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Amadou Koufa lieutenant d’Ag Ghali ?

by sur 21 juin 2016

Enquête sur la région du Macina et le prédicateur Hamadoun Koufa

Jeune Afrique – RÉMI CARAYOL – 21 juin 2016

Amadou Koufa  Amadou-Koufa Front Libération Macina

Deux des rares photos que nous connaissons d’Amadou Koufa : en guerrier et en prècheur.

Exploitant la révolte sociale et les injustices qui visent la communauté peule, les groupes jihadistes recrutent désormais dans le centre du pays.

Reportage exclusif dans cette zone abandonnée par l’Etat, où les attaques se succèdent et où plane l’ombre du prêcheur Hamadoun Koufa

Assis au coin d’une natte posée sur un tapis d’épines, Mahamoudou Barry lance des mots comme on jette une bouteille à la mer. « On a besoin d’aide. On ne voit personne ici, ni l’Unesco, ni l’Etat. Pourtant, Hamdallay est un lieu saint pour tous les Peuls ». Cet homme de soixante ans est l’un des descendants de Sékou Amadou, le fondatur de l’empire peul du Macina qui régna de ségou à Tombouctou durant la première moitié du XIXè siècle et qui fit d’Hamdallay, un lieu jusqu’alors inhabité, sa capitale. Il y a quelques années, Mahamadou vivait de l’artisanat à Djénné, la cité antique située à 100 kilomètres de là. A l’époque, les touristes s’y pressaient pour admirer ses maisons traditionnelles et sa mosquée. Ce n’est plus le cas depuis qu’un nouveau jihad a pris racine dans la région. Mahamadou s’est donc reconverti en gardien à temps partiel des rares vestiges de la glorieuse époque de ses aïeux : un mur de pierres en parties détruit et cinq tombeaux modestement entretenus.

Dans la nuit du  au 4 mai 2015, des hommes sont venus à Hamdallay, ont placé des explosifs branchés à une batterie sur une des fenêtres du mausolée de Sékou Amadou, et l’ont fait exploser, détruisant une partie du mur, avant de laisser un message et de fuir. «  Il était écrit qu’ils étaient nos parents et qu’ils voulaient lutter contre les blancs et contre le gouvernement », indique Mahamoudou.

GOUROU. S’agissait-il des hommes d’Hamadoun Koufa, l’énigmatique gourou des jihadistes du cru (lire p.XX) ? Ceux qui ont connu cet érudit avant qu’il ne tombe dans la clandestinité en doutent. Mahamoudou, lui, ne veut pas se mouiller. Il connaît bien Koufa : il vivait que le village voisin de Sinakoro Bella. Mais il ne veut pas en parler : «  On ne sait plus qui est qui dans ce pays. Tu causes avec quelqu’un, et si ça se trouve, c’est lui ton ennemi ».

La crainte de l’autre, tout le monde la partage dans ce qui fut le Macina de Sékou Amadou, où se joue aujourd’hui une guerre à huit-clos. De Ségou à Tombouctou, de Bankass à Nampala, l’autre peut être un jihadiste qui, parce qu’on lui a promis 150 000 FCFA (228 euros) s’il arrivait à poser une mine et si celle-ci faisait des victimes parmi les Casques bleus ou les militaires maliens, prendrait les traits d’un tueur. Chaque semaine, des informations alarmantes arrivent jusqu’à Bamako : un agent des eaux et forêts tué sur la route, un élu assassiné devant lui, des militaires attaqués dans leur camp, un convoi de la Minusma qui a sauté sur une mine…

L’épicentre des violences au Mali a glissé du nord vers le centre. Il ne se situe plus à Kidal ou à Tombouctou, mais dans la région de Mopti, et notamment dans les cercles de Ténénkou et de Youwarou. Une zone très fortement enclavée qui sera bientôt inondée avec l’arrivée des pluies, et d’où l’Etat est absent depuis des années – plus encore depuis un an et demi. Plus de gendarmes, d’enseignements, ni de collecteurs d’impôts, depuis que l’un deux a été abattu. Tous ont fui. Les jihadistes, eux, fourmillent. La situation est telle que la Minusma envisage d’y envoyer des renforts et de créer un nouveau poste de commandement à Mopti.

ÉVENTRÉ. Depuis toujours, il règne dans le Macina un équilibre fragile. Éleveurs, agriculteurs et pêcheurs y cohabitent tant bien que mal. Ils doivent se soumettre à des maîtres (du pâturage, des eaux, de la terre) et à des codes, et quiconque s’en affranchit peut causer des dégâts irréparables. Il suffit ici d’une partie étincelle pour que le grand incendie ravage tout. Elle est arrivée le 5 janvier 2015…. Ce jour-là, des hommes à moto s’emparent da la ville de Nampala et y font flotter, quelques heures durant, le drapeau noir.

Plusieurs autres villes seront attaquées les jours suivants, dont Dioura. « J’étais chez moi. La nuit venait de tomber raconte Mamadou Sori Coulibaly, le maire de cette localité située à mi-distance entre Nampala et Ténénkou. Depuis l’attaque de Nampala, il n’y avait plus aucun gendarme dans la zone. J’ai entendu crier « Allah Akbar ! » Ils étaient une douzaine, sur des motos, armés de kalachnikovs. Ils ont tiré en l’air et ont mis le feu à la mairie. »

Deux jours après, l’élu a fui vers la capitale. Il s’y trouve toujours, comme des dizaines d’autres élus a fui vers la capitale. Il s’y trouve toujours, comme des dizaines d’autres élus ou chefs traditionnels de la région. « Aujourd’hui, il n’y aucune présence de l’État dans tout le cercle, hormis à Ténenkou, explique-t-il. Les quatorze écoles de ma ville sont fermées. Quand les militaires reviendront, je rentrerai chez moi. Mais pas avant ». Fin avril, l’un de ses adjoints, qui assurait l’intérim, a été tué sur la route. « Ils lui ont tiré dessus, puis l’ont éventré et lui ont arraché les yeux. » Il était membre de la confrérie des « Dozos », considérés par les jihadistes comme des informateurs de l’armée.

« On ne sait jamais qui sont les assaillants, explique Amadou Bocoum, le chef du bureau de Sévaré de Norwegian Refugee Council, une ONG. Des jihadistes ? Des bandits ? Des miliciens ? » Les trois, peut-être. Dans le Macina, on les appelle « les hommes en motos » ou « les hommes de Koufa ». Des Peuls pour la plupart (mais aussi des Bambaras, des Bobos, des Dogons, des Bellas), des bergers plus ou moins connus des villageois. Sont-ils affiliés au Front de libération du Macina, ce groupe dont l’existence est remise en question par tous les connaisseurs de la zone, et qui pourrait n’être qu’une invention de services de renseignements ? il semble plus vraisemblable qu’une partie d’entre eux appartiennent à une katiba locale d’Ansar Eddine, le groupe d’Iyad Ag Ghaly, baptisée « katiba Macina », et qui a revendiqué son existence dans une vidéo en avril. D’autres pourraient n’être que de simples bandits ou des hommes cherchant des armes pour bénéficier du processus de démobilisation prévu par l’accord de paix d’Alger signé il ya un an.

« Ils ne sont pas très nombreux et ils sont dispersés, explique dans le camp de l’armée de terre de Sévaré un haut-gradé en charge de la sécurité dans la région. Certains se cachent dans les forêts, d’autres se font passer pour des bergers, ce qui rend leur traque difficile. » Ce qui les attire ? « L’argent pour certains : on leur promet 20 000 ou 30 000 FCFA pour rejoindre les rangs jihadistes. Le terreau est idéal ici : le taux de scolarisation est faible, l’État est absent ou perçu comme un oppresseur, et la misère est grande. D’autres sont attirés par le discours religieux, voire ethnique. »

La terreur, « les hommes en motos » la font régner en distribuant les tracts dans lesquels ils appellent à ne pas collaborer avec l’armée, en diffusant, grâce aux téléphones portables, des discours d’un homme présenté comme étant Hamadoun Koufa, ou en imposant des prêches musclés dans les villages. Ils surgissent de nulle part, interrompent violemment des cérémonies de mariage, menacent de tuer les membres de la famille de ceux qui s’engageraient dans l’armée et repartent aussi vite qu’ils sont venus.

CIBLES. Il n’existe pas de bilan officiel, mais Human Right Watch (HRW) a recensé 19 assassinats ciblés de groupes jihadistes en 2015. « Leurs cibles sont les élus, les gardes forestiers, les gendarmes, les sous-préfets et ceux qui sont perçus comme des collaborateurs : des Dozos par exemple… Tout ce qui représente l’État de près ou de loin », constate Bréma Ely Dicko.

Pour ce sociologue, leur combat est hydride entre jihad et la révolte sociale qui aurait pour cible l’État. Et il n’est pas le seul à le penser. « Les bergers ont de tout temps été opprimés, explique un bon connaisseur de la région. Ils sont victimes des agents des eaux de forêts qui les taxent pour un rien, des policiers qui leur infligent des amendes sans raison, des juges qui se font payer pour trancher en leur faveur. Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible. »

L’anthropologue malien Boukary Sangaré avance des arguments similaires dans un rapport publié fin mai, intitulé Le Centre du Mali, épicentre du jihadisme ? « C’est souvent en réaction aux exactions des forces djihadistes », écrit-il. Les voix peules sont nombreuses à dénoncer des exactions de l’armée depuis trois ans. Après l’intervention francçaise et la reconquête du nord, le Macina a été la première région réoccupé par l’armée malienne. « Les soldats, qui rêvaient de revanche, y ont exprimé toutes leurs frustrations », indique une source française. Et les Peuls l’ont payé, parfois de leur vie. Dans un rapport de février 2016, HRW évoque « de nombreux cas de torture dans le camp militaire de Nampala ».

Un général admet des dérives : « En 2013, quand l’armée a repris le terrain, des amalgames ont été faits. Tout porteur de turban était forcément un jihadiste. Tout garbu [jeune mendiant] était un adepte de Koufa. Tout cela a été accentué par le fait que les bergers ont peur ds militaires : quand ils en voient, ils fuient… Et par le fait qu’il y a très peu de Peuls dans l’armée. » L’opération Seeno, lancée en octobre 2015 dans la région de Bankass par l’armée malienne, et au cours de laquelle a été l’armée malienne, et au cours de laquelle a été arrêtée une centaine de personnes (tous des Peuls, ou presque, selon une source onusienne), est ainsi très décriée.

Dans le camp militaire de Sévaré, on nie ces accusations, mais on reconnaît que faire la différence entre un berger armé pour défendre son cheptel et un jihadiste n’est pas chose aisée… Pis, pour un élu local, « l’armée ne nous a pas aidés. Ceux qui se battaient contre Koufa se battent aujourd’hui contre elle. »

Boukary Sangaré évoque un autre aspect de la dérive actuelle : «  Dans le Macina, des pasteurs transhumants, ne voulant plus se soumettre aux règles établies par leurs chefs traditionnels [plantes fourragères]. Le jihad apparaît ainsi comme une simple option instrumentale en vue d’objectifs autres que la diffusion de la foi rigoriste. »

Comme boko Haram au Nigeria, les jihadistes du Macina exploitent les vieilles rancœurs et les conflits latents entre les communautés pour recruter. En 2012, des Peuls du Hayré et su Seeno, à l’est de Mopti, avaient rejoint le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) dans le seul but de se défendre face aux Dogons et aux Touaregs, avec qui les conflits se multipliaient. Aujourd’hui, dans cette région explosive, tout le monde est armé. Ceux du delta intérieur pourraient avoir fait le même calcul. Un simple « effet d’opportinutité », pour reprendre le terme de Bréma Ely Dicko, qui pourrait cependant se retourner contre eux : aujourd’hui, en pays dogon comme dans le delta, un Peul est souvent assimilé à un jihadiste.

GUERRECIVILE. Couvert de son tengada, le chapeau traditionnel des Peuls, et fort de sa connaissance d’un terrain qu’il parcourt pour son ONG basée à Sévaré, Delta Survie, Ibrahima Sankaré ne cache pas son inquiétude. « Le Macina est une zone infestée par les conflits locaux, intra ou intercommunautaires. Tout cela fonctionnait à peu près tant que l’État était là. Mais aujourd’hui, chacun prend les armes pour se défendre. »

Il y a quelques semaines, une « guerre civile » a été évitée de peu dans les environs de Bankass : un élu dogon avait appelé à « l’embargo » contre les Peuls, au prétexte qu’ils seraient tous des jihadistes. L’issue a été moins heureuse dans le Karéri, près de Ténenkou, où Bambara et Peuls (encore une fois assimilés à des jihadistes) se sont affrontés en mai : les sources les plus fiables évoquent entre 40 et 60 morts…

Cette tuerie a soulevé l’emoi à Bamako. Le gouvernement a envoyé des ministres.  L’armée est (timidement) revenue dans les parages. La communauté peule, elle, s’est organisée. Certaines de ses figures tentent de regrouper les hommes qui ont pris les armes afin de les intégrer au processus DDR (Désarmement, démobilisation, réintégration). « C’est explosif. Il faut faire quelque chose, estime n officier de l’armée, peul par sa mère. Si les Peuls basculent alors, on perdra le nord, car la région de Mopti est le ciment entre le nord et le sud du Mali ».

UNE DÉFLAGRATION RÉGIONALE

Le glissement du conflit vers le centre du pays inquiète les voisins du Mali, à commencer ar le Burkina Faso. Son président, Roch Marc Christian Kaboré souhaite redéploer un des deux bataillons burkinabé de la Minusma vers la frontièree avec le Mali (dans la région de Douentza, en pleine ébullition), afin de « sécuriser beaucoup plus » le nord de son pays.

Longtemps épargné par les jihadistes,le Burkina est une de leur cibles privilégiées depuis un an. Il y a une forme de logique à cela : outre la porosité de la frontière, un grand nombre des Peuls qui rejoint les rangs du Mujao en 2012 pour assurer leur sécurité et qui n’ont pas désarmé depuis le déclenchement de l’opération Seeno en octobre 2015, certains d’entre eux ont d’ailleurs fui leur campement et se sont réfugiés au Burkina. Les frontières n’ont pour eux aucune signification. « Ils passent d’un pays à l’autre au gré des saisons et des événements, et ont de la famille de chaque côté » explique un élu du cercle de Douentza. Et ce qui est valable pour les pasteurs jihadistes.

Hamadoun Koufa, le prêcheur insaisissable

Rémi Carayol – Source: jeuneafrique – Posté le 21/06/2016

Des jihadistes assurent agir en son nom, l’État le considère comme l’un de ses pires ennemis. Hamadoun Koufa est-il toujours en vie ? Enquête sur les traces de ce célèbre prêcheur, au grand pouvoir de fascination.

Les gens disent qu’à Niamana Garbal, l’immense marché au bétail qui se situe à l’entrée de Bamako, le long de la route qui mène à Mopti, nombreux sont les jeunes bergers à ne jurer que par Hamadoun Koufa. Les gens disent aussi que tous ces bergers ont sur leur téléphone au moins un des discours dans lesquels le célèbre prêcheur s’en prend, avec sa voix chantante et haut perchée, aux marabouts, aux grandes familles ou aux étrangers. Mais, sauf à leur soutirer leurs portables, c’est impossible à vérifier.

Sur place, dans cette ville dans la ville qui compte des centaines d’âmes, les principaux intéressés jurent le contraire. « Koufa ? Non, non, on n’a pas ça dans notre téléphone. » C’est qu’il est devenu risqué de s’afficher avec un tel enregistrement, surtout devant un étranger. On se cache pour s’échanger ses prêches, encore plus pour les écouter, et pas seulement parce que les autorités le considèrent comme l’un des pires ennemis du Mali et ont tendance à prendre ses sympathisants pour des combattants : les aînés aussi, veillent.

« Koufa, plus personne ne l’écoute, c’est à cause de lui que nos pasteurs ont tous ces problèmes », assure Amadou Dia, un quinquagénaire qui se présente comme « l’avocat des bergers » et le bras droit du chef du marché. Dia admet malgré tout que Koufa compte encore des partisans ici et qu’il était très écouté il n’y a pas si longtemps. Il reconnaît même qu’il « parle bien » et que, s’il venait faire un discours à Niamana, « on le suivrait tous ».

Encore faudrait-il qu’il se montre. Où se cache-t-il ? Et d’abord, est-il toujours en vie ? Le plus grand flou règne autour de ce personnage devenu en quelques années une légende dans le Macina. Chacun croit connaître la vérité : il est mort à Konna en 2013, lors de l’attaque des avions français ; il est en vie et se cache avec Iyad Ag Ghaly au nord de Kidal ; il est proche de Fassala, en Mauritanie, tout près de la frontière avec le Mali… Un proche du président Ibrahim Boubacar Keïta affirme de son côté qu’il sera bientôt sous les verrous.

En guise de preuves de vie, il y a tous ces hommes qui font régner la terreur dans le centre du pays et qui assurent, à chacune de leurs descentes dans les villages, qu’ils obéissent aux ordres de Hamadoun Koufa, leur guide.

« Pour les gens, ici, il n’y a pas de doute : Koufa est leur chef », indique un élu du cercle de Ténenkou. Il y a aussi ces enregistrements qui circulent. Dans l’un d’eux, l’homme décrirait les préparatifs de l’attaque de Konna en janvier 2013 – preuve qu’il n’aurait pas péri sous les bombes françaises à ce moment-là. Dans un autre, diffusé depuis quelques mois, il appellerait à ne pas s’en prendre aux médecins, aux enseignants ou même aux chrétiens mais à cibler les vrais ennemis : la France, la Minusma, les corps militaires (gendarmes, douaniers…), mais aussi les « escrocs » (les informateurs des autorités) et les « terere » (les voleurs de bétail)…

Reconnaissable par ses prêches

Ceux qui ont écouté ces discours assurent qu’il s’agit bien de lui. Sa voix, il est vrai, est reconnaissable entre mille. Ses prêches aussi. « Il parle très bien, indique un sociologue qui a enquêté sur lui mais préfère rester anonyme pour des raisons de sécurité. Les gens l’apprécient énormément et reconnaissent quand c’est un de ses prêches. Son premier atout, c’est qu’il parle en fulfuldé. Il dit des choses fortes qui séduisent les gens. »

« Il est très très populaire dans toute la région de Mopti, ajoute un élu. Il s’en prend aux grandes familles maraboutiques, dénonce la mendicité des talibés, les voleurs, les femmes qui sont trop déshabillées, les mariages pompeux… Les bergers l’adorent. »

Cette aura ne date pas d’hier. Voilà des années que Koufa, qui serait né autour de 1965, enflamme le Macina par ses discours. Tous ceux qui l’ont vu affirment qu’il sait transporter les foules. « À 15 ans déjà, ses poèmes avaient du succès, explique Ibrahima Sankaré, le secrétaire général de l’ONG Delta Survie. Depuis, tout le monde le connaît. »

Koufa n’est pas son vrai nom : il l’a emprunté au village de son enfance, situé dans le cercle de Niafunké, au nord de Mopti. Certains le disent Cissé, d’autres le disent Diallo. Il serait issu d’une famille de marabouts réputés. Son demi-frère est l’actuel imam de Koufa. Enfant, il ne fréquente que l’école coranique. Très vite, ses maîtres se rendent compte qu’il est doué.

Une fois qu’il maîtrise le Coran, il est envoyé à Dili, un village de pieux proche de la frontière mauritanienne, pour parfaire ses connaissances. Puis il passe de marabout en marabout dans la zone de Sévaré. C’est là qu’il commence à prêcher et à dénoncer l’imposture et l’hypocrisie des « aristocrates » et des marabouts qui « se font nourrir par des enfants de sept ans » (les talibés). Le succès est immédiat. « Jamais nous n’avons entendu de si bons prêches depuis Sékou Amadou », disent les Peuls. Bientôt, les radios locales passent ses prêches en boucle. Puis on s’arrache ses cassettes.

C’est à cette époque, selon un homme qui l’a bien connu, qu’il « est devenu gros » (comprendre : qu’il a commencé à gagner de l’argent et à bien se nourrir) et qu’il « a gagné une Djakarta » (le surnom donné aux motos chinoises). Nous sommes au milieu des années 2000. Koufa s’est installé à Sinakoro Bella, à deux pas du mausolée de Sékou Amadou.

De nombreux repères

Chaque matin, il vient s’y recueillir avant de partir à Sévaré ou dans un village des environs pour prêcher. S’agissait-il d’un calcul pour faire son entrée dans l’illustre famille de Sékou Amadou ? En 2008, il demande l’une de ses filles en mariage. Les frères refusent. « Il n’était pas d’une bonne famille », explique l’un d’eux. Koufa prend mal la chose et dénonce de plus belle ces « aristocrates » qui ne connaissent rien au Coran mais jouissent de positions héritées de leurs aïeux, quand des hommes comme lui voient leur ascension sociale bloquée.

Son discours séduit les jeunes, notamment les bergers. A contrario, ceux visés par ses prêches voient cela d’un mauvais œil. On ricane : « Les marabouts sont dans des 4×4, pas sur les ânes [autre surnom donné aux motos chinoises] ! » dit l’un d’eux.

Mustapha Cissé, l’imam de la mosquée peule de Sévaré, garde un souvenir amer de cette période : « Koufa, je le connais très bien. Il donnait des cours dans plusieurs villes, puis il s’est installé à Sévaré. On ne s’entendait pas avec lui. Son islam n’est pas le nôtre. »

Quand a-t-il épousé la cause salafiste ? Certains situent sa conversion au début des années 2000, d’autres plus tôt.

Il aurait été aperçu à des réunions de fondamentalistes en Mauritanie dans les années 1990, au Nigeria en 2002… En 2009, on le voit à Bamako, avec Iyad Ag Ghaly, manifester contre le code de la famille. Il fréquente la mosquée Markaz, dans le quartier populaire de Banankabougou, connue pour abriter les membres de la secte Dawa (dont fait partie Iyad), qui prône un islam fondamentaliste non violent mais que l’on dit très proche des groupes jihadistes.

Pour séduire les cœurs et les âmes, la Dawa, qui est apparue au milieu des années 1990 au Mali, en provenance du Pakistan, envoie des émissaires prêcher de village en village.

C’est ce à quoi s’attelle désormais Koufa dans la région de Mopti. Le voilà qui parcourt cette région enclavée et part à la conquête de ses habitants. Un homme se souvient l’avoir vu à Diafarabé vers 2010. « Il a passé deux jours et deux nuits dans les quatre mosquées du village. Tout le monde venait, c’était impressionnant. Des gens voulaient lui donner de l’argent, mais il ne l’acceptait pas. »

Un autre n’a pas oublié son passage à Dioura, en 2011 : « Il a eu beaucoup de succès. Il arrive à captiver les gens. » À cette époque, il s’installe dans le village de Ganguel, près de Ténenkou. Il prédit alors l’occupation du nord du pays et laisse entendre que Mopti sera la capitale du nouvel « État islamique »…

En 2012, quand les groupes jihadistes prennent le contrôle de Tombouctou, de Kidal et de Gao – mais pas de Mopti -, il disparaît. On le revoit quelques mois plus tard avec Iyad à Tombouctou, puis dans les environs de Konna en janvier 2013, juste avant l’assaut sur le Sud qui sera fatal aux jihadistes et provoquera l’intervention de l’armée française. À Sévaré, on aime à répéter une anecdote croustillante : alors que les jihadistes fondaient sur Mopti, il aurait appelé l’imam de la mosquée peule pour lui annoncer, avec un ton revanchard, qu’il dirigerait la prochaine prière du vendredi. C’eut été cocasse… mais c’est faux, assure Mustapha Cissé.

Depuis lors, le célèbre prêcheur n’a plus donné signe de vie. Est-il vraiment à la tête des hommes qui sèment la mort au nom d’Allah dans le Macina depuis un an et demi ? Prône-t-il réellement le rétablissement du califat de Sékou Amadou, cet autre érudit chassé par les puissantes familles de Djenné qui avait fini, au début du XIXe siècle, par prendre sa revanche et par étendre son empire théocratique jusqu’à Tombouctou ? Ceux qui l’ont connu ont bien du mal à l’imaginer en chef de guerre.

« C’est un poète, pas un soldat », disent-ils. Ils ne croient pas plus à l’existence du Front de libération du Macina, qu’il est censé diriger. Mais, pour les services de renseignements maliens, cela ne fait aucun doute : Koufa est le chef de ce groupe affilié à Ansar Eddine, il est le lieutenant d’Iyad Ag Ghaly dans le Macina, et il est temps de le lui faire payer.

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