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Aïssa Maïga : « jamais où on l’attend »…

by sur 8 juin 2016

« Bienvenue à Marly-Gomont » : Aïssa Maïga, à part entière

Jeune Afrique – Eva Sauphie – Publié le 07 juin 2016 à 11h40 

Jamais là où on l’attend, l’actrice se façonne une carrière solide dans un milieu où il est difficile de percer quand on est noir en France. Pour autant, pas question pour elle de s’apitoyer sur son sort.

Rendez-vous est pris dans un café du 18e arrondissement de Paris. Après une demi-heure d’attente, toujours pas d’Aïssa Maïga, et on apprend que – à la suite d’un malentendu – l’interview n’a pas été confirmée auprès de l’actrice.

Qu’à cela ne tienne, Aïssa Maïga est prête à nous accueillir tout de go dans son appartement, situé dans le quartier. Une spontanéité qui en dit long sur le tempérament de la comédienne. C’est avec une simplicité désarmante qu’elle nous reçoit chez elle – toute confuse de nous avoir fait attendre – puis nous invite à nous asseoir sur le divan du salon.

La collection de livres, les plantes qui jonchent le sol et les ronronnements du chat créent d’emblée une ambiance sereine. Un intérieur à l’image de sa propriétaire. Depuis les prémices de sa carrière – il y a tout juste vingt ans -, Aïssa Maïga oscille entre films d’auteur et comédies sentimentales grand public. Un parcours également jalonné de rôles pour les planches et le petit écran.

Rôle sur-mesure pour une femme debout

Aujourd’hui, elle revient pour la promotion de Bienvenue à Marly-Gomont, un film inspiré de l’histoire du rappeur Kamini. Ou plutôt de celle du père de l’artiste : Seyolo Zantoko, un médecin fraîchement diplômé, originaire de Kinshasa, qui embarque toute sa petite famille dans l’espoir d’ouvrir son cabinet. Destination un petit village du nord de la France.

Dans cette comédie douce-amère réalisée par Julien Rambaldi, Aïssa Maïga campe le personnage de l’épouse. Un rôle taillé pour elle, tout en nuances : entre fraîcheur et ardeur. « Cette femme aime sa famille, sa culture, l’aventure, défend la comédienne. Elle a de l’élan, de la fierté. » Une fierté qu’Aïssa Maïga partage avec son personnage.

Le déficit de crédibilité dont souffre Seyolo est quelque chose que l’on connaît encore maintenant. Et qu’on appelle le plafond de verre.

« On m’a souvent refusé des films sous prétexte qu’une actrice noire allait apporter une charge trop symbolique et détourner le sens du scénario, raconte-t-elle. Mais, pour autant, je ne veux pas tomber dans le piège du repli sur soi. L’essentiel pour moi, c’est de savoir comment je vais améliorer mon interprétation, aiguiser mon œil dans la lecture des scénarios, travailler mon anglais pour bosser ailleurs. Et pas de savoir si je suis discriminée ou non, ce n’est pas nourrissant. » Un trait de caractère qu’elle a hérité de sa famille, « où les femmes sont debout » ! Et qu’elle a pu aisément retranscrire devant la caméra.

Les correspondances entre cette adaptation et sa propre histoire familiale sont manifestes. « L’époque m’a rappelé mon père [Mohamed Maïga, journaliste malien ayant officié à Jeune Afrique], mes oncles et mes tantes : des intellectuels qui pouvaient prétendre à une bourse pour étudier et travailler en France. Mais qui, une fois dans l’Hexagone, étaient un peu regardés comme des sauvages », confie la jeune femme.

Dans Bienvenue à Marly-Gomont, Seyolo (interprété par Marc Zinga) a beau détenir un diplôme français, les villageois peinent à l’appeler docteur. Ils voient en lui… un marabout. « Le déficit de crédibilité dont souffre Seyolo est quelque chose que l’on connaît encore maintenant. Et qu’on appelle le plafond de verre. Mais, comme dirait Fatou Diome, cette diversité moderne est irréversible : il faut faire avec et, surtout, en faire quelque chose », clame cette lectrice invétérée.

Prendre du recul face aux émotions

Pour la mère du rappeur, Anne, l’intégration ne doit pas se faire au détriment de son identité culturelle, tandis que, pour son mari, il faut s’adapter à tout prix, au risque de tomber dans l’acculturation.

« On est en France, ici on parle le français, fini le lingala », impose-t-il à sa famille. Une injonction que n’a jamais entendue l’actrice, qui est née à Dakar d’un père malien et d’une mère sénégalaise et qui a passé sa petite enfance auprès de son père à Paris, là où certains quidams pouvaient s’étonner de les entendre si bien parler le français. Elle fait alors l’expérience du racisme ordinaire, élevée dans une « famille où le fait d’être noir n’a jamais été vécu comme une honte ».

Passer son temps à critiquer risque d’avoir un effet contre-productif, même si cela peut susciter des prises de conscience, assure-t-elle

À la mort de son père, elle est confiée à son oncle et à sa tante. Elle n’a que 8 ans et doit apprendre le songhaï, même si la langue de Molière demeure. Aujourd’hui détentrice du seul passeport français, Aïssa Maïga refuse les formules toutes faites relatives à l’identité. « Mon métissage n’est ni un étendard ni une case : tout simplement ce qui me compose », affirme celle qui dit vouloir choisir ses combats.

S’attarder sur la polémique liée à l’absence du nom du seul acteur noir, Pascal Nzonzi, sur l’affiche des Visiteurs ? Un faux débat, « tout n’est qu’une histoire de contrat ».

Aïssa Maïga choisit ses mots. Elle ne parle pas d’acteurs noirs mais d’acteurs « non blancs » : « Je ne défends pas seulement ma chapelle, mais je me bats pour l’idée que je me fais d’une société multiculturelle », rétorque celle qui est pourtant souvent perçue comme l’un des porte-drapeaux de la cause noire dans le cinéma français.

L’apparente distanciation d’Aïssa Maïga témoigne du recul nécessaire dont elle a besoin pour analyser ce qu’elle vit de près ou de loin. Elle n’est pas « dans l’émotion à chaud ». Elle aime se ménager un espace de réflexion : « Passer son temps à critiquer risque d’avoir un effet contre-productif, même si cela peut susciter des prises de conscience. »

Récemment, en France, le collectif Décoloniser les arts, composé de professionnels des arts vivants, s’est créé pour interroger les responsables culturels sur la discrimination envers ce qu’on appelle pudiquement les « minorités visibles », pourtant encore trop souvent invisibles sur les planches ou sur le grand écran.

Ce collectif a notamment dénoncé l’absence d’acteurs noirs lors de la cérémonie des Molière, qui récompense les talents du théâtre français. « Je ne peux que louer le fait qu’il y ait des gens qui s’emparent de ces problématiques de façon collective ; cela dégage quelque chose de très sain : la multiplicité des points de vue. »

Un éveil qui s’est cristallisé dans l’action, outre-Atlantique, via le boycott des Oscars. Un mouvement qu’Aïssa Maïga soutient : « Le fait que l’Académie soit composée majoritairement d’hommes blancs et vieux reflète un manque de diversité extrême qui peut être remis en question au regard de l’évolution de la société américaine. »

Quant à l’édition 2016 de Cannes, elle aussi très blanche, le problème puise ses racines ailleurs, selon l’actrice, proche des directeurs d’une école de formation continue établie au Burkina Faso. « Dans toute l’Afrique de l’Ouest, mis à part au Nigeria, il y a une pénurie de films, de salles de cinéma, de formation et de techniciens sur place. Encore une fois, s’indigner d’un résultat ne suffit pas : demandons-nous pourquoi ! »

KAMINI EN PICARDIE

L’histoire de Bienvenue à Marly-Gomont est directement inspirée de l’enfance de Kamini, rappeur à l’origine du titre « Marly-Gomont », sorti en 2006 et extrait de l’album Psychostar World, révélé l’année suivante. Kamini Zantoko, né en France de parents congolais, a grandi et a passé toute son adolescence dans cette bourgade du nord de la France où vivait une population exclusivement blanche.

« Je viens d’un village paumé dans l’Aisne, en Picardie, facilement 95 % de vaches, 5 % d’habitants, et parmi eux : une seule famille de Noirs, fallait que ce soit la mienne, putain un vrai cauchemar », scande-t-il dans le morceau, non sans ironie. Raison pour laquelle le clip, petit concentré d’humour et d’autodérision, a créé le buzz au moment de sa publication sur la Toile en atteignant plus de 1,5 million de vues.

 

Aïssa Maïga : « Sortons du ghetto noir »

Jeune Afrique – 23 avril 2013 à 13h36 – Propos recueillis par Léo Pajon

Après avoir joué pour Michael Haneke, Claude Berri ou encore Cédric Klapisch, cette boulimique de projets confirme son grand talent dans le nouveau film de Michel Gondry.

Elle déboule dans le bar, méconnaissable sous son gros manteau, son bonnet, son foulard… et très fatiguée. Aïssa Maïga revient ce matin-là d’Ouganda. Marraine de l’Association pour la médecine et la recherche en Afrique, elle a pris une petite dizaine d’avions en quatre jours. À son retour, c’est une autre tâche qui l’attend : la promotion du dernier film de Michel Gondry, L’Écume des jours (voir la bande annonce ci-dessous). Elle joue aux côtés de Romain Duris, Omar Sy et Audrey Tautou dans cette adaptation du roman de Boris Vian racontant la merveilleuse histoire d’amour entre Colin et Chloé. 

Une romance qui tourne à la tragédie lorsque la jeune fille apprend qu’elle est atteinte par une mystérieuse maladie. Et l’un des films où Aïssa Maïga a pu exploiter la plus large palette d’émotions. L’actrice garde « un disque dur africain » mais ne veut pas qu’on la résume à une artiste noire : elle élude souvent les questions quand on lui parle de son rapport à l’Afrique et à sa communauté d’origine. Entretien.

Jeune Afrique : Née à Dakar en 1975, vous êtes rapidement venue vous installer en France avec votre père. Quels sont vos premiers souvenirs d’enfance ?

AÏSSA MAÏGA : Je me souviens des discussions très animées, interminables, qu’il y avait à la maison. Mon père, journaliste de formation, qui a travaillé pour Jeune Afrique à la fin des années 1970 et au début des années 1980, était entouré d’intellectuels africains. J’ai baigné dans une atmosphère anti-impérialiste. Lorsqu’il est mort dans des conditions troubles, empoisonné en 1984 lors d’un voyage au Burkina, j’avais 8 ans et demi. C’est en héros qu’il est parti. J’ai été témoin de la manière dont les gens l’adulaient pour les convictions qu’il portait haut et fort.

Qu’avez-vous ressenti lors de sa disparition ?

C’était et c’est toujours un traumatisme, une plaie qui ne cicatrisera jamais. Toutes les personnes qui ont perdu quelqu’un très jeune font face à un gouffre. Mais je ne suis pas d’un tempérament mortifère, j’avance, dans une forme de résilience, en tentant de construire quelque chose à partir de ce chaos, presque en remerciant le destin. Presque.

Votre père était malien, votre mère est sénégambienne, quel était votre lien avec l’Afrique ?

Enfant, je voyageais souvent au Mali, à Ansongo, une petite ville proche de Gao, dans ma famille paternelle. Cela a dû me marquer, parce qu’une amie m’a dit récemment qu’on voyait que j’avais « un disque dur africain ». Mais mes influences sont restées métisses : à la maison, on écoutait du takamba comme du Michael Jackson. Surtout, j’étais avant tout une petite Française qui a eu la chance de grandir dans un milieu où l’on soignait son expression. Je me souviens qu’un jour, dans le RER, une inconnue a félicité mon père, elle était impressionnée par sa maîtrise du français !

Quand avez-vous fait vos premiers pas sur les planches ?

Au collège. Ma professeure de français nous orientait vers le théâtre classique. Il se trouve qu’elle a quitté l’enseignement et monté une comédie musicale dans laquelle elle m’a demandé de jouer et de chanter. C’était un spectacle semi-professionnel et j’ai pu rapidement jouer aux Folies Bergère, au Théâtre de Paris le mercredi et les week-ends. Par la suite, j’ai suivi ma tante, qui faisait du théâtre amateur. Très vite, cette activité est devenue autre chose qu’un loisir. Et puis j’ai découvert le cinéma un peu par hasard. J’avais 19 ans et je suivais des cours de danse… Je correspondais au profil recherché par un chorégraphe pour un film, Le Royaume du passage, une sorte de découverte de l’Afrique à travers les arts et les siècles.

Qu’avez-vous ressenti face à la caméra ?

À part la terreur ? [rires] C’est un peu la même chose qu’au moment de l’accouchement, on a peur, on se demande pourquoi on est là, et en même temps on a la certitude que c’est là qu’on doit être.

Avez-vous des modèles d’actrice ?

Romy Schneider compte beaucoup. Dans L’important c’est d’aimer, elle montre que l’essentiel pour un acteur c’est de donner à voir quelque chose d’authentique, de sincère, une partie de soi. Ce que j’aime au cinéma, c’est l’idée de transmettre une émotion. Quand j’étais jeune, je voulais aussi faire de la sociologie, avoir les outils analytiques pour décortiquer, et pourquoi pas déconstruire, la société. Les jeunes acteurs que j’ai croisés sur le tournage du Royaume du passage, qui faisaient du théâtre d’intervention, très engagé, plein de vitalité et d’humour, m’ont prouvé que le spectacle permettait aussi d’avoir un impact politique sur la société.

Vous avez rapidement tourné dans beaucoup de films et de téléfilms. Vos débuts ont été faciles ?

Pas vraiment. D’abord, j’ai fait une fac de théâtre… pendant un quart de trimestre. Je suis partie car j’avais peur de ronronner. Je suis devenue serveuse en cherchant des rôles à côté. Il y en a très peu dignes de ce nom pour des filles noires, mais quand il y en a, ce sont des beaux rôles. Je ne voulais pas rester dans le ghetto des personnages noirs. J’étais déterminée et prête à encaisser.

Les castings se passaient mal ?

Parfois, dès que j’apparaissais, on me disait que ce n’était pas la peine. Au début, je ne comprenais pas. Mais certaines lectures m’ont fait du bien, notamment Du Noir au nègre, l’image du Noir au théâtre, de Sylvie Chalaye. J’ai compris qu’on avait hérité d’un imaginaire qui datait de plusieurs siècles. Aujourd’hui, je ne suis plus dans le « pourquoi », mais dans le « comment », et j’aimerais faire bouger les choses.

Vous avez été nominée meilleur espoir féminin pour Bamakod’Abderrahmane Sissako, qu’avez-vous ressenti ?

De l’étonnement ! Car pour moi le film était un peu à la marge et pouvait difficilement se faire remarquer par le public et l’académie des Césars. Je pense que mon apparition dans Les Poupées russes, de Klapisch, et le débat sur la discrimination, alors très présent, ont pu compter.

À part Sissako et Klapisch, quels réalisateurs ont particulièrement compté dans votre parcours ?

Claude Berri. Dans L’Un reste, l’autre part, j’ai pu jouer aux côtés de Pierre Arditi, Charlotte Gainsbourg… Soudain, j’étais sur la photo de famille.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le rôle d’Alise, que vous interprétez dans le nouveau film de Gondry ?

D’abord, c’est un rôle très riche : comme les autres comédiens, je passe d’un registre très enfantin, merveilleux, à quelque chose de sombre, d’inquiétant. Le roman donne peu d’indications sur Alise : elle existe par rapport à son amoureux Chick, joué par Gad Elmaleh, obsédé par le personnage de Jean-Sol Partre. Il n’y a qu’une mise à mort qui pourra la libérer du poids de sa propre existence. Alise est aussi une sorte de double de Chloé [l’héroïne de l’histoire, interprétée par Audrey Tautou, NDLR]. Et lorsque cette dernière tombe malade, elle glisse vers la part la plus sombre d’elle-même.

Comment s’est déroulé votre travail avec Michel Gondry ?

C’était très déstabilisant ! Il crée du chaos, casse les habitudes. Par exemple, sur scène, il n’y a jamais de « Coupez ! », il filme en continue et oblige les acteurs à reprendre en permanence. Il est aussi au coeur d’un dispositif qu’il est le seul à connaître. Beaucoup d’effets qui apparaissent dans le film ne sont pas présents sur le plateau au moment du tournage, il y a donc toute une dimension qui nous échappe. Mais paradoxalement, malgré le poids de la technique, il accorde une très grande marge de manoeuvre aux acteurs.

Comment avez-vous vécu cette immersion dans l’univers bricolé de Gondry ?

Le tournage était une déferlante d’images et d’idées. Le moindre accessoire était minutieusement pensé et réalisé. L’appartement du héros, créé en studio, nous donnait l’impression d’entrer dans une boutique merveilleuse avec de la magie, de l’intelligence partout. L’appartement, vivant, évolue avec l’intrigue et devient « malade », se transformant en une sorte de jungle que nous découvrions au fur et à mesure du tournage.

Quels sont vos projets ?

Un téléfilm de Denis Malleval, Mortel Été, primé au festival de Luchon, bientôt diffusé sur France 2. Et bientôt Max le millionnaire, une comédie romantique très sympa, avec Max Boublil.

 

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