soient les coups reçus lors des opérations anti-terroristes. Il faut rappeler que déjà en 2013, juste deux jours après le début de l’opération Serval au Mali, Al Mourabitoune avait attaqué le bassin gazier d’In Amenas (une sanglante prise d’otages de quatre jours avait débuté le 16 janvier 2013 sur le complexe gazier de Tiguentourine, près d’In Amenas dans le Sud de l’Algérie, NDLR).

Et cela, pour démontrer qu’il a une capacité opérationnelle transnationale.

D’autre part, il y a une rivalité, une compétition, dont malheureusement les Etats et les sociétés sont les cibles, entre l’Etat islamique (E.I ou Daesh) et Al Qaeda. Chaque groupe voulant élargir sa base de recrutement et territoriale.

Pour toutes ces raisons là, il est acquis aujourd’hui que nul n’est à l’abri d’une action terroriste. Et cela, d’autant plus qu’avec l’engagement international en Syrie, il est évident que ces groupes, qui ne sont pas aussi déconnectés qu’on le croit concernant certaines cibles, vont tenter d’attaquer les différents Etats partout où les cibles semblent plus faciles à atteindre.

Certains observateurs pensent que la situation politique actuelle a rendu le Burkina vulnérable au terrorisme. Autrement dit, que, du temps de Blaise Compaoré, un attentat était impossible en plein centre de Ouagadougou. Êtes-vous de cet avis ?

Ce qui est vrai, c’est qu’un pays en transition ou en consolidation démocratique est toujours instable. Le pays est d’autant plus faible que, malgré les discours de consensus, il y a encore une forte polarisation. Alors que dans une situation comme celle des menaces terroristes, il est bon qu’il y ait une sorte de front commun pour faire face à une telle menace, et ne pas toujours mettre l’accent sur les divisions et même indexé tel ou tel.

Par contre, je pense que l’action qui a été menée au Burkina Faso s’inscrit dans la logique que je vous ai décrite plus haut, c’est-à-dire que les groupes vont frapper partout où les cibles semblent accessibles ; partout où leurs actions leur garantissent une résonnance médiatique importante ; et partout où ils peuvent toucher les intérêts des groupes qu’ils considèrent comme leurs adversaires.

Au Mali, la Terrasse, le Byblos de Sévaré et le Radisson Blu ont été attaqués. En Tunisie, un hôtel et un musée ont été ciblés. Deux hôtels et des Restaurants-Terrasses ont été visés à Ouagadougou. Est-ce toujours dans cette logique de changement de stratégie ?

De manière claire, les groupes terroristes sont dans une démarche d’asymétrie, c’est-à-dire qu’ils attaquent les cibles moins bien protégées.  Ils ne s’attaquent plus frontalement aux forces gouvernementales, mais ce que nous appelons des cibles molles comme des populations désarmées, des localités moins bien protégées, des espaces publics comme les hôtels.

Personne ne peut par exemple garantir pouvoir protéger sur son sol, les zones de tous les établissements hôteliers. Ce sont là autant de cibles relativement faciles pour eux. Maintenant, les Etats doivent revoir un certain nombre de normes, au moins pour renforcer la sécurité de ces lieux publics. Cela est valable pour les sites touristiques, pour les sites sensibles et c’est aussi valable pour les populations civiles elles-mêmes afin de les mettre, autant que possible, à l’abri de ces attaques.

Cette menace va durablement structurer la vie quotidienne des personnes, des collectivités, de l’ensemble des acteurs sociaux et économiques. Elle nous impose donc de nouveaux comportements, la diffusion des reflexes de sécurité à tous les niveaux pour prévenir ou amoindrir l’impact de leurs actions.

Pour vous les spécialistes, les renseignements sont très importants dans cette lutte. Et il est question de la mutualisation des moyens au niveau du G5 Sahel (Burkina, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad). Est-ce une solution efficace ?

C’est souhaitable face à une telle menace. Je pense que, techniquement, la coopération doit pouvoir se mettre en place parce qu’il s’agit seulement de s’entendre sur un certain nombre d’éléments pour au moins mettre en commun les informations relatives aux acteurs, les modes opératoires, les itinéraires…

Si vous prenez par exemple le Burkina, tout le Nord de ce pays fait frontière avec quatre régions du Mali et avec au moins trente à quarante points de passage entre les deux pays. En plus, vous pouvez passer de la zone de Ménaka, de Gao à l’Ouest du Niger et longer toute la frontière du Burkina avec le Mali. Et de là, on peut prolonger jusqu’au Nord de la Côte d’Ivoire, c’est-à-dire la zone de Misséni (Kadiolo) et de celle de Kolondiéba (qui ont été attaquées en juin dernier). Tout comme il est aussi possible de remonter par le Delta central du fleuve Niger jusqu’au Nord-Ouest de Tombouctou et joindre, par un autre axe, le Nord-Est du Mali, donc la région de Kidal…

En réalité, nous sommes dans un espace en réseau où la notion de frontières au sens occidental est inopérante, car nous avons presque les mêmes populations. Il y a donc une continuité territoriale, de fait qu’on ne retrouve pas dans d’autres régions du monde. Il s’agit maintenant de s’entendre véritablement sur la caractérisation d’un certain nombre d’éléments, en particulier les personnes qui sont impliquées dans cette lutte, puis se documenter. Comme ce sont des gens dissimilés au sein des citoyens pour mener leur guerre, il est nécessaire que les différents gouvernements trouvent aussi des formules pour que les populations participent à la détection des vecteurs de ces menaces.

Si cela est possible techniquement, est-ce aussi le cas politiquement, d’autant plus qu’il y a beaucoup de soupçons entre les dirigeants ?

La Mauritanie est par exemple accusée d’être une base-arrière d’Al Mourabitoune qui a revendiqué des attaques au Mali et maintenant, au Burkina Faso. Dans les cas comme ça, il convient toujours de clarifier les choses dès le départ par un dialogue franc, une discussion franche avec des éléments à l’appui.

Je ne pense pas que, volontairement, un Etat serve de base-arrière à des terroristes. C’est pourquoi je pense que le point le plus important est la caractérisation. Est-ce qu’on est d’accord tous que tel est dans la mouvance terroriste, que telle zone sert de base-arrière ?

Rappelez-vous tout ce qui a été dit par rapport au Mali, dans le temps (du temps du président Amadou Toumani Touré, le Mali était indexé par des voisins comme le ventre mou de la lutte contre le terrorisme, NDLR). Aujourd’hui, c’est la même chose. Mais, actuellement, on doit tous évoluer vers la tolérance zéro envers tout comportement ou tout individu susceptible de transporter cette menace à travers le pays ou au-delà des frontières.

Certains observateurs pensent que la multiplication des actes terroristes en Afrique marque l’échec des opérations militaires comme Barkhane initiée par la France. Est-ce votre avis ?

Pas forcément ! Dans la lutte anti-terroriste, le volet militaire est évidemment primordial en ce qu’il permet de neutraliser le noyau dur de l’adversaire. Il permet aussi de faire le tri entre les acteurs ; de différencier les catégories d’adversaires qu’on a en face. Mais, si ce volet n’est pas prolongé par une action socio-politique qui crée un nouvel environnement permettant de faire émerger différents acteurs dans cette lutte, c’est évident que l’action prouve rapidement ses limites.

Et surtout que nos forces font face à des menaces qui ne sont pas conventionnelles et qui imposent des exigences plus fortes sur le plan opérationnel, sur le plan des renseignements et de la logistique, sur le plan de la manœuvre.

Dans le cas de Serval comme de Barkhane, on peut simplement regretter que, d’une part, Kidal ait été laissée dans les mains des groupes armés et qui, objectivement, servent d’alibi ou de couverture aux terroristes. Tant que ces mouvements restent armés, il y a un environnement propice au terrorisme.

D’autre part, on peut aussi regretter que cette lutte anti-terroriste ne soit pas associée à la lutte contre toutes les formes de criminalités. On sait bien qu’il y a une interconnexion extrêmement forte entre l’économie criminelle et le terrorisme.

Imaginons qu’on ait un jour un Sahel par lequel les drogues, les armes, les migrants irréguliers ne pourraient plus passer. Cela signifie que la mafia serait totalement en ruines.

Or, aujourd’hui, l’Afrique de l’Ouest, particulièrement le Sahel, est devenue un espace stratégique important pour la criminalité transnationale. Quand vous regardez sur le plan géographique, toute la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest est à mi-chemin entre l’Europe et l’Amérique latine. Ce qui fait qu’une grande partie des drogues qui entrent en Europe, transitent par l’Afrique occidentale, par le Sahel. Jusqu’à 30 % de la cocaïne consommée en Europe passent par cette zone.

L’UNODC (Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime) avait évalué en 2012, que les réseaux mafieux avaient réalisé près de 900 millions d’euros de bénéfices, rien que sur la cocaïne, dont la moitié aurait été blanchie dans la zone ci-dessus mentionnée. À titre de comparaison, le budget de la Guinée Bissau fait 177 millions d’euros.

Cette économie criminelle a fini par imbiber, si l’on peut le dire, toutes les sphères de la société sahélienne, de l’Afrique occidentale. Elle a donc fini par gangrener différents rouages et mécanismes, différentes capacités. Autant de problèmes auxquels il va devoir faire face avec lucidité, avec méthode et sur la durée.

N’est-il pas utopique de vouloir combattre le terrorisme en Afrique alors que la Libye demeure un no man’s land ?

La Libye reste un foyer de déstabilisation important pour le Sahel et même pour l’Europe. Daesh occupe 20% du territoire libyen. Et il n’est pas exclu que Boko Haram ait fait allégeance à Daesh parce qu’il intègre ainsi toute la logistique de cette organisation, sa politique de communication. Ainsi, l’E.I peut prendre de revers le Tchad, le Niger.

La Libye reste un arsenal à ciel ouvert pour de nombreux groupes terroristes. Beaucoup d’armes qui circulent dans notre région, proviennent de la Libye. Et aujourd’hui, on a une sorte de jonction pour tous ces espaces. Quand vous regardez Boko Haram, il a un rayonnement sur le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, qui ouvre un couloir vers l’Afrique centrale.

À partir de la Centrafrique, s’ouvre un autre couloir jusqu’au Soudan. Et on sait que les pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest sont tous connectés les uns aux autres.  Nous avons donc une menace qui se métastase partout.

L’Union africaine (UA) vous a chargé de la coordination d’une équipe d’experts sur le terrorisme et l’extrémisme violent en Afrique. Que privilégiez-vous à ce niveau ?

Nous avons d’abord tenté d’établir un premier point de suggestion. Et il ressort de cela que les pays se dotent d’une politique anti-terroriste globale et institutionnelle. Or, on se rend compte que la plupart des pays n’ont pas encore ratifié les outils juridiques des Nations-Unies et de l’Union africaine. Ils n’ont donc pas encore de cadre législatif pour organiser la lutte anti-terroriste. Ce qui fait que nous sommes souvent dans des opérations ponctuelles, c’est-à-dire qu’il y a une situation, on lance une opération militaire sans lendemain. Ça ne peut pas marcher.

Il faut une architecture institutionnelle évidente à tous, une chaîne de commandement assez claire avec une bonne répartition du rôle de chacun en fonction des différents niveaux de menace. Il faut aussi une politique qui mobilise l’ensemble de la population dans la lutte contre cet adversaire opposé à la cohésion sociale, à la stabilité des Etats.

Une mobilisation qui se mène sur la durée. C’est une démarche fondamentale. Et il faut que nous ayons la lucidité de savoir qu’aujourd’hui,  personne n’est à l’abri. Il s’agit simplement de se doter de l’architecture qu’il faut, de s’armer des instruments juridiques, administratifs, sécuritaires pour faire face. Et ne pas aussi oublier que c’est une politique qui doit s’inscrire dans la durée.

 S. Boubèye Maïga : « Il faut que nous ayons une armée qui incarne l’identité du pays »

Publié le mardi 19 janvier 2016  |  Sahelien.com

Bamako, le 06 décembre 2014 au palais de la culture Amadou Hampate BA. L`Asma a tenu son premier congrès, sous la présidence de Soumeylou Boubeye Maiga.

Il a été à la tête des services de renseignements, de 1993 à 2000, ministre de la Défense d’Alpha Oumar Konaré, chef de la diplomatie sous Amadou Toumani Touré. De septembre 2013 à mai 2014, Soumeylou Boubèye Maïga, est revenu à la tête du ministère de la Défense et des Anciens combattants.

Dans une interview accordée à sahelien.com, l’expert des questions sécuritaires au Sahel, revient sur les évènements qui ont marqué son passage au ministère de la Défense, les maux dont souffre, l’armée malienne et les solutions pour la remettre sur pied, l’acquisition des équipements militaires, le trafic de drogue et la crise sécuritaire, etc. 

Sahelien.com : Vous revenez du forum sur la paix et la sécurité à Dakar, quelles sont les résolutions de ce forum ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Le forum a fait l’état des lieux de la sécurité dans le Sahel, d’une manière générale. On a parlé du terrorisme et de ses multiples formes, et aussi du financement des actions de lutte contre le terrorisme, notamment Boko Haram. On a fait le point sur les efforts qui sont faits au niveau du continent, pour voir si ce sont des efforts adéquats et adaptés. Mais l’idée générale du forum est, que les Africains puissent s’approprier la réflexion stratégique sur les questions de sécurité sur le continent, pour que ça ne soit pas seulement, l’apanage des structures et des personnes étrangères au continent.

Le forum a fait des recommandations dont la première, est de mutualiser les capacités des pays qui sont concernés par la même menace, ensuite le développement par ces pays d’un certain nombre d’efforts spécifiques, surtout sur le renforcement de leurs capacités à se renseigner et, à gérer la menace sur laquelle ils s’appuient. Et enfin, plus de coopération internationale, mais une coopération dans laquelle les Africains devraient progressivement occuper, une place de plus en plus intéressante, puisque c’est chez eux qu’il y a le théâtre des opérations. 

Sahelien.com : Selon l’accord de paix et de réconciliation, il est prévu que l’armée malienne retourne progressivement dans toutes les localités du pays. Pensez-vous qu’elle puisse désormais collaborer avec les ex-rebelles ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Dès lors que nous avons signé un accord, nous sommes partenaires, il faut que les différentes parties puissent agir dans un esprit de partenariat. Dans tous les cas, ce sont des Maliens. Il y en a parmi eux qui ont un savoir-faire certain, dont l’Etat ne devrait pas se passer. Maintenant, il faut que tout cela se passe dans un esprit de confiance réciproque et, se mettre dans la tête, que forcément ça va se faire sur la durée. Vous savez, quand les gens se sont combattus surtout d’une certaine manière et, que nous ne sommes pas à la première expérience, on peut avoir des problèmes de confiance, mais ça devrait marcher sur la durée. 

Sahelien.com : De quoi souffre l’armée malienne aujourd’hui ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Le premier problème que l’armée a eu, c’est que depuis les années 89-90, que la rébellion a éclaté de nouveau, nous sommes rentrés dans un processus de négociation, discussion. Les différents accords s’étaient traduits par un allégement progressif des dispositifs de l’Etat dans le nord, surtout son dispositif sécuritaire.

L’Etat était amené à abandonner certains de ses postes qu’il occupait, lesquels postes ont été aussitôt investis par les groupes armés, ça a laissé un vide dont ils ont profité. Aussi, l’armée s’est trouvée déployée dans des zones où, l’Etat n’avait pas la capacité de l’entretenir et de la faire fonctionner.

On avait des unités totalement isolées ici et là. Dans un contexte de paix, ça peut se comprendre, mais dans un contexte de conflit, ça pose de gros problèmes. Par exemple, vous pouviez trouver une unité de cinq à dix personnes, qui sont sous-équipées et démotivées. Nous avions une présence qui ne nous permettait pas de faire face militairement.

Au fil des ans, l’Etat a reculé progressivement jusqu’à avoir une présence militaire qui n’en était pas une en réalité. Et nous voilà présentement à la case départ où, il faut encore reprendre le processus de réoccupation, mais dans un contexte de rapport de force, qui n’est pas totalement maitrisé et n’est pas favorable à l’Etat. 

Sahelien.com : Que proposez-vous pour remettre l’armée sur pied ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Il faut que nous ayons une armée, qui de manière consciente, incarne l’identité du pays, sa volonté. Une armée au sein de laquelle, la dimension citoyenne et patriotique est une partie importante de la formation psychologique des gens. Il faut que nous ayons une armée qui s’entraîne. Les coûts de fonctionnement de l’armée sont tels que, nous avons des soldats qui ne s’entraînent pas toujours, parce qu’un soldat doit tirer quand même 200 à 300 cartouches dans l’année.

Les artilleurs, il leur faut s’exercer. Il faut savoir qu’un obus BM-21, coûte un million et demi de francs CFA. Normalement, il faut que ceux qui sont chargés de l’artillerie, puissent balancer une dizaine d’obus dans l’année, pour se faire la main, être dans les conditions. Et si, vous avez plusieurs unités, tout cela à un coût.

Malheureusement sur l’ensemble de ces actions ou activités, nous avons souvent des militaires qui vont sur le terrain, sans avoir eu à s’exercer, sans avoir eu à bien maitriser leurs outils et à intégrer l’utilisation de ces outils, dans une sorte de doctrine militaire sur le terrain. Nous devons renforcer le niveau de l’encadrement des soldats surtout, ce qu’on appelle la hiérarchie de contact, c’est-à-dire les sous-officiers, les officiers subalternes, parce que souvent sur le terrain, ça pose des grands problèmes. Et ce qui est valable pour les soldats, l’est aussi pour les officiers, parce que nous avons beaucoup d’officiers, quand ils sortent de l’EMIA (Ecole militaire interarmes, ndlr) de Koulikoro, ils n’ont pas l’occasion de se spécialiser dans les branches dans lesquelles, ils doivent servir : l’infanterie, les blindés, l’artillerie, etc.

Ils se retrouvent dans des situations, où ils n’ont pas la connaissance pratique suffisante pour pouvoir maîtriser à la fois, les équipements et intégrer ces équipements dans une doctrine d’ensemble.

Ce déficit-là, affaiblit leur capacité à commander les hommes, parce que si les hommes se rendent compte que leur encadrement ne maitrise pas techniquement l’outil de travail, ça pose problème. Il y a un ensemble de déficit, qu’il faut corriger et avoir une armée qui se professionnalise, où c’est vraiment un métier.

Il faut que le métier de militaire devienne un vrai métier et, que nous ayons des militaires ou une armée qui, sur le plan strictement professionnel a une grande maîtrise. La dimension patriotique dont j’ai parlé, même si on a l’impression qu’elle fait défaut, c’est dû au manque de formation. C’est dans la formation qu’on cultive l’endurance, la résistance, un certain état d’esprit. 

Sahelien.com : Un soldat a besoin de combien de temps pour se former ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Théoriquement, quand les soldats sont recrutés, ils ont entre 4 et 6 mois de formation commune de base et, puis après ils se spécialisent. Le problème, c’est que si vous n’avez pas les ressources qu’il faut, vous avez des soldats qui peuvent faire une bonne partie de leur carrière, ils n’ont jamais tiré un coup de fusil. 

Sahelien.com : Qu’en est-il de l’acquisition des équipements militaires dont le Bureau du vérificateur général vous accusait à l’époque ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Je pense qu’au fil du temps, tout le monde a vu qu’il y avait beaucoup d’affirmations gratuites, d’accusations infondées dans ce qui a été dit. Le problème de l’équipement de l’armée, de sa dotation en matériels conséquents se pose toujours.

Quand nous venions aux affaires en septembre 2013, c’était dans le contexte d’une armée qui avait perdu la quasi-totalité de son équipement dans le nord, donc il fallait tout reprendre et, dans un contexte où l’armée était toujours en opération, jusqu’à présent d’ailleurs, c’est-à-dire qu’on a un théâtre qui va de Nara à Tessalit, de Tenenkou à Tombouctou. C’est un théâtre de plus de 60% du territoire, sur lequel il faut déployer des hommes, les transporter, leur donner à boire, à manger, les habiller.

Je ne parle pas de l’équipement strictement militaire, rien que la logistique, c’est quand même 70% environ des charges que l’Etat doit supporter parce que c’est en plus dans des zones où il n’y a pas d’infrastructure, il n’y a absolument rien.

Je vous donne un exemple : comme nous avions à peu près 9000 hommes sur le terrain, même si vous devez donner un litre d’eau par jour et par hommes, il faut aller les chercher, il faut être capable de transporter de l’eau, faire des forages ainsi de suite, donc tout ce problème se pose toujours.

Et je suis persuadé que le Mali, comme tout Etat qui se respecte, devrait consacrer une partie substantielle de ses ressources propres à entretenir son armée, ce qui est le pilier central de l’Etat, parce qu’un Etat qui n’a pas d’armée n’est pas viable. Vous avez vu en 2012, en une demi-journée, tout l’Etat est tombé, parce qu’on n’avait pas de force de sécurité et de défense. C’est un peu cela, et puis on était dans un contexte où les gens ont voulu mélanger beaucoup de problèmes. 

Sahelien.com : Comment s’est passée la commande des matériels? 

Soumeylou Boubèye Maïga : On a identifié les équipements dont nous avions besoin. Il se trouvait que l’Etat n’avait pas les ressources pour y faire face alors que c’était des équipements qu’il fallait impérativement avoir. Soit les entreprises auprès desquelles on devait s’équiper, nous les donnaient à crédit, soit on trouvait les financements par d’autres voies mais toujours à crédit. Il se trouve que les entreprises françaises auprès desquelles, on devait s’équiper ne pouvaient pas nous faire des crédits au-delà de 18 mois.

Il fallait trouver une formule par laquelle, l’Etat pouvait régler mais sur deux ou trois budgets à peu près. C’est là, que les relations du président ont permis de trouver, quelqu’un qui pouvait mobiliser auprès d’une banque ou d’un consortium de banques, des ressources nécessaires, régler les fournisseurs à notre place et puis, se faire rembourser sur deux ou trois ans.

Bien naturellement, cet effort financier a un coût, parce que si vous vous endettez à la banque, il y a des frais et aussi la marge de l’intéressé. Donc c’était ça, je crois que les gens étaient allés vite en besogne et, ont parlé de beaucoup de choses, en comparant par exemple, les prix carreaux usines comme on le dit, et puis les prix de cession par l’intermédiaire.

Je ne connais nulle part, un article que vous pouvez avoir au même prix quand vous l’achetez à l’usine et quand vous l’acheter au marché, par exemple, surtout, si vous vous endettez pour l’acheter. Je pense que sur ces différentes questions, nous avons donné des explications sur lesquelles nous n’avons pas eu à ma connaissance, des réponses qui mettaient en cause les explications que nous avons fournies. 

Sahelien.com : Quel rôle joue le trafic de drogue dans la crise sécuritaire au nord du Mali ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Le trafic de drogue est un des facteurs qui ont contribué à consolider dans les régions du nord du pays, l’influence d’un certain nombre d’acteurs. Il faut toujours avoir en tête que les zones sahéliennes et sahélo-sahéliennes, dans la plupart des pays, d’ailleurs.

La Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad, l’Algérie, sont des zones qui ont des économies parallèles. Ce sont des zones qui ont toujours eu des économies qui se sont développées, en dehors des cycles officiels qui ont été donc des trafics. Avant, c’était des produits alimentaires, après il y avait la cigarette, et présentement il y a la drogue. Et la drogue fait partie de ce qu’on appelle l’économie criminelle, parce que là, c’est vraiment des réseaux mafieux, qui désiraient exclure toute institution étatique dans ces régions, pour pouvoir continuer leur activité.

Donc, on a assisté à une sorte de collusion entre le réseau de la drogue et le réseau de la rébellion, les deux se renforçaient mutuellement. Aujourd’hui, je pense que la mainmise des acteurs de la drogue sur le processus politique social et, même militaire dans cette zone, est un facteur important, qu’il faut voir.

C’est même un facteur qui empêche toute évolution positive, parce que tant qu’il n’y a pas cette confusion, c’est un trafic qui ne peut pas continuer, or c’est un trafic qui génère énormément de ressources.

Le Sahel est aussi une zone cruciale, dans le développement du trafic parce que, c’est la zone de transit entre différentes régions. Par exemple, quand les gens veulent passer de l’Amérique centrale en Europe en contournant les différentes barrières, c’est la zone la plus facile pour eux. 

Sahelien.com : L’Etat avait-il abandonné ces zones aux mains des trafiquants ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Il y a eu progressivement une sous-administration, c’est-à-dire un repli progressif de l’Etat de ces zones. On ne peut pas dire que c’était une volonté de l’Etat de les abandonner, mais il y a des facteurs objectifs.

Les trois régions du nord, sont caractérisées par la grande distorsion qui est entre la taille du territoire, la taille de la population et, la taille des ressources avérées ou exploitées. C’est 62% du territoire, mais moins de 10% de la population. Donc le premier point, c’est comment assurer une couverture administrative adéquate d’un espace vide ?

Deuxièmement, sur un certain nombre d’investissements et d’équipements, l’Etat s’est trouvé confronté depuis, les années 80 à la mise en avant des critères démographiques, comme critères d’intervention. On vous dit par exemple, il faut 3000 à 5000, personnes pour faire une école, ou un centre de santé etc. Or, il se trouve que dans ces zones c’est rare de trouver des endroits qui dépassent tous mille personnes. Si bien qu’il y a des parties entières de ces endroits de par leur non occupation, sont aussi abandonnées par l’Etat. 

Sahelien.com : La gestion au sommet de l’Etat n’est-elle pas à la base de ce dépeuplement ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Le sous-développement des zones, le manque d’activités économiques formelles, ont aussi contribué à ce dépeuplement. Vous prenez, les trois régions du nord, en particulier les régions de Kidal et de Gao, les seules activités qui procurent un salaire régulier, c’est l’administration publique.

Donc on a assisté à une situation où c’est comme si on a deux territoires, un contrôlé par l’Etat et l’autre par les trafiquants. 

Sahelien.com : Pourquoi n’étiez-vous pas dans la délégation, lors de la visite du Premier ministre Moussa Mara le 17 mai 2014 à Kidal ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : J’avais des problèmes de santé, c’est tout. Je crois que le Premier ministre, lui-même s’était largement expliqué sur la question. Je n’aime pas parler de mes problèmes de santé, mais je suis quelqu’un d’hypotendu.

Quand on est arrivé à Gao, je faisais une tension de neuf et demi. La délégation même y compris, le Premier ministre a estimé qu’il fallait que je rentre à Bamako, parce que je ne supportais pas. On avait fait le trajet Bamako-Goundam-Tombouctou à bord d’un hélicoptère russe qui n’est pas pressurisé et, cela m’avait posé beaucoup de problèmes. On devait aller sur Kidal et, on était effectivement jusqu’à Kidal, on n’a pas pu atterrir. C’est là qu’on est venu à Gao. Je ne pense pas qu’au Mali, quelqu’un puisse mettre en doute mon courage (Rires). 

Sahelien.com : Qui a donné l’ordre d’attaquer le gouvernorat quatre jours plus tard? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Normalement, le rapport de la commission parlementaire devrait nous édifier, mais c’est évident que ce n’est pas le ministère de la Défense, c’est très clair. 

Sahelien.com : Disposez-vous du rapport sur le massacre d’Aguelhoc et sur l’attaque du gouvernorat de Kidal ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : Honnêtement non. Je sais que quand il y avait eu les évènements de Kidal et, tout ce qui s’en est suivi, les députés à l’Assemblée ont sollicité, la mise en place d’une commission parlementaire qui devait aider à donner des éclairages, sur ce qui s’est passé. J’ai été auditionné comme d’autres, mais on attend toujours. J’entends ici et là qu’ils auraient fini leur travail et, auraient déposé leur rapport. 

Sahelien.com : Après votre démission en mai 2014, vous avez été interpellé trois mois plus tard, à Paris dans l’enquête liée à l’homme d’affaires Michel Tomi, qu’est-ce qu’on vous reprochait ? 

Soumeylou Boubèye Maïga : La justice française a ouvert une information judiciaire sur Tomi pour différentes choses et, comme l’avion présidentiel est commandé par le ministère de la Défense, et j’étais le signataire du bon de commande, j’ai fait deux jours d’interrogatoire sur différents aspects relatifs à cette commande.

Je n’ai pas été mis en cause

 

Publicités

From → Revue de Presse

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :