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Des destructions méritent-elles la CPI ?

by sur 3 mars 2016

La comparution du djihadiste touareg malien Ahmad Al Faqi Al Mahdi devant la Cour Pénale internationale (par ailleurs mise en cause par l’Union  Africaine) donne lieu à des interrogations : la destruction  de bâtiments mérite-t-elle cette comparution ?

C’est peut-être oublier un peu vite que ce n’est pas le seul chef d’accusation porté contre ce leader qui a d’autres forfaits à son actif, notamment des violences faites aux populations.

De même que la destruction de bâtiments inscrits au patrimoine de l’humanité n’est pas assimilable à de « simples » destructions de bâtiments.

Explications.

Pourquoi la destruction des monuments est-elle un crime?

Recueilli par Sabine Gignoux – La Croix –  le 02/03/2016 à 16h28

Pour la première fois, un homme est poursuivi par la Cour pénale internationale pour des crimes de guerre qui concernent des attaques contre des édifices religieux et des monuments historiques.

Soupçonné d’avoir dirigé la destruction des mausolées de Tombouctou en 2012, le djihadiste malien Ahmad Al Faqi Al Mahdi comparaît devant la CPI, qui doit déterminer si les preuves sont suffisantes pour ouvrir un procès. Mechtild Rossler, directrice de la division patrimoine et du centre du patrimoine mondial à l’Unesco, explique cette procédure .

 

En quoi la destruction des mausolées de Tombouctou peut-elle être considérée comme un crime?

Mechtild Rossler: Il y a eu, depuis mai 2012 à Tombouctou, des attaques très violentes et répétées contre le patrimoine culturel de cette ville. Quatorze des seize mausolées de saints musulmans classés au patrimoine mondial de l’Unesco ont été détruits et 4 200 manuscrits anciens de l’Institut Ahmed-Baba ont été brûlés. Environ 350 000 autres manuscrits, qui se trouvaient en grand danger, avaient heureusement pu être évacués par la population vers Bamako.

Ces destructions ont représenté un préjudice énorme et pas seulement pour le patrimoine. C’est l’identité culturelle et spirituelle de tout un peuple qui a été atteinte. En cela, ces destructions constituent bien un crime. La convention internationale de la Haye (1954) sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé prévoit d’ailleurs que leur destruction puisse être assimilée à un « crime de guerre ».

Par ailleurs, les sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco sont protégés par la Convention de 1972 qui a été ratifiée par 191 pays. Si un site est menacé, l’humanité tout entière se doit donc de réagir. Le conseil de sécurité des Nations unies a d’ailleurs adopté plusieurs résolutions dans lesquelles il a condamné fermement ces destructions de Tombouctou. Il a aussi inclus la préservation des sites culturels maliens dans le mandat des troupes de la Minusma (1), en collaboration avec l’Unesco.

Les poursuites engagées par la procureure de la CPI s’inscrivent dans cette même direction. Quant à l’Unesco, son rôle est d’œuvrer pour préserver le patrimoine sur le terrain et de restaurer ce qui a été détruit quand cela est possible.

Cela l’a été à Tombouctou où les mausolées détruits ont tous été rebâtis…

R.Oui, nous avons travaillé avec l’aide de la Banque mondiale, de la France, de l’Allemagne et d’autres pays pour reconstruire ces monuments. Cela a été aussi possible car il s’agit d’un patrimoine vivant, d’architectures en terre et les artisans locaux ont conservé les savoir-faire pour les entretenir.

Le chantier a été réalisé avec eux. Et en juillet 2015, la directrice générale de l’Unesco s’est rendue à Tombouctou pour inaugurer ces mausolées rebâtis. Le sauvetage de ce patrimoine est très important pour la population locale, car il représente aussi son futur.

La préservation des manuscrits évacués à Bamako est aussi en cours. Il faut à la fois les restaurer physiquement, car ils ont souffert dans toutes ces pérégrinations, et les numériser car l’importance de cette bibliothèque est considérable, bien au-delà de Tombouctou : pour toute l’Afrique.

Les destructions de monuments ont dramatiquement continué ces dernières années, notamment à Palmyre, en Syrie. Peut-on envisager que d’autres criminels soient poursuivis à l’avenir?

R.Ce sera à la Cour pénale internationale de le déterminer. L’Unesco, une fois encore, ne peut que s’attacher à la protection du patrimoine. Malheureusement, tout ne pourra pas être rebâti.

La reconstruction dans le cadre de la Convention du patrimoine mondial est en effet un sujet complexe, car les sites doivent garder leur authenticité. Les grands bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan (2), détruits par les Talibans, n’ont ainsi pas été reconstruits. En revanche, l’Unesco a aidé à consolider les niches qui abritaient ces Bouddhas et qui renferment des peintures exceptionnelles.

Le pont de Mostar en Bosnie a pu, lui, être rebâti et a été inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco seulement après pour sa valeur associative et non pas architecturale. Bref, chaque cas est particulier.

Nous avons cette semaine une réunion avec le Conseil international des monuments et des sites (Icomos) pour essayer de définir des règles, une méthodologie. Pourra-t-on restaurer tout le patrimoine d’Alep ? Il faudrait pouvoir d’abord évaluer vraiment l’ampleur des dégâts sur place. S’agissant du site archéologique de Palmyre, la reconstruction totale du site me paraît impensable, mais peut-être pourrons-nous en sauver une grande partie. Les archéologues doivent nous aider à traiter cette question cruciale dans le futur.

(1) Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali.

(2) Inscrits seulement sur la liste indicative de l’Unesco à l’époque.

 DESTRUCTION DE MAUSOLEES AU NORD MALI : Al-Faqi doit payer le prix fort pour ses crimes  

 « Le Pays » 2 mars 2016 

Ahmed Al-Faqi : ce nom ne vous dit peut-être rien. Et pourtant, c’est Ahmed Al-Faqi Al-Mahdi alias Abou Tourab, un ancien membre d’Ansar Dine, l’un des nombreux groupes islamistes armés qui ont semé la terreur au Nord-Mali pendant l’occupation djihadiste en 2012.

A la tête de la brigade dite des mœurs de ces fanatiques qui avaient envahi le septentrion malien avec l’intention d’y appliquer la charia, Ahmed Al-Faqi  qui était chargé de faire appliquer l’idéologie djihadiste, est soupçonné d’avoir orchestré, coordonné et dirigé, à l’époque, la destruction, à Tombouctou, de plusieurs édifices religieux sacrés dont une mosquée et des mausolées de saints, vieux de plusieurs siècles,  religieusement entretenus par les populations locales pour lesquelles ces édifices ont une lourde charge religieuse et affective.

On s’en souvient encore, comme si c’était hier, tant les images de ces fous d’Allah qui ne se sont pas contentés de couper à tour de bras des mains et des pieds ou de procéder à des lapidations, ont négativement marqué les esprits et révulsé bien des consciences.

Le simple fait qu’Al-Faqi comparaisse est déjà en soi un signe fort

Alpagué et transféré illico presto à la Cour pénale internationale (CPI) suite au mandat d’arrêt émis contre lui, ce tristement célèbre chef djihadiste malien comparaît depuis hier, devant l’institution judiciaire internationale pour une audience de confirmation des charges pour « crimes de guerre ».

C’est une première qu’un chef djihadiste soit traîné de la sorte devant un tribunal, qui plus est, se trouve être la Cour pénale internationale et que celle-ci engage des poursuites pour destruction de patrimoine culturel. Dans le cas d’espèce, ces poursuites sont passibles de 30 ans de prison pour le prévenu. 

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il fallait absolument qu’une telle procédure se tienne, et l’on espère qu’elle va aboutir à la tenue d’un procès. Toute chose qui aurait l’avantage de prouver à la face du monde, toute l’importance que revêtent ces vestiges historiques pour la perpétuation de la mémoire de l’humanité. Car, les édifices ont beau être reconstruits, certaines reliques seront à jamais perdues pour l’humanité. 

Aussi, le simple fait qu’Al-Faqi comparaisse est déjà en soi un signe fort qui traduit, si besoin en était encore,  cette loi du karma selon laquelle chacun finit toujours par être rattrapé, d’une manière ou d’une autre, par ses propres actes. Que ce soit en bien ou en mal. Et quand on pense qu’il n’y a pas si longtemps, Al-Faqi et ses sbires faisaient la pluie et le beau temps dans la Cité des 333 Saints, en fanfaronnant dans leurs jellabah tout en commettant des abus et autres sacrilèges, l’on peut dire que Fatou Bensouda a fait œuvre utile en traînant Al-Faqi à la barre.

Il faut maintenant espérer que les juges seront convaincus par l’argumentaire de la procureure sur la nécessité d’agir face aux « assauts contre une population dans ses croyances religieuses » et face à la « mutilation de notre patrimoine commun », pour la tenue du procès. Car, Al-Faqi doit payer pour tous ses crimes. 

Mais avant qu’on en arrive là, nul besoin de dire que c’est un exercice difficile auquel s’adonne la Cour pénale internationale, en raison de la spécificité même de l’objet des charges : crimes contre l’humanité pour destruction d’édifices religieux classés au Patrimoine mondial de l’humanité.

Les actes posés par Al-Faqi et ses lieutenants sont gravissimes

Mais à y regarder de près, pour une première et pour un coup d’essai en la matière, la CPI pourrait réussir un coup de maître pour ce procès à haute portée pédagogique, car s’attaquer à la culture d’un peuple, c’est s’attaquer à son âme et à ses racines. Vouloir les faire disparaître en les détruisant, c’est vouloir effacer la mémoire et le passé de ce peuple en lui enlevant ses repères, ses valeurs et tout le référentiel qui constitue le ciment de ce peuple. L’on voudrait simplement exterminer un tel peuple que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

De ce point de vue, il n’y a pas de terme plus approprié  que le mot crimes pour qualifier de tels actes qui sont commis non pas à l’encontre d’un individu, mais de toute une communauté. Chose qui, à bien des égards, s’apparente à un crime à une plus grande échelle que le viol et les assassinats individuels.

Comme disait un penseur, « la culture, c’est ce qui nous reste quand on a tout perdu ». Si l’on doit en sus chercher à vous enlever ce reste, l’on n’est pas loin de vous  dénier tout droit. Car, la réalité est que ceux qui détruisent ces mausolées ne sont rien d’autre que des nihilistes qui n’ont rien d’autres à proposer que de créer une situation confuse où le peuple perd tous ses repères. Cela est, du reste, un phénomène assez nouveau qui tranche avec certaines pratiques assez connues comme l’utilisation du viol ou de la faim, entre autres, comme armes de guerre. C’est pour toutes ces raisons que les actes posés par Al-Faqi et ses lieutenants sont gravissimes.

En tout état de cause, l’on pourrait logiquement s’attendre à ce que les charges retenues contre Al-Faqi soient élargies à d’autres exactions commises sur les populations, notamment les horribles scènes de lapidation, de coupures de bras et autres supplices qui ont caractérisé cette sombre période de l’occupation djihadiste au Nord-Mali et qui sont autant d’atteintes graves aux droits de l’Homme et à la dignité humaine. En outre, la CPI ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin.

Et l’on espère que des poursuites du même genre seront engagées contre les criminels de l’Etat islamique qui se sont rendus coupables de faits similaires et tout aussi graves, notamment la destruction de colonnes de la cité antique de Palmyre en Syrie.

 

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From → Revue de Presse

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