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La complexité de la situation du Mali

by sur 15 juillet 2016

Médiapart, sous la plume de Fabien Offner, résume, sans la caricaturer, toute la complexité de la situation du Mali.

Il l’illustre par le parcours singulier de deux soeurs (à la mode africaine, qui seraient davantage belles soeurs ou cousines en Europe). L’une farouche indépendantiste et figure de proue du Mouvement National de Libération de l’Azawad (les indépendantistes touareg), l’autre qui fut député  et actuelle maire de Goudam,, résolument engagée dans l’éducation des filles et la promotion des femmes.

Mali : une paix fantôme masque mal les fractures du pays

Mediapart 12 JUILLET 2016 | PAR FABIEN OFFNER

L’une, Nina Wallet Intalou (ci-dessous à gauche), a rejoint la rébellion touareg en 2012 et vient d’entrer au gouvernement.

L’autre, Oumou Sall Seck (à droite), maire de Goundam,  invitée aux quatre coins du monde, s’est opposée à la rébellion.

Nina Wallet Intalou et Oumou Sall Seck

Nina Wallet Intalou et Oumou Sall Seck. © DR

L’histoire de ces deux sœurs symbolise celle d’un pays toujours en proie au terrorisme, un an après la signature d’un accord de paix. 

Bamako (Mali), envoyé spécial. – Plus d’un après la signature de l’accord de paix du 20 juin 2015 entre tous les belligérants maliens, son application se fait toujours attendre et les attaques terroristes, dont le rythme ne s’essouffle pas, ont essaimé dans le centre du pays. Cet accord, qui a enterré le rêve d’un « Azawad » indépendant pour ceux des Touaregs entrés en rébellion dans le nord du pays, promet à la place une « libre administration », notamment à travers l’élection au suffrage universel direct d’assemblées régionales dotées de compétences élargies.

Mais il s’agit là d’une promesse encore lointaine. Même si les progrès sont réels, chaque camp signataire se positionne pour profiter des possibilités offertes par un accord de paix qui déroule le tapis rouge à ceux qui ont pris les armes. La signature, en juin, d’une « Entente » va permettre à la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA, ex-rebelles) et à la Plateforme (groupes opposés à la CMA) de désigner conjointement avec le gouvernement malien des autorités intérimaires dans les cinq régions du nord. Les groupes armés mènent de pair avec cette nouvelle compétition politique une course au processus « Désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR), en cherchant à faire profiter le maximum de leurs combattants du programme. Quitte à gonfler grossièrement leurs effectifs et à donner des regrets à ceux qui n’ont pas pris les armes.

Un nouveau groupe armé, l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIPRJ), est ainsi apparu récemment dans le centre du pays, devenu le second foyer de la crise malienne. Ce groupe justifie son existence par les exactions de l’armée malienne contre la communauté peule, principale pourvoyeuse de recrues au sein d’une « franchise » d’Ansar Dine apparue début 2015 dans la région de Mopti. Et plus largement par le sentiment d’avoir subi autant que le nord les conséquences des conflits armés, sans pour autant bénéficier de la même attention. 

« Beaucoup de personnalités du centre, en particulier les Peul, ont le sentiment que l’histoire se répète : la paix s’écrit sans eux sinon contre eux. Beaucoup sont convaincus que “pour être écouté, il faut des armes”», analyse l’International Crisis Group dans son dernier rapport, Mali central: la fabrique d’une insurrection« La question peule s’est, de nos jours, invitée dans le processus de sortie de crise du Mali », écrit le chercheur malien Boukary Sangaré dans une récente publication du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip) : Le Centre du Mali : épicentre du djihadisme.

Au nord comme au centre, les attaques terroristes sont devenues, selon les Nations unies, « de plus en plus complexes et sophistiquées », entraînant dans leur sillage représailles aveugles et replis identitaires. Le dispositif actuel des casques bleus de la Minusma et des militaires français de l’opération Barkhane ne suffisant pas à contenir Aqmi et Ansar Dine, le Conseil de sécurité de l’ONU a, dans sa résolution du 29 juin 2016, décidé de prolonger d’un an sa mission (jusqu’au 30 juin 2017) et d’augmenter ses effectifs.

À Bamako, les autorités sont quant à elles régulièrement accusées de corruption par l’opposition, rejointe par la population lors d’une importante manifestation, le 21 mai dernier. Après Michel Tomi, Mediapart a dévoilé une autre fréquentation controversée du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, Aliou Diallo.

C’est dans ce contexte inquiétant que la commission Vérité, justice et réconciliation (CVJR), instaurée par l’accord, doit revenir sur les causes des rébellions successives du Mali et porter la parole des victimes. Il y aura autant de vérités que de Maliens et la justice ne passera sans doute pas partout. Mais la présence, au sein de la commission, de Nina Wallet Intalou, vice-présidente, donnait au moins envie de croire en la réconciliation car elle y est parvenue avec sa propre sœur, la politicienne Oumou Sall Seck.

Au-delà de leur cas particulier, leur histoire est celle du Mali contemporain, traversé d’indélébiles blessures, sans cesse en rupture mais toujours dans le lien.

L’histoire d’Oumou Sall Seck et Nina Wallet Intalou pourrait commencer en janvier 2012, quand les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) attaquent les premières casernes de l’armée malienne. Nina rejoint alors la rébellion, sans dire un mot à sa famille. Certains proches reçoivent un SMS d’adieu. Oumou pense alors avoir perdu sa sœur. Pendant plusieurs semaines, elle cherche en vain un moyen de la contacter. Quand elle met enfin la main sur son numéro, Nina refuse de décrocher. Une fois, deux fois, trois fois… « Je savais qu’une partie de ma famille allait essayer de me convaincre de ne pas partir, et je ne voulais pas cela », raconte aujourd’hui Nina.

Alors, Oumou Sall Seck raconte comment elle réussit à la joindre en la prenant par les sentiments. Elle lui écrit simplement : « Je suis très malade, je pars à Paris pour des soins. » Sa sœur l’a rappelée immédiatement. « J’ai joué à la mourante », s’amuse aujourd’hui Oumou, dans un restaurant de Bamako. Les deux femmes ont été maintes fois séparées mais se sont toujours retrouvées.

«Cette fois, l’accord est garanti par la communauté internationale»

Quatre ans après le ralliement de Nina Wallet Intalou, l’écume de la rébellion s’est échouée à Bamako. Les rebelles ont fait bégayer l’histoire en déclenchant un nouveau conflit, en signant une nouvelle paix et en espérant de nouveaux avantages. Le poste de Nina à la CVJR, accepté sans avoir été sollicité, dit-on, était confortablement rémunéré. La « pasionaria touarègue » portraiturée par Le Monde était une belle prise symbolique pour le pouvoir. Opportuniste, versatile, charmeuse, volage… certains journaux maliens ne l’ont pas ratée après sa nomination.

« Par le passé, il n’y a jamais eu d’avancéeMais cette fois, l’accord est garanti par la communauté internationale, c’est notre espoir, justifiait-elle en affirmant ne pas être guidée par les intérêts personnels. Nous allons tout faire pour que la vérité soit établie, qu’il y ait des enquêtes sur le terrain. Si c’est de la figuration, je repartirai. »

C’est pourtant bien son nom qui est apparu le 7 juillet dans la liste du nouveau gouvernement. L’ex-pourfendeuse du Mali est la nouvelle ministre de l’artisanat et du tourisme, secteur bien peu stratégique dans un Mali en ruines. Un symbole fort pour certains, un reniement de plus pour d’autres. Nina ne serait-elle finalement qu’une barkhane de plus dans le Sahara ? Une de ces dunes de sable changeant de forme selon l’orientation de l’harmattan ?

Oumou Sall Seck est moins tourmentée par ses choix. La maire de Goundam, métisse de mère touarègue et de père songhaï, partage son temps entre l’administration de sa commune, la reprise d’études universitaires et des invitations aux quatre coins du monde. En 2012, le New York Times lui a ouvert ses pages pour une tribune : Save Mali before it’s too late, et en 2013, Arte l’a suivie pour un long reportage, Nord-Mali : l’espoir au féminin. La presque cinquantenaire dont les fines scarifications plissent le coin des yeux, aimante les médias. Femme de pouvoir et de caractère dans un monde d’hommes, elle n’a jamais mâché ses mots contre les envahisseurs au plus fort de l’occupation djihadiste, quand d’autres se compromettaient à coups de circonlocutions ou de silences attentistes.

Pendant plus d’un an, la présence des groupes armés terroristes dans le nord du pays l’a tenue éloignée de Goundam, située à 90 km au sud-ouest de Tombouctou. C’est une zone lacustre en voie d’assèchement, vitale pour l’agropastoralisme. Certains lacs du système Faguibine sont déjà morts. Oumou Sall Seck ouvre son ordinateur et montre la photo de son ancien compagnon de route, un chauffeur de la Minusma, tué fin 2015.

L’axe Goundam-Tombouctou est l’un des plus meurtriers du pays, terrain propice à l’embuscade pour les terroristes qui fondent sur les lourds convois de la Minusma. C’est la zone d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Ses combattants débarquent dans les villages, décapitent à l’occasion des informateurs ennemis, puis repartent se fondre dans une nature moins désertique qu’on ne l’imagine.

Malgré le danger, Oumou Sall Seck retourne régulièrement à Goundam, comme elle est retournée… sur Facebook. Les menaces adressées via le réseau social l’avaient usée. « Tu es notre ennemie. Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont nos ennemis et nous allons tous les tuer », a-t-elle reçu dans sa messagerie. Elle s’est déconnectée quelque temps mais communiquer lui a manqué. Elle aime se montrer à ses 1 200 amis en basin, en percale, voilée, tressée, tête nue, dans sa maison bamakoise, au marché de Kidal…

Kidal où elle est née. Une ville, une région « pas assez rentrée dans l’histoire du Mali », estime l’opposant Soumaïla Cissé en reprenant la formule controversée de Nicolas Sarkozy. Tournée vers l’Algérie, Kidal est depuis l’indépendance en orbite autour du Mali et ne s’en rapproche que pour s’y écraser violemment.

Oumou se souvient de ses premières boucles d’oreilles portées grâce à la complicité d’un vieil infirmier, de Nina lui tenant la main sur le chemin de l’école. À six ans, leur mère divorce du père d’Oumou. Cette dernière rejoint alors sa famille paternelle à Gao puis Goundam. Les deux sœurs se perdent de vue. Dix ans s’écoulent entre leur séparation et ce jour de 1985 où Oumou ouvre la lettre de Nina, désormais en Côte d’Ivoire où elle s’est mariée avec un homme d’affaires ivoirien. « Dans la lettre, je découvre la photo d’une belle jeune femme avec de jolies robes, raconte Oumou. Elle avait indiqué un numéro de téléphone. On s’est appelées. En 1986, je suis partie en vacances à Abidjan et j’y suis restée pour mes études. »

Au moment où Oumou et Nina se retrouvent en Côte d’Ivoire, le pays s’enlise. La deuxième rébellion du Mali indépendant éclate en 1990. Les exactions de l’armée malienne et des milices noires d’autodéfense répondent aux attaques des groupes touaregs et arabes. En 1994, le père de Nina Wallet Intalou est exécuté par des gendarmes à Gossi. Infirmier-major à la retraite, il avait lui-même servi dans la gendarmerie où il examinait les nouvelles recrues. Nina a bien tenté d’alerter son père. « Tu es en danger, l’avait-elle averti, tu dois partir. » « Ils me connaissent tous », l’avait-il rassuré. « Mon père a servi toute sa vie dans l’armée et il a été tué par des militaires, par des gens qui le connaissaient très bien », bout aujourd’hui sa fille.

Sa révolte contre l’État malien a grandi bien avant cette tragédie. Elle se souvient de toutes les « atrocités » et « injustices » vécues par les populations touarègues dans la région de Kidal : des parents poings liés, tirés à pied par une corde attachée à un chameau car ils n’avaient pas payé l’impôt. D’autres forcés à pousser des barriques, à demi nus en pleine chaleur. « J’avais peut-être 9 ans. » Adulte, Nina Wallet Intalou a échappé deux fois à une tentative d’assassinat. « La seconde fois, c’était à Gao, quand nous étions traqués par les Ganda Koy [milice d’autodéfense – ndlr]. À la dernière minute, nous avons quitté le logement sur lequel une grenade a ensuite été lancée. »

Comme le meurtre de son père, les crimes commis par tous les camps lors des différentes rébellions sont restés impunis, dans un pays où le recours naturel au pardon et les promesses agréables de la paix ont le plus souvent servi l’impunité en enfouissant les problèmes. Le Mali est resté cette famille composée par la colonisation française, où l’on s’attrape par le col à chaque repas, quand certains ne se sentent pas les bienvenus à la table. Jusqu’à ce qu’ils la renversent.

«Notre culture nous a peut-être permis d’éviter la guerre civile»

Nina Wallet Intalou a malgré tout essayé de jouer le jeu du Mali. À son retour de Côte d’Ivoire, en 1997, elle remporte la mairie de Kidal. Mais le poids des urnes ne pèse pas grand-chose face aux traditions. La chefferie traditionnelle, avec l’aval du gouvernement, la pousse au départ en échange d’un poste à Bamako. Quinze ans plus tard, lors des élections législatives de 2013 à Goundam, Oumou Sall Seck sera elle aussi battue, à l’issue d’un vote litigieux entériné par la justice malienne et les observateurs internationaux. Politiquement mises à l’écart dans le nord du Mali, les deux sœurs ont également fait les frais des djihadistes, chacune dans leur camp.

Nina et le MNLA ont dû renoncer à leur rêve d’« Azawad » quand les groupes terroristes se sont retournés contre eux après s’en être servis comme cheval de Troie. « Nous avons libéré seuls notre territoire et voilà que les islamistes venus de partout parasitent notre combat libérateur. […] L’absence de soutien international au MNLA a profité aux divers groupes intégristes insidieusement installés sur notre territoire depuis plus de quinze ans », enrage-t-elle en juillet 2012 après sa nomination au sein du Conseil transitoire de l’État de l’Azawad, proto-État mort-né de la rébellion.

Quand Ansar Dine s’est emparé de Goundam, la maison d’Oumou Sall Seck fut l’une des premières cibles. Ils l’ont saccagée et ont crevé les yeux de l’un de ses portraits. Quelques jours plus tard, un Touareg du même groupe s’installe dans son second domicile avec femme et enfants. Excédée, la maire demande le numéro du chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali, à sa femme et l’appelle. « Je n’étais pas au courant », lui répond-il. Dans la foulée, les occupants vident les lieux.

Iyad Ag Ghali est l’ennemi numéro 1. Rebelle du Mouvement populaire de l’Azawad dans les années 1990, plus tard radicalisé en Arabie saoudite où il a servi comme diplomate malien, aujourd’hui allié d’Aqmi, ravisseur d’étrangers, poseur de mines et lanceur de roquettes. « Un véritable idéologue qui ne combat pas pour l’argent », décrit l’une des nombreuses personnalités maliennes qui l’ont connu. « Il est le véritable détenteur du leadership dans le nord où personne n’égale son charisme. »

Un pied dans les milieux nomades touaregs par sa mère, un autre dans les milieux sédentaires noirs par son père, Oumou Sall Seck dénonce les rebelles touaregs qui attaquent les forces armées « dans leur mission d’escorte des paisibles populations », tout en invitant les Maliens à « s’insurger contre l’amalgame dont souffrent les populations arabes et touarègues déjà victimes du délit de faciès ». Elle a créé en 2013 le mouvement Trait d’union, « pour prôner la réconciliation et la reconstruction du lien social ».

Elle s’est même initiée à la diplomatie de guerre, à la faveur d’un événement lors duquel, à distance, les deux sœurs ont uni leurs efforts. En mai 2015, le village familial d’Oumou, Bintaboutou, situé dans le cercle de Goundam, est attaqué par les rebelles, désormais rassemblés au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Le chef de peloton et son adjoint sont tués. Une petite base de la Plateforme, coalition de groupes armés (notamment touaregs) proches de l’État malien, est pillée et démantelée. Huit hommes sont faits prisonniers et emmenés à Ber. Oumou appelle alors Nina. « Elle a regroupé une partie de sa famille pour nous appeler », témoigne cette dernière.

Après vingt jours de négociation, Nina Wallet Intalou parvient à convaincre les chefs de la rébellion de libérer les prisonniers. Oumou Sall Seck s’envole alors à Ber avec la Minusma, l’Association malienne des droits de l’homme et Ginna-Dogon. Cette dernière association, qui représente les Dogons – parents des Touaregs dans la tradition malienne du cousinage –, a apporté sa contribution à l’apaisement. Même au plus fort de la guerre, la culture a maintenu des frontières communes.

Dans un pays où les demi-frères sont appelés des frères, les cousines des sœurs et les grands-oncles des tontons, les liens familiaux et les cousinages entre peuples tissent d’interminables et solides toiles d’araignée qui sont autant d’interdépendances, a fortiori dans les régions peu peuplées du nord. Le résultat est parfois déroutant. Comme lorsque le chef d’Ansar Dine obtempère aux demandes d’une maire qui le combat. Comme lorsque, après des mois d’affrontements, la CMA et la Plateforme font la paix, à Anéfis, en octobre 2015.

« Notre culture nous a peut-être permis d’éviter la guerre civile », pense Nina Wallet Intalou. Cette sociabilité exceptionnelle est à double tranchant. « Ansar Dine », dit un haut cadre de l’ex-rébellion, « ce sont des membres de la famille dérangeants, mais des membres de la famille quand même ».

 

 

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