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Peut-on lutter contre la radicalisation religieuse ?

by sur 21 mars 2016

La déradicalisation des jeunes qui se sont laisser embarquer n’est pas plus facile au Mali qu’en France, et il sera difficile de ramer à contre courant.

On compte sur l’éducation, sur la lutte contre le chômage et la corruption, mais les familles et les connaissances peuvent aussi jouer un rôle considérable dans la prise de conscience.

Quant à l’Etat, chacun sait qu’il manque de moyens… et ça, on l’entend au Mali comme en France !

Radicalisation des jeunes : la rédemption est-elle possible ?

Par Célia d’ALMEIDA – Journal du Mali – 18 Mars 2016

Les attentats terroristes, qu’ils se produisent en France, ou dans la sous-région ouest-africaine, révèlent un phénomène inquiétant : ce sont de jeunes voire très jeunes gens qui en sont les auteurs.

Hama Cissé, comptable à la retraite, est un ancien élu de Ténenkou, dans la région de Mopti, une localité qu’il a dirigée pendant 10 ans (1999-2009). Lorsqu’elle est tombée sous le joug djihadiste pendant l’occupation des régions du nord en 2012, c’est donc avec désolation qu’il a vu les fils du terroir s’enrôler dans les mouvements islamistes. Une fois la ville libérée, « certains sont revenus, ils sont rentrés dans leurs familles. On les connait, et comme ils n’ont pas commis d’exactions, personne ne leur dit rien », explique-t-il. Les autres, ceux qui ont définitivement tourné le dos à leur communauté, « il n’est pas question de les laisser se perdre ».

C’est fort de cette conviction qu’avec d’autres personnalités de la région de Mopti, élus, religieux, leaders communautaires, dont il « préfère ne pas citer les noms pour des raisons de sécurité », qu’il a entrepris il y a des mois de ramener « ceux qui ont regretté et qui veulent revenir ».

Première victoire pour cette initiative : 200 jeunes radicalisés, la plupart affiliés au Mouvement de libération du Macina d’Amadou Kouffa, ont accepté de déposer les armes et de saisir l’opportunité de réinsertion qui leur était ainsi offerte.

La radicalisation est en général perçue comme une forme de compensation sociale et affective, qui émerge en réaction à une violence subie ou perçue comme telle. Dans le cas de l’islamisme, elle se lit comme une forme aboutie d’engagement violent, sur fond de frustration économique, sociale ou politique.

Dans ce contexte, le discours religieux devient fortement intégrateur, articulé autour de valeurs et de références communes, absolues. Loin d’être circonscrit au Mali, ce phénomène y a ses spécificités et, selon Brema Ely Dicko, socio-anthroplogue, il convient de faire la part des choses.

« La plupart des jeunes dits radicalisés au Mali ne sont pas dans la même logique que les jeunes Occidentaux qui partent de chez eux pour faire le djihad en Syrie ou en Irak. Ce sont surtout les considérations économiques qui poussent nos jeunes dans les rangs des mouvements armés. À l’arrivée du MUJAO par exemple, les jeunes se sont fait embaucher pour 100 000 à 150 000 francs CFA. Parce qu’ils n’avaient pas d’autres alternatives ».

Quant à Hama Cissé, il affirme que « celui qui prend les armes, quelque soit sa motivation, est un rebelle », et ne veut pas faire de distinctions entre ceux qui rejoignent les groupes islamistes par conviction et ceux qui y vont pour l’argent, ni même ceux qui ont, à un moment donné, trempé dans les trafics. Sans oublier ceux qui ont été enrôlés de force, parfois à un très jeune âge, et qui ont grandi en maniant les armes. Ce sont « nos enfants. S’ils veulent revenir, on les accueille, il faut leur parler, leur donner des idées».

Machine arrière, « pour la paix ».
Comprendre et agir

         Le mouvement Sabati 2012, regroupement d’associations musulmanes et de la société civile, s’est lui aussi investi dans le combat contre le radicalisme religieux. Il a organisé un colloque national sur le sujet à Bamako, du 27 au 29 février 2016. L’objectif de la rencontre, qui a bénéficié du soutien du ministère des Affaires religieuses et du Culte, était de déterminer les causes de ce phénomène et de dégager les pistes pour qu’au sein même de la structure religieuse, des actions soient entreprises pour le combattre.

Moussa Boubacar Bah, président de Sabati 2012, assurait à cette occasion que les lieux de culte religieux ont toujours servi de rempart contre le radicalisme religieux armé.

Pour l’imam Dicko, également intervenant lors du colloque, « le radicalisme intervient quand il y a une crise de confiance entre les gens ». La question de la gouvernance est en effet au cœur des causes du phénomène, qu’il touche les jeunes ou les moins jeunes.

« Les jeunes ont une dent contre l’État. Beaucoup d’entre eux n’ont pas de perspectives, que ce soit les citadins ou ceux vivant dans les campagnes. Ils sont donc vulnérables face à certains discours, et surtout les plus extrémistes », explique Brema Ely Dicko. Selon lui, la radicalisation, plus ancienne qu’on ne le pense, remonterait aux années 80, quand les difficultés économiques se sont accrues. Incapable de faire face aux besoins des populations, L’État a laissé le champ libre à différents acteurs, dont les ONG islamistes, ou même des groupes armés tels que le GSPC devenu AQMI, qui ont mené des actions humanitaires à l’endroit des plus fragiles.

Des dons qui s’accompagnaient le plus souvent d’invitation à pratiquer un islam plus rigoriste. Ceci ne correspond pas tout à fait au cas malien, nuance-t-on au ministère des Affaires religieuses et du Culte. « Les jeunes qui commettent des actes terroristes ne sont pas des Maliens, car notre islam ne s’accommode pas de pratiques violentes, il est tolérant », soutient le ministre Diallo. AQMI en revendiquant les attentats à l’hôtel Radisson Blu à Bamako avait pourtant bien présenté les deux jeunes assaillants comme des Maliens.

L’éducation comme solution

         Aucun chiffre n’étant disponible sur le nombre de jeunes maliens membres des groupes armés, il est difficile d’appréhender l’ampleur de la tâche. « Ces jeunes sont connus, au moins par les familles, les communautés. Ce sont à elles, à nous les parents de nous engager pour qu’ils sortent de ce piège. Toutes les bonnes volontés doivent participer à ce combat », explique encore M. Cissé.

Cette démarche pédagogique est la voie choisie également par les autorités à travers le ministère des Affaires religieuses. La formation des leaders religieux et surtout des imams, est déjà une priorité, « car le problème vient de l’interprétation des textes ».

L’autre piste pour freiner le phénomène est l’enseignement de la religion dès l’école fondamentale, afin d’ancrer les valeurs de tolérance et de paix dans les esprits les plus jeunes. La solution serait donc dans le dialogue, la sensibilisation et non la coercition, comme on le voit dans certains pays, européens notamment, où les postulants au djihad sont arrêtés et incarcérés.

« Il faut offrir des perspectives à ces jeunes. L’accord de paix nous donne une bonne base pour notre argumentaire quand nous les rencontrons. Il contient des raisons pour ces jeunes de croire en leur pays, en leur région, et de comprendre que la solution ne se trouve pas dans les armes. Ainsi, s’il y a intégration ou d’autres projets, ils savent qu’ils vont avoir du travail, c’est tout ce qu’ils demandent », conclut Hama Cissé. Qui ajoute que pour le moment, « on travaille discrètement, on rencontre les jeunes, dont certains sont en brousse, vers la frontière mauritanienne, en ville, dans la région de Mopti ».

Il en appelle à l’État qui doit protéger ceux qui ont accepté de faire ce travail de sensibilisation et d’éducation.

Thierno Amadou Hass Diallo: « C’est une erreur de penser qu’on peut lutter contre le radicalisme par la radicalité »

Par Célia d’ALMEIDA – 18/03/2016

Le Ministre des Affaires religieuses et du Culte s’exprime sur le phénomène de société qu’est la radicalisation religieuse et les moyens de le combattre.

Journaldumali.com] : Bamako, Ouagadougou et tout récemment Grand-Bassam, les images des revendications montrent de jeunes gens, à peine sortis de la puberté, qui sont les auteurs de ces atrocités. Pourquoi cette « juvénilisation » du djihadisme ?

Thierno Amadou Hass Diallo: La jeunesse est un âge où la réflexion n’est pas encore mature, où on peut être « idéologisé ». Les islamistes ont bien compris cela. Ensuite, il y a cette réalité à ne pas se cacher : le désœuvrement de la jeunesse, le manque de repères sont des réalités.

Nos ainés avaient des référents, des images comme celles des premiers présidents, les Modibo Kéïta, les intellectuels, etc. Aujourd’hui la jeunesse n’a plus d’exemples auxquels s’identifier. Le sous-emploi, le chômage compliquent la donne, surtout pour la jeunesse de formation arabophone qui ne se sent pas acceptée, intégrée. Ces djihadistes qui ont pris le nord se sont servi de mendiants à Mopti, Sévaré, Douentza, comme secondes mains.

L’islamisme est importé au Mali. Il y a des pratiques plus ou moins radicales, mais voir que la religion devient un élément qui pousse à la haine, c’est nouveau au Mali. Nous l’avons connu avec l’importation de la crise libyenne et ses corollaires. Cette guerre contre l’islamisme est une nouvelle donne dans le calcul du développement de nos États. Il y a donc urgence à revoir nos politiques de développement afin que cette jeunesse soit occupée et sainement encadrée.

À vous entendre, il y a un vide dans lequel s’engouffrent ces mouvements religieux peu ou pas contrôlés qui arrive à capter cette jeunesse. Y a-t-il finalement une réelle volonté politique de contrecarrer cela ?

C’est pour occuper ce vide que le département des Affaires religieuses et du Culte a été créé. Cela fait plus de 50 ans qu’au Mali, le champ religieux était vide du côté de l’État. Qui s’occupait des imams, des maîtres coraniques, des mosquées ? Personne.

Si vous avez des mains et des poches extérieures qui arrivent à prendre cela en charge, forment des imams, construisent des mosquées, créent des centres de formation, il va de soi que ce sont ces personnes qui ont l’autorité sur le message à transmettre. Et le message varie selon l’obédience de celui qui transmet le message.

Prenez les écoles arabophones au Mali, dites medersa, vous avez des différences selon l’obédience du fondateur de l’établissement, du lieu où les professeurs ont eu à faire leurs études, de la provenance des manuels que ce soit du Soudan, de la Lybie, de l’Egypte ou de l’Iran… C’est un fourre-tout qui n’est pas régulé.

C’est pourquoi d’ailleurs, la première convention signée par le Président de la République nouvellement élu concernait la formation de 500 imams au Maroc. Parce que quand le niveau de ceux qui doivent transmettre le message religieux ne leur permet même pas de décrypter la chose religieuse, le message est dévié.

En dehors de la formation d’imams au Maroc, quelles sont les autres actions qui vont dans le sens de la régulation de ce secteur ?

Nous n’allons pas prendre des arrêtés ou des décrets parce que c’est un champ d’action libéral. Tant que nous ne construisons pas les mosquées, ni les églises d’ailleurs, que nous ne payons pas les imams, il n’est pas possible d’avoir des moyens de pression pour que nous puissions imposer des principes.

Quand on retrouve deux mosquées qui se font face dans la même rue, ce n’est ni la responsabilité de l’imam, ni celle du promoteur de la mosquée. Une question se pose : qui a donné cette autorisation, alors que dans le même temps, on n’autorise pas deux pharmacies à se faire face ? Quelle est donc notre vision par rapport à la chose religieuse ? Nous l’avons laissé de côté et ce n’est pas en deux ou trois ans que l’on peut réguler et réorganiser un secteur qui est resté comme tel depuis même avant les indépendances.

Comment alors faire face à cette anarchie qui en quelque sorte fait le lit du radicalisme ?

Il s’agit d’aller vers une démarche participative et pédagogique. Nous n’avons pas les statistiques exactes du nombre de mosquées et donc d’imams, mais ce n’est pas moins de 10 000. 500 imams formés, c’est une goutte d’eau. Il s’agira de voir comment proposer des formations à Bamako.

Au delà de cela, ayons le courage d’introduire l’enseignement des religions dans nos écoles. Il faut que l’homme malien s’approprie le message religieux. Ce n’est pas une atteinte à la laïcité. Je ne suis pas pour cette laïcité qui devient du laïcisme. Pour moi la laïcité, c’est donner une chance à chacune des confessions qui existent dans un pays, de s’exprimer et que chacun soit libre d’affirmer sa foi. Mais aussi que dans l’affirmation de cette foi, l’État soit là comme élément régulateur et non qu’il fasse dos à la religion.

Enseigner la religion à l’école permettra aux enfants de grandir en s’appropriant le fait religieux, au-delà des prismes et des clichés. Il faut en avoir le courage, car c’est une erreur de penser qu’on peut lutter contre le radicalisme par la radicalité. La réponse ne peut pas être du tout sécuritaire. C’est avant tout un travail de récupération qui va prendre du temps. C’est un travail sur l’homme et il ne se fera pas par des décrets et des arrêtés. Il se fera dans la pédagogie, dans la persuasion, dans l’éveil de la conscience.

Il y a des initiatives en cours, comme celle dont on a entendu parler à propos des jeunes de la région de Mopti. Y êtes-vous associés ?

C’est encore la problématique de ce département. Il semble qu’on n’ait pas encore compris que la question du radicalisme est une question religieuse et qu’on ne peut pas traiter de cela sans l’implication d’un département en charge des questions religieuses.

Mais nous avons des actions posées avec d’autres partenaires, comme par exemple le colloque contre la radicalisation organisé par le mouvement Sabati 2012 en février dernier. D’autres projets sont en cours.

Verra-t-on par exemple la création de centres de dé-radicalisation pour ces jeunes ?

Est-ce que vous pouvez montrer quelqu’un du doigt et dire aujourd’hui avec certitude cette personne est radicalisée ? Il faut qu’on sorte des prismes. Les gens n’appréhendent pas encore jusqu’où vont les radicaux dans certains pays. Ce radicalisme extrême n’existe pas au Mali. Donc nous n’allons pas faire du copier coller. Nous n’avons pas besoin de ce genre de maison ici. Quand on voit ce qui y est investi comme moyen, nous ne pouvons pas faire ça. Donnez les moyens à l’État pour faire face.

Si nous voulons sauver la laicité, il faut qu’on nous donne les moyens. Déjà, nous avions des problèmes avant l’arrivée de ce djihadisme. Le manque de moyens est une réalité et nos partenaires le savent. 

 

 

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